‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 210 sur 285 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

chercher et lui dît en colère : «jSenor tara de o*o,porque no me acabais mi medalla (1) ? » — Ce nom de Gara de oso, répété plusieurs fois par F Espagnol, resta gravé dans la mémoire de notre artiste, qui, de retour dans sa boutique, après avoir raconté à ses garçons ce qui s'était passé, voulut par plaisanterie qu'ils ne l'appelassent plus désormais queCaradosso (2). Mais, lorsque plus tard on lui eut donner explication de ce surnom, qui cadrait parfaitement avec son visage d'Ésope, il entrait en fureur si on ne l'appelait pas par son vrai nom (3).

Maintenant abandonnons cette digression et retournons à notre sujet en disant qu'il y a deux manières de ciseler, l'une difficile, l'autre plus facile. Notre intention est de parler de toutes les deux, mate nous commencerons par la première, qui est celle que suivait Caradosso.

Cet ingénieux artiste avait coutume de faire d'abord, exactement dans la dimension de l'ouvrage qu'il voulait exécuter, un petit modèle en cire, soigneusement étudié, qu'il jetait en bronze, après en avoir rempli les creux avec de la terre. Il préparait ensuite une plaque d'or un peu plus épaisse au milieu que sur les bords, mais pas assez cependant pour qu'il ne pût facilement la plier à son gré. — Cette plaque était de deux lignes environ plus grande que le modèle. — Après l'avoir recuite et un peu relevée en bosse, il la plaçait sur son modèle de bronze, dont il lui faisait peu à peu prendre la forme , à l'aide de ciselcts en racine de bouleau ou de cornouiller. — Comme il est très-important que l'or ne se rompe pas, il le frappait adroitement au droit et au revers, avec des ciseaux tantôt de bois, tantôt de fer, en ayant toujours soin de le répartir également; — car il serait difficile de mener à bien un

(I) Ce qnl algafie : Mata* Feee d'Onra, poarqnol n'ackeves-voni point bm ntédaHIe ?

(ft) Car edeeeo par corruption de cira de on.

(S) Ambrogfo Foppa. Voyet la note relative 4 ce maître , t. I , livre I , cbep. V.

ne TRAITÉ DE L'ORFÈVRERIE.

ouvrage de ce genre, si on laissait i la plaque plus d'épaisseur dans un endroit que dans un autre. — Chez Caradosso, ces soins étaient exquis ; — de ma vie je n'ai connu personne répartissant les plaques d'or mieux et plus également que lui. — Lorsqu'il avait donné à sa médaille le relief qu'il désirait, il se mettait à resserrer soigneusement l'or entre les jambes, sous les bras et derrière les têtes des figurines de sa médaille. Après avoir réuni les parties de l'or de façon qu'elles se touchassent étroitement, il tranchait sous les jambes, les bras et les autres membres de ses figurines qui devaient se détacher du champ, tout l'excédant du métal , n'en réservant que ce qui lui était nécessaire pour superposer les jointures. — U employait pour ces ouvrages de l'or excellent, à vingt- deux carats au moins : — trop près de vingt-trois carats, l'or serait un peu doux à travailler ; s'il avait moins de vingt-deux carats et demi, il serait un peu dur et difficile à souder.

Lorsque Caradosso avait conduit son travail au point où nous l'avons laissé, il commençait à le souder à ebaud, ce qui s'exécute de la manière suivante :

On prend, gros comme une noix dépouillée de son brou, du vert-de-gris sur un pain vierge, car il faut qu'il n'ait jamais servi à autre chose, et on le mêle à un sixième de sel ammoniaque et à autant de borax. Quand ces trois ingrédients ont été bien broyés ensemble, on les détrempe avec un peu d'eau pure dans une écuelle vernissée. — Lorsque ce mélange était devenu liquide comme les couleurs avec lesquelles on peint, Caradosso, à l'aide d'un brin de paille, en étendait une couche assez épaisse sur les jointures des bras et des autres membres des figurines de sa médaille, puis, avec son borasseau, il jetait dessus un peu de borax parfaitement pulvérisé. — Il allumait ensuite un feu de charbons neufs sur lequel il plaçait sa médaille, en ayant soin de diriger vers la partie qu'il vou-

CHAPITRK V. in

lait souder les extrémités des charbons, parce qu'il s'en dégage un peu d'air. — Après cela, il disposait quelques charbons eu guise de gril, par-dessus sa médaille, mais de façon néanmoins qu'ils ne la touchassent point. — Quand son or était devenu de la couleur du feu, il rabattait avec un petit soufflet les flammes sur son travail. Cette opération réclame beaucoup d'adresse et de soin ; car, si l'on souillait trop fortement, les flammes s'ouvriraient, s'élanceraient au dehors et pourraient gâter tout l'ouvrngc: aussi, dès que Caradosso commençait a voir briller et bouger la première peau de l'or, s'empressait-il de l'asperger avec une petite brosse imbibée d'eau. De celte façon, sa médaille s'emboutissait parfaitement sans apparence de soudure.

Lorsque le travail avait été ainsi une première fois soudé i chaud, ou, pour mieux dire, embouti (car cette opération est moins une soudure qu'une réduction en une seule pièce produite par la vertu du verl-dc-gris qui, mêlé au sel ammoniaque et au borax, attaque seulement la superficie de l'or, de sorte que, grâce à la fusion d'une simple pellicule, ce métal s'emboutit également et forme un seul morceau), Caradosso le laissait pendant une nuit entière dans du vinaigre blanc, très-fort et légèrement salé , où le lendemain il le retrouvait débarrassé du borax. — Alors , pour ciseler sa médaille, il couvrait son revers d'un stuc que Ton compose avec de la poix résine et un peu de cire jaune et de brique pilce. Ce stuc est le seul dont on se serve pour remplir les médailles et les ouvrages du même genre que l'on veut ciseler. — Quand tous ces préparatifs étaient achevés, Caradosso procédait à la ciselure, après avoir, bien entendu, préparé ses ciseaux, qui allaient toujours en diminuant depuis le plus gros jusqu'au plus petit. — Ces ciseaux n'ont point de taillant, car ils doivent servir à refouler le métal et non à le trancher. — Mais je ne m'arrêterai pas davantage sur des choses aussi counucs ;

Page 1