‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 262 sur 285 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

fusion, je me trouvai tellement brisé de fatigue que, ne pouvant plus rester près du feu du fourneau, je priai mes fondeurs de pièces d'artillerie de faire le reste en suivant bien exactement les instructions que je leur donnai. Ainsi que je l'ai déjà dit, le bronze était presque entièrement fondu, de telle sorte qu'il pouvait se maintenir en cet état pendant six beures. Par malheur, mes fondeurs, soit qu'ils ne fussent point accoutumés à tous ces jets et à tous ces é vents dont ils ne se servent point dans leurs moules, soit qu'ils eussent négligé d'alimenter le fourneau , laissèrent le métal se coaguler, ce qu'en termes de l'art on appelle venir en gâteau. — Le fourneau était construit en cul-de-four, le feu frappait le métal pardessus, de sorte qu'il était très-difficile de remédier à cet accident; il en aurait été autrement. si l'on avait pu chauffer le métal par-dessous. — Dès qu'on m'eut appris ce qui était arrivé, je sautai hors de mon lit et je demandai si le mal était réparable. Mes gens me répondirent qu'il n'y avait point d'autre remède que de défaire le fourneau, mais que, le moule étant à plus de six brasses en terre , ils ne voyaient pas comment on s'y prendrait pour ne point gâter le moule en retirant la terre qui était foulée autour des évents et des jets. A ces mots, je leur recommandai de ne rien craindre et de m' obéir ponctuellement, attendu que je me faisais fort de remettre le métal en bon état Et sans plus tarder, je distribuai mes ordres aux uns et aux autres. — Je commençai par me faire apporter une pile de bois de chêne bien sec qui était à peu de distance de mon fourneau. — J'ai dit plus haut que les bois forts comme le chêne ne sont pas bons pour la fonte ; mais le lecteur remarquera que, dans celle occasion, il était absolument nécessaire d'avoir un feu vigoureux comme celui que donne le chêne. — Aux premiers morceaux de bois que je jetai dans le fourneau, le métal commença à se liquéfier. 11. s*

Aussitôt j'ordonnai à deux de mes auxiliaires de le remuer et de le frapper avec des barres de fer. Je nettoyai ensuite le canal par où devait couler le brome, et je découvris tous mes évents et tous mes jets. Je me voyais donc près de la fin de mes peines, lorsque tout à coup la violence de mon feu de bois de cbéne souleva le couvercle de la fournaise et fit sortir le métal de tous côtés. — Cet accident consterna de nouveau mes auxiliaires, qui n'avaient pu voir sans une profonde admiration le gâteau de bronze redevenir liquide. — Quant à moi, je ne me laissai point décourager. — Comme la violence du feu avait consumé tout mon alliage, j'ordonnai de jeter dans le fourneau un gros pain d'étain ; mais, ayant reconnu aussitôt que cela ne pouvait se faire, attendu que le métal débordait et coulait tout autour du fourneau, j'adoptai un nouveau parti — J'ordonnai à deux de mes auxiliaires de m' apporter environ deux cents livres de plats d'étain qui se trouvaient dans ma maison. J'en jetai une partie dans le fourneau, et je fis frapper avec le périer les tampons qui fermaient les deux trous de sortie que j'avais pratiqués dans le fourneau. A mesure que le métal coulait dans mes canaux, j'y jetais quelques plats d'étain qui, en fondant aussitôt, facilitaient sa course. — Je ne tardai pas à voir mes évents travailler, et le brome s'introduire rapidement et sans difficulté dans le moule, qui s'emplit parfaitement à ma grande joie et au profond étonnement des auxiliaires qui m'entouraient

Les mêmes accidents m'étaient arrivés en France dans la fonte de$ figures que j'exécutai pour le roi François Ier. J'avais appelé à mon aide les premiers fondeurs; mais une fois sortis de la routine du métier, je ne rencontrai en eux que des gens ineipérimentés et irrésolus. C'est pourquoi j'ai voulu mettre les artistes sur leurs gardes et leur enseigner ce qu'une longue pratique m'a appris, afin qu'à

Page 1