‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 22 sur 285 · I.IVRK PRKMIKR · texte numérisé non relu

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dp Jupiter qui, pour la dimension et la beauté , était sans égale ; le revers était orné de figurines , non moins bien gravées que la tête du dieu. J'aurais encore quantité de choses intéressantes à dire sur ces curiosités , mais je les passe sous silence', de peur d'être entraîné trop loin.

Ici, je vais un peu retourner en arrière, mais ce sera sans m'écarter de mon sujet. Ainsi que je l'ai noté plus haut, la peste avait éclaté & Rome, lorsqu'un chirurgien fameux , nommé maestro Giacomo de Carpi , arriva dans cette ville. Cet habile homme, entre autres cures, entreprit relie des cas les plus désespérés du mal de Naples. Comme cette maladie affectionne à Rome particulièrement les prêtres, surtout les plus riches, maestro Giacomo ne tarda pas à acquérir une grande renommée. Ses remèdes consistaient en fumigations, dont les résultats semblaient merveilleux. Avant de commencer un traitement, il avait soin de stipuler, pour ses honoraires, un prix qui montait non à qoelques dizaines d'écus, mais à plusieurs centaines.

Maestro Giacomo avait une profonde intelligence du dessin. Un jour, en passant par hasard devant ma boutique, il vit les croquis que j'y avais exposés, entre autres, ceux de certains vases bizarres que j'avais composés pour mon plaisir. Ces vases ne ressemblaient à aucun de ceux que l'on avait vus jusqu'alors. Maestro Giacomo me pria de lui en exécuter plusieurs en argent, d'après ces modèles : j'j consentis d'autant plus volontiers qu'ils étaient de mon invention. 11 me les paya très-généreusement; cependant l'honneur que j'en tirai fut encore cent fois plus grand que le profit, car tous les orfèvres s'accordèrent à dire qu'ils n'avaient jamais rien vu de plus beau ni de mieux exécuté. Dès que je les eus terminés , maestro Giacomo les montra ao pape, et le lendemain il plia bngage. II était fort instruit, et discourait admirablement sur la médecine. Le pape désirait l'attacher a sa maison; Giacomo lui déclara qu'il

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ne voulait être au service de personne , et que ceux à qui ses soins étaient nécessaires n'avaient qu'à le suivre. C'était un rusé matois, et il agit sagement en quittant Rome; car, peu de mois après son départ, tous les malades qu'il avait médicamentés tombèrent dans un état cent fois pire que celui où il les avait trouvés. A coup sûr , il aurait été assommé s'il fût resté à Rome. 11 montra mes vases à plusieurs seigneurs, et entre autres à l'excellentissime duc de Ferrare ; il leur conta qu'ils lui avaient été donnés à Rome par un grand personnage qu'il n'avait consenti à soigner qu'à ce prix; le malade lui aurait répondu qu'ils étaient antiques, qu'il le suppliait en grâce d'exiger tout autre chose , que rien ne lui coûterait , pourvu qu'il gardât ses vases. — '(Alors, ajoutait maestro Giacomo, je fis semblant de ne pas vouloir le traiter, et je finis ainsi par les obtenir. » — Cela me fut rapporté à Ferrare par messer Alberto Bendedio, qui me fit voir, avec grande cérémonie, plusieurs copies en terre de mes vases. Je me contentai de rire, sans souffler mot. Messer Alberto Bendedio, qui était d'un caractère irritable, s'écria aussitôt avec colère : — «Tu ris, je crois, hein? eh bien ! je te dis, moi, que depuis mille ans, il n'est pas né un homme capable seulement de les copier ! » — Pour ne pas nuire à leur réputation, je fis mine de les admirer avec un silencieux et profond étonnement. Plusieurs seigneurs me dirent, à Rome, que ces ouvrages leur paraissaient être antiques et d'une rare beauté. Quel» ques-uns d'entre eux étant de mes amis et leurs éloges in ayant enhardi, je leur avouai que j'étais l'auteur des vases. Us ne voulurent point me croire. Alors, pour leur prouver ma véracité, je fus forcé de produire des témoins, et, en outre, de faire de nouveaux dessins; car maestro Giacomo, dans son astuce, avait jugé à propos d'emporter les croquis originaux. Ce petit travail me fut très-avantageux* La peste exerça ses ravages pendant quelques mois à

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Rome : plusieurs de mes eamarades en étant morts, je pris le parti de me séquestrer. Grâce à ce moyen, j'avais réussi à rester sain et sauf, lorsqu'un soir, un de mes amis amena souper chez moi une courtisane bolonaise nommée Faust in a. Cette femme, malgré ses trente ans, était très-belle. Elle avait avec elle une petite servante âgée de treize à quatorze ans. Comme la Paustina appartenait à mon ami, je ne Taurais pas touchée pour tout for du monde. Elle eut beau m' assurer qu'elle était éperdument éprise de moi, je me refusai à tromper mon ami. Mais dès qu'ils furent au lit, j'enlevai la petite servante, qui était complètement novice, de sorte qu'il lui serait arrivé malheur si sa maîtresse l'eut su. Je passai donc la nuit bien plus agréablement que je ne Taurais fait avec la Faustina. A l'heure du repas, au moment où j'allais manger, pour réparer mes fatigues , car j'avais couru plusieurs milles, je ressentis un violent mal de tête, mon bras gauche se couvrit de bubons, et il se forma un charbon sur la partie externe de ma main gauche. Tous ceux qui étaient chez moi furent frappés de terreur : mon ami et ses deux femelles s'enfuirent.

Je demeurai seul avec un pauvre petit apprenti qui ne consentit jamais à m'abandonner. J'avais le cœur affreusement oppressé, et j'étais convaincu que j'allais mourir. Sur ces entrefaites , passa dans la rue le père de mon apprenti, qui était attaché à la personne du cardinal Jacoacci, en qualité de médecin. — « Venez, mon père, lui cria le brave garçon, venez voir Benvenuto, qui est retenu au lit par une petite indisposition. » — Sans songer à ce que pouvait 6tre cette indisposition , le médecin accourut près de moi. Dès qu'il m'eut tâté le pouls, il vit et sentit, à son grand regret, ce dont il s'agissait — « Oh ! traître d'enfant ! dit-il aussitôt à son fils, tu m'as ruiné! Gomment pourrai-jc maintenant me présenter devant le cardinal? » — « Mon maître, lui réua sou fils, vaut cent fois mieux que tous les cardinaux

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de Rome. » — Alors, le médecin se tourna vers moi, et rue dit : — « Puisque je suis ici , je consens à te soigner ; seulement je t'avertis d'une chose, c'est que, si tu as couché avec une femme, tu es mort. » — « Cela m'est justement arrivé cette nuit, » lui avouai-je. — « Et avec quelle espèce de créature? » demanda-t-il. — « Avec une toute jeune fille , » lui répond is-je. Aussitôt, s' étant aperçu qu'il avait lâché de sottes paroles, il se hâta de me dire : — u Comme les jeunes filles n'ont point encore l'haleine empestée , et que les remèdes auront été administrés sans retard, il n'y a pas lieu de tant s'effrayer ; j'espère te guérir radicalement n

A peine fut-il parti après m' avoir pansé, qu'un de mes meilleurs amis , nommé Giovanni Rigogli , entra. Désolé de la gravité de ma maladie et de l'isolement où mon camarade m'avait laissé, il me dit : — <» \e crains rien, tteuvenulo mio, je ne te quitterai pas un instant jusqu'à ce que tu sois guéri. » — Je lui recommandai de ne pas s'approcher de moi, parce que j'étais perdu ; puis, je le priai de vouloir bien prendre, dans une cassette près de mon lit, une somme assez ronde, et, aussitôt que Dieu m'aurait enlevé de ce monde, de l'envoyer a mon pauvre père, en lui écrivant que, moi aussi, j'avais été victime du fléau régnant. Giovanni dit que jamais il ne se résoudrait à me délaisser, et que, quoi qu'il arrivât, il savait très-bien ce qu'il convenait de faire pour un ami. Enfin , avec l'aide de Dieu et grâce 4 de merveilleux remèdes, ma santé commença à s'améliorer, et bientôt je sortis sain et sauf de celte rude maladie.

J'avais encore ù la main une plaie ouverte, remplie de charpie et garnie de bandages, lorsque je partis de Rome, monté sur un petit cheval sauvage qui m'appartenait. Il avait les poils longs de plus de quatre doigts , était exactement de la taille d'un gros ours, et ressemblait vraiment à cet animal. J'allai dans cet équipage trouver le peintre

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