CHAPITRE V
Dts ilataM eolMMltt. — Nomvta procédé pour tiéarter m grud Itt nodélet faits i
ane petite échelle.
Pour ne passer sons silence aucun des différents genres de travaux auxquels je me suis exercé, je vais maintenant parler des statues colossales. — Les anciens se sont pin à en faire d'une dimension incroyable, comme le témoignent les fragments de celle que Ton voit encore aujourd'hui à Rome. La tête de ce colosse, le cou non compris, mesurée par moi avec soin, a en hauteur plus de deux brasses et demie florentines ; de façon que la statue entière avait vingt brasses environ.
L'exécution de semblables ouvrages, ainsi que chacun peut aisément Y imaginer, présente d'énormes difficultés. Aussi, pendant que j'étais en France an service du roi, comme je cherchais continuellement à faire des choses dignes de ce prince héroïque, n'hésitai-je pas à entreprendre un colosse de quarante brasses de hauteur, accompagné de plusieurs figures.
Je fis d'abord un modèle de fontaine, car ce monument devait être placé à Fontainebleau. — Ce modèle était de forme carrée et surmonté d'un massif également carré qui s'élevait de quatre brasses au-dessus du bassin. De nombreux emblèmes couvraient cette base sur laquelle se dressait le dieu Mars, et de plus à chaque angle était assise
3*8 TRAITÉ DE LA SCULFTl'lK.
une figure représentant un des arts que le roi aimait particulièrement, comme les armes, les lettres, la sculpture, la peinture et l'architecture. — Une fois ce modèle transporté sur une grande échelle, la figure principale, ainsi que je l'ai déjà dit, devait avoir quarante brasses. — Je le montrai au roi en lui expliquant mes projets. — Sa Majesté, après avoir bien examiné le mode que je voulais suivre pour exécuter une si vaste machine , m'encouragea à la mener bon train et ordonna qu'on ne me laissât manquer de rien.
J'avais fait mon petit modèle avec un soin extrême, mais j'en voulais un autre qui fût exactement de la dimension que devait avoir le colosse. Comme il me parut impossible, en parlant d'une si petite échelle, de donner à ce dernier les belles proportions qui distinguaient le premier, je me déterminai à faire d'abord un modèle de trois brasses. — Je le moulai en plâtre, afin qu'il pût mieux résister à la fatigue que devaient lui imposer les continuelles mesures que l'on avait à prendre sur lui. — Je m'appliquai à termiuer ce second modèle avec plus de soin et d'étude que je n'en avais consacré au premier. — Après cela je songeai à porter mon travail sur une échelle de quarante brasses. — Voici comment j'opérai :
Je divisai d'abord mon modèle de trois brasses en quarante petites brasses, et chacune de ces petites brasses en vingt-quatre parties. Puis, avant reconnu que pour arriver à la dimension que je désirais, ce procédé seul était insu (lisant, je lui en adjoignis un autre dont je puis véritablement me dire l'inventeur.
Je pris quatre morceaux de bois carrés , bien droits et bien travaillés, de la grosseur de trois doigts de chaque côté, et de la hauteur exacte de ma figure. — Je les plantai en terre avec le plomb & niveler, assez loin de la figure pour qu'un homme pût se mouvoir autour, et je les garnis
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de planches bien droites, de (elle sorle que cela formai! une chambrette dans laquelle je ménageai une petite porte <F entrée. — Je mesurai ensuite sur le pavé de la chambre où j'étais un profil des quarante brasses , et ayant vu que mon procédé était juste, je me mis à faire une armature de trois brasses d'après mon modèle. — Cette armature était tout entière composée de morceaux de bois s* entrelaçant autour d'un bâton droit qui s'emmanchait dans la jambe gauche sur laquelle reposait ma figure. — Je fabriquai cette armature en prenant mes mesures des parois de la chambrette au corps de ma figure et en préparant mon ossature comme je l'entendais. — Cela terminé, je fis dresser au milieu d'une cour ou je devais exécuter mon travail un grand arbre qui s'élevait de quarante brasses au-dessus de sa base. Je l'entourai de quatre autres arbres que je distribuai à chacun de ses angles et que je garnis soigneusement de planches , ainsi que je l'avais fait pour le petit modèle. Je commençai ensuite mon ossature en suivant les mêmes règles, c'est-à-dire en transformant, d'après mon modèle , les petites brasses en grandes, et en mesurant toujours par-devant et par-derrière la distance qui se trouvait entre les parois de la chambrette et le corps de ma figure. — Je fis les mêmes vérifications tout autour de mon travail et je reconnus que, si je me fusse borné a transformer les petites brasses en grandes, j'aurais commis de graves erreurs, tandis qu'en me gouvernant ainsi je reproduisis parfaitement les proportions du petit modèle. — Cette figure reposant sur son pied gauche, comme je l'ai déjà dit, son pied droit était un peu élevé et s'appuyait sur un casque. Je profitai de cela pour arranger l'ossature de telle façon que l'on pouvait entrer dans le casque et monter facilement jusque dans l'intérieur de la tête.
Dès que mon ossature fut terminée, je la revêtis d'un
enduit de plâtre, et, toujours en observant la même méthode, je la conduisis promptement jusqu'à son avantdernière enveloppe. — Lorsque ma figure fut arrivée à ce point, j'ouvris la partie antérieure de la chambrette dans laquelle je l'avais renfermée ; puis, me reculant de quarante brasses (ce que me permettait la cour où elle était), je vis avec de nombreux connaisseurs que mon procédé ne m'avait point trompé. — En effet, la confrontation des deux modèles nous montra que le moindre détail qui se trouvait dans le petit modèle était reproduit dans le grand, à sa place et parfaitement en proportion.
Je fus aidé dans ce travail principalement par des manœuvres étrangers à l'art, mais cela n'offrait aucan inconvénient, car les muscles étant d'une dimension démesurée, ces gens faisaient ce qu'aurait fait tout artiste en observant ma méthode, — La dimension des muscles, js le répète , suffit pour expliquer cela. Le sculpteur, en les exécutant, peut tout au plus s'en éloigner de deux fois la taille d'un homme , pour se rendre compte s1 il opère bien ou mal II applique sa terre à la longueur du bras, puis se reculant, il voit bien quelque chose, mais ce n'est jamais asses pour découvrir les graves erreurs qu'il est exposé à commettre. Grâce à mon procédé, il peut se servir de maçons et d'hommes complètement ignorants. — Selon moi, U est impossible d exécuter une statue bien proportionnée sans le secours de ma méthode ou de quelque autre semblable.
Lorsque j'eus dono achevé ee modèle, je le montrai au roi, qui manifesta le plus vif désir de voir mener à fin cette entreprise. U me demanda quel était le mode le plus prompt pour y arriver. — Je lui répondis qu'il fallait que je formasse ma statue de plus de cent morceaux que j'assemblerais à queue d'aronde, chose qui ne me serait point difficile, pourvu que je fisse d'abord une ossature de fer,