‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 31 sur 285 · LIVRE DRUXIK1IR · texte numérisé non relu

LIVRE DRUXIK1IR

ou à pied. Je dis ensuite à Alessandro et à Gecchino de faire feu, et je les postai de manière à esquiver les balles des assiégeants. Lorsque chacun de nous eut tiré deux fois, je m'approchai de la muraille avec précaution, et je vis qu'il régnait parmi les ennemis une confusion extraordinaire, occasionnée par une de nos arquebusades qui avait taé le connétable de Bourbon. Comme on le sut plus tard, il n'était autre que ce personnage que j'avais aperçu dominant ceux qui l'entouraient

Nous battîmes en retraite en traversant le Campo-Sanlo, pois nous entrâmes par San-Piero, et nous sortîmes derrière l'église de Santo-Agnolo. Enfin , nous arrivâmes à la porte du château, non sans d'énormes difficultés, car le signor Rienzo de Ceri et le signor Orazio Bagltoni blessaient et tuaient tous ceux qui abandonnaient la défense des murailles. Lorsque nous fûmes près de la porte , une partie des assiégeants avait déjà envahi la ville et se trouvait sur nos talons. Le gouverneur du château ordonna de baisser la herse, mais nous eûmes le temps d'entrer. Je fus aussitôt pris par le capitaine Pallone de Médicis qui, parce que j'étais de la maison du pape, me força, à mon graud regret, de quitter Alessandro. Au moment où je moutais sur les fortifications, le pape Clément entrait dans le château par les corridors. Il n'avait pas voulu sortir plus tôt du palais de San-Piero, ne pouvant croire que r ennemi réussirait à se rendre maître de la ville.

Une fois dans le château , je m'approchai de quelques pièces d'artillerie confiées à la garde d'un bombarbier florentin, nommé Giuliano. Ce pauvre diable, le visage collé à un créneau, voyait saccager sa maison et maltraiter sa femme et ses enfants. Dans la crainte de frapper les siens, U n'osait mettre le feu à ses pièces. Il avait jeté sa mèche à terre, et se déchirait le visage en se lamentant; d'autres

bombardiers en faisaient autant. Dans celte conjoncture,

94 MÉMOIRES I>K BKNVEWIîTO CKLL1KI.

je saisis une mèche, et, avec l'aide de quelques hommes plus calmes , je braquai plusieurs sacres et fauconneaux aux endroits nécessaires , et je tuai beaucoup de monde à T ennemi. Si je n'avais pas pris ce parti, les assiégeants, qui le matin étaient entrés dans Rome, auraient marché droit au château , et Hs auraient pu facilement s'en emparer, car l'artillerie ne leur faisait aucun mal. Je continuai de tirer; aussi maints cardinaux et maints seigneurs ne m'épargnèrent-ils pas les bénédictions et les encouragements, .le ne reculai donc devant rien pour faire de mon mieux : il me suffit de dire que le matin je saurai le château et que je ramenai les antres bombarbiers â leur devoir. Je restai à l'œuvre toute la journée.

Le soir, pendant que l'armée entrait dans Rome, par le quartier des Trasteverins , le pape conféra le commandement de tous les bombardiers i un grand seigneur romain, que l'on appelait messe r Antonio Santa-Croce. La première chose que fit ce gentilhomme fut de venir à moi ; il m'accabla de compliments, et me confia cinq excellentes pièces d'artillerie qui étaient placées au sommet du château , précisément à un endroit que l'on nomme Y Agnolo, et qui donne à la fois sur les Prati et sur Rome. Messer Antonio mît sous mes ordres les hommes nécessaires pour manœuvrer mes pièces, puis il me paya d'avance, m'approvisionna de pain et de vin , et me pria de continuer comme j'avais commencé. J'avais peut-ftre plus de dispositions pour ce métier que pour celui d'orfèvre : celte besogne me plaisait au point que je m'en acquittais mieux que de mes travaux accoutumés.

La nuit étant arrivée, et les ennemis s' étant rendus définitivement maîtres de Rome, je fus témoin d'un de ces spectacles extraordinaires dont j'ai toujours été avide, je veux parler de l'incendie que les gens qui n'étaient point dans le château n'ont pu voir ni imaginer. Je ne m*arrf-

tizeokby Vj

LIVBE DKUX1KMK. »a

te» cependant pas sur ce sujet, et je reprends l'histoire de nu rie et des choses qui s'y rapportent

Le métier d'artilleur, que j'exerçai durant uu mois entier que dura k siège du château, m'occasionna plusieurs graves accidents tous dignes d'être racontés ; mais , pour être bref et ne pas trop m' écarter de ce qui concerne ma profession, je laisserai de côté le plus grand nombre de ces évènemeata. Je me bornerai à relater les plus remarqua- Mes, qae je ne pois passer sons silence.

Un jour, measer Antonio Santa-Crocc me fit descendre de mon peste de FAgnoto, pour canonner certaines maisons voisines du château , où l'on avait vu entrer des ennemis. Pendant qne je tirais, un coup de canon donna sur l'angle d'un créneau, et en détacha une masse asses cousidéraMe pour ne pas me causer grand mal ; car , grâce à sa dimension, clic me frappa d'aplomb en pleine poitrine. Je tombai par terre privé d'haleine et comme mort, mais j'entendais tout ce que les assistants disaient Messer Antonio Sanla-iCrocc entre autres se lamentait vivement. — • Hélas! s'écria-t-il, nons avons perdu notre meilleur auxiliaire. » — Un musicien de mes amis , qui avait plus de dispositions pour la médecine que pour la flûte, arriva ta bruit. Il courut aussitôt, les larmes aux yeux, chercher an flacon d'excellent vin grec, il fit ensuite rougir une tuile sur laquelle îl mit une forte poignée d'absinthe, qu'il arresa de ce bon vin grec ; puis , lorsque l'absinthe fut convenablement imbibée, il me l'appliqua sur la poitrine, à Tendroit où j'avais été touché. La vertu de cette absinthe fat si puissante, qu'elle me rendit immédiatement mes forces. Je voulus parier, mais je ne pus y réussir parce que des imbéciles de soldats m'avaient rempli la bouche de terre, croyant m' avoir administré la communion. Ils m'avaient plutôt excommunié, car cette terre m'empêchait de revenir t moi, et me faisait souffrir plus que le coup que j'avais

reou. Cependant, je me tirai sain et sauf de ce mauvais pas, et je retournai à mon artillerie, que je dirigeai avec tout le soin et toute la sollicitude imaginables.

Le pape Clément avait envoyé demander du secours au duc d'Urbin, qui était avec l'armée vénitienne.. Sa Sainteté avait chargé son ambassadeur de dire au duc qu'il pouvait compter que le château ne serait point rendu tant que, chaque soir, Ton y allumerait au sommet trois feux, que Ton accompagnerait de trois coups de canon, trois fois répétés. J'eus mission d'exécuter ces signaux. Pendant le jour, je canonnais les endroits où je pensais devoir faire le plus de ravage. Le pape, voyant que je m'acquittais de ma besogne avec tout le soin désirable, m'avait pris en grande amitié. Le secours du duc d'Urbin n'arriva point; mais, comme il ne m'appartient pas de traiter de semblables sujets, je n'en parlerai pas davantage.

Pendant que je me livrais à ce diabolique exercice, plusieurs prélats, surtout le cardinal de Raven ne et le cardinal Gaddi, venaient me visiter à mon poste. Maintes fois je leur dis de ne pas se montrer près de moi, parce que leurs barrettes rouges s'apercevaient de loin et pouvaient nous attirer quelques volées des édifices qui se trouvaient dans le voisinage, comme la tour de'Bini. Ils ne tinrent point compte de mes avertissements, de façon qu'à la fin je leur fis fermer la porte, ce qui me valut leur inimitié.

J'avais encore souvent près de moi le signor Orazio Baglioni, qui me voulait beaucoup de bien. Un jour que nous causions ensemble, son attention fut attirée par une hôtellerie située hors de la porte du château, dans un endroit appelé Baccanello. Cette hôtellerie avait pour enseigne un soleil rouge peint entre deux fenêtres, lesquelles se trouvaient alors fermées. Le signor Orazio, ayant remarqué cette dernière particularité, présuma qu'entre les deux fenêtres, précisément derrière le soleil, il y avait une table

Page 1