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Rosso, qui était du côté de Givita-Vecchîa , dans un domaine du comte dell' Anguillara , nommé Cervetera. Mon ami Rosso fut ravi de me voir : — » Je viens, lui dis-je, faire chez fous ce que vous avez fait chez moi , il y a quelques mois. » — Il se mit aussitôt à rire, me serra dans ses bras , m'embrassa, et me pria d'être discret sur nos folies, a cause du comte. Ce seigneur m'accabla de caresses, et je passai un mois environ dans la joie et le bonheur, buvant force bons vins et faisant une chère exquise.
Chaque jour j'allais seul sur le rivage de la mer; là, je descendais de cheval, et je m'amusais à ramasser des cailloux et des coquillages aussi rares que beaux. La dernière fois que j'entrepris cette promenade, je fus assailli par une troupe d'hommes déguisés, qui étaient descendus d'une fuste moresque. Ces bandits croyaient m' avoir acculé dans un certain endroit où toute voie de salut semblait impossible, lorsque moi, voyant qu'il n'y avait guère à espérer d'échapper au fer ou à l'eau , je résolus de risquer le tout pour le tout. Je montai sur mon petit cheval dont j'ai parlé plus haut, et, grâce à Dieu, je lui fis faire un saut véritablement incroyable, auquel je dus mon salut; ce dont je remerciai vivement le ciel. Je contai mon aventure au comte , qui mit ses gens en campagne; mais les fus tes avaient déjà gagné le large. Le lendemain je retournai à Rome, joyeux et bien portant.
La peste avait presque entièrement disparu, de sorte que ceux qui se retrouvaient en vie se fêtaient à qui mieux mieux. De là naquit une société composée des peintres, des sculpteurs et des orfèvres les plus distingués qu'il y eût à Rome. Le fondateur de cette société était Michelagnolo de Sienne, sculpteur, qui ne le cédait en habileté à aucun maître de sa profession (1). C'était le meilleur et le
,1; • MicheUgnolo de Sienne, dit Vasari, après avoir passé ses plus belles années en .1 7
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plus gai compagnon du monde. Il était le plus Agé de "lions; mais, à son air robuste, on l'aurait pris pour k plus jeune. Nous nous réunissions souvent, au moins deux fois par semaine. Je ne dois pas laisser ignorer que Jules Romain (1) et Oianfranccsco , ces il! astres élèves du grand Raphaël d'Urbin , faisaient partie de notre compagnie.
Plusieurs fois déjà, nons nous étions rassemblés, lorsque notre digne chef nous invita à souper chei loi un dimanche , et enjoignit à chacun de nous d'amener sa corneille ;td était le nom dont Michelagnolo avait baptisé ces dames. 14 fut convenu que celai qui ne se conformerait pas a cet ordre serait condamné à payer à souper pour tous les autres. Les membres de la société qui n'avaient point d'aocointance avec ces créatures, furent obligés de s'en procurer une, à grands frais, pour échapper aux railleries des autres convives. Je croyais pouvoir compter sur uue jeune et belle fille, nommée Pantasilea, laquelle était fort amoureuse de moi , mais je fus forcé de la céder au Bacchiacca (2), l'un de mes plus intimes amis, qui avait été
Kscfoonic , fat appelé à Ronw par Baldauarc Poruiii , qui le charge* d'exécater le mausolée do pape Adrien VI... » Peu de temps après, il mourut âgé de cinquante ans environ. — Voy. Vasari, Vie de Uiekelagnolo, t. VI, p. 208 et sulv.
(1) Giulio Plppi, plus connu sous le nom de Jules Romain, mourut en 1646, à l'âge de cinquante-quatre ans. C'est le principal et le plus renommé des élèves de Raphaël. Après la mort de son maître , qui l'institua son héritier, avec le Faltore, il fut proclame le prince de l'école. Obligé de quitter Rome pour échapper à la colère du pape , qui . justement indigné des dessins qu'H avait fournis au livre du licencieux Aréfin , voulait le faire pendre , il se réfugia à Mautooe. Federigo Gonsaga le nomma préfet des eaai et surintendant des bâtiments , et lui confia la direction des plus importantes entreprises- Jules profita de sa position pour donner à l'école mantonane une impulsion tonte nouvelle et modifier complètement ses goûts et ses traditions. C'est à Mantoue, dans le château ducal, dans le palais du T, dans la cathédrale, splendides édifices construits et décorés par lui , qu'on peut seulement juger de toutes les ressources , de toute la richesse , de toute la touajoe de ea verve , de son imagination et de son génie. La mort le surprit au moment où il allait rentrer avec honneur à Rome pour terminer l'édification de Saint* Pierre. — Voy. Vasari, Vie de JuU* Romain , t. V, p. 83 et suir.
(i) Frencesco Ubtrtioo, surnommé Bacchiacca, naquit i Florence, «t vécut jusqu'en
UV*K FERMIER. U
fi éteii encore éperdument épris d'elle. La Pantaailea, fut quelque peu piquée en voyant ^ qu'au premier mot, je Ta* vais abandonnée au Bacchiacca. Elle pensa que je méprisais lardent amour qu'elle me portait : aussi, peu de temps après» pour se venger de l'injure qu'elle avait reçue, me suscita-Mie une grave affaire, dont je parlerai en son lie».
L'heure de présenter sa corneille a. la compagnie approchait, et je n'en avais pas, Manquer d'une ai sotte chose me semblait par trop ridicule. Ce qui ajoutait encore à mon embarras^ c'est que je ne voulais pas mener sous mon bras, dans cette brillante réunion, quelque mauvaise petite corneille déplumée* Enfin » j'imaginai de me tirer de ce mauvais pas 4 l'aide d'une folie qui devait augmenter la gaieté de l'assemblée. 4' envoyai chercher un jeune homme de seise ans, qui demeurait près de ehea moi. Il était fila tw Espagnol qui fabriquait des ustensiles de cuivre. Ce garçon se nommait Diego, 11 étudiait les lettres latines, et se faisait remarquer par son ardeur au travail II était doué d'une beauté rare» et avait surtout un teint merveilleux. Le galbe de sa télé l'emportait de beaucoup sur celui de l'Antinous antique. Je l'avais dessiné souvent» ce qui avait grandement profité à ma réputation. Il ne fréquen* tait personne, de sorte qu'il n'était point connu. Il était fort négligé dans sa toilette, car il ne se préoccupait absolument que de ses études. L'ayant donc fait appeler, je le priai de mettre des habits de femme que j'avais tout préparés. Il y consentit sans peine, et s'habilla promptement \ puis, à l'aide de divers ornements, je réussis à ajouter eu*
1*47. Il excellait à peindre les grotesques el In figure, •■ petite proportion. Il eorora I» plus grand nombre de set ouvrage, eu Angleterre. Vers la fin de m vie , il entre au tmice du doc Cot me , et lit pour cr prince des dessins , sur des sujets riants et gnrini, pour des tentures et pour des lits. Ces dessios furent reproduits en broderie et *> tapisserie* par son frère Antonio et par le Flamand Mare Bost. — Voy. Vasari , Vir *M$ftU, in ftm-Gufto, t IX , p. «S et suif.
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core à l'éclat de sa beauté. Je lui attachai aux oreilles deux grosses perles précieuses. Ces anneaux étaient brisés, de sorte qu'ils lui serraient seulement les oreilles qui paraissaient percées. Je lui couvris le cou de magnifiques colliers d'or et de splendides joyaux. J'ornai également de bagues ses belles mains. Je le pris ensuite doucement par l'oreille, et je le conduisis devant un grand miroir. Dès qu'il se fut vu, il s'écria dans un joyeux étonnement : — « Seigneur! est-ce bien là Diego?» — « Oui, lui répondis-je, voilà ce Diego à qui je n'ai jamais demandé aucune faveur, mais, à présent, je le prie de m' accorder une grâce. Je voudrais qu'il vînt, sous ce déguisement, souper avec cette aimable société dont je lui ai parlé plusieurs fois. » — Cet honnête et sage jeune homme perdit alors toute assurance, baissa les yeux, et resta ainsi quelque temps sans prononcer une parole; puis, se redressant tout à coup, il dit : — « Je suivrai Benvenuto, partons. » — Je lui mis alors sur la tête un voile, que l'on appelle, à Rome, panno da state. Nous arrivâmes les derniers au rendez-vous. Tout le monde vint nous saluer. Micbelagnolo était placé entre Jules Romain et Gianfrancesco.
Lorsque j'eus enlevé le voile qui cachait le visage de mon beau compagnon , Micbelagnolo , qui , comme je l'ai déjà dit, était un des hommes les plus gais du monde, saisit Jules d'une main, Gianfrancesco de l'autre, les força tous deux à se courber et se jeta lui-même à genoux, en disant : — « Miséricorde! accourez tous! Voyez, voyez comment sont faits les anges du paradis! On dit qu'il y a de beaux anges, mais , voyez , voyez qu'il y a aussi de belles anges ! * — El il s'écria :
O Angiol bella , o Angiol degna , Ta mi talva , ta mi legna.
A ces mots, ma charmante créature leva en riant la main,