CHAPITRE II
Lorsque les choses en sont venues à ce point, on remplace l'étoupe qui couvre les bouches des jets par de petits tampons de terre fraîche arrangés de telle façon qu'on puisse les retirer à volonté. Aussitôt après on garnit de charbons allumés le canal et tous les endroits maçonnés avec de la terre fraîche, afin de les amener à un état de siccité parfait; on renouvelle même le feu plusieurs fois, car il importe que la terre soit non-seulement sèche, mais encore complètement cuite* Pendant ce temps le métal étant entré en fusion, on chasse à l'aide d'un soufflet les cendres , les charbons et tous les corps étrangers qui pour* raient s'opposer à la sortie du métal. — On enlève ensuite les étoupes qui couvrent les évents et les bouchons de terre qui garnissent les ouvertures des jets. — En outre, on doit mettre dans le canal deux ou trois chandelles de suif ne pesant pas plus d'une livre, et rafraîchir la bouche du fourneau avec une certaine quantité d'étain dans la proportion d'une demi-livre pour cent de l'alliage ordinaire. — Après cela, tout en alimentant le feu du fourneau avec de nouveau bois, on frappe vigoureusement le tampon avec le périer dont on laisse la pointe dans le trou du tampon jusqu'à ce qu'une cerlaiue quantité de métal soit sortie. On agit ainsi pour modérer l'impétuosité du métal, qui parfois fait prendre vent à l'entrée du moule. Dès que la première furie du métal est passée, on peut retirer le périer et laisser couler le bronze jusqu'à ce que le fourneau soit vide. Pour cela il est nécessaire d'avoir 4 chaque bouche du fourneau un homme qui, avec un râble, chasse lé bronze du côté des jets. — Lorsque le moule est plein, on arrête le métal surabondant en jetant dessus, avec une pelle, partie de la terre que l'on a extraite de la fosse. — C'est ainsi que se remplissent les moules.
Mais comme dans ces opérations il peut advenir divers accidents qui fassent perdre aux artistes toutes leurs peinas,
je relaterai ici plusieurs choses que j'ai apprises à mes dépens, et qui ne sont pas de nature à être méprisées pir les hommes qui s'intéressent à l'art. — Je commencerai par conseiller de ne point confier ces travaux aux fondeurs de pièces d'artillerie. Il y a dans la fonte (Tune statue une multitude de choses dont ils ne se doutent pas le moins du monde et pour lesquelles, par conséquent, on ne doit point se fier à eux : ils sont loin, en effet, de réussir toujours dans la fonte des statues comme dans celle de leurs pièces d'artillerie. Un habite sculpteur, tout en tenant compte des avis de chacun, doit donc être assez initié à l'art de la fonte pour n'être point obligé de se mettre entièrement entre leurs mains : il faut qu'il sache lui-même prévoir les difficultés et y remédier. Je parle ainsi non pour faire injure aux fondeurs d'artillerie, mais pour avertir qu'il y a dans l'art de la fonte des statues une foule de cas dont ils ne sauraient se tirer : c'est ce que l'expérience me prouva. Lorsque je fondis mon Persée, un accident imprévu, les laissant à court et consternés, leur fit prétendre que mon moule était gâté irrémédiablement — Cette fonte était très-difficile, tant à cause de la dimension que de l'attitude du Persée. Il tenait de la main gauche la tête de Méduse, son bras droit était en arrière du corps, et sa jambe gauche était fortement pliée : — tout cela, on le comprend, rendait l'opération de la fonte très-difficile. — J'avais établi un grand nombre d'évents, et, de mou gros jet qui partait de la tête pour aller parderrière la statue aboutir aux talons, j'avais fait sortir plusieurs branches dont les unes étaient entées sur les mollets, suivant toutes les exigences de l'art. En somme, j'avais apporté un soin extrême à ce travail, car c'était le premier que j'exécutais en ce genre dans ma noble patrie. Comme j'avais voulu tout faire de mes propres mains, lorsque j'arrivai au moment où le bronze était presque en