‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 38 sur 285 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Sur le diamant, que j'avais place exactement au milieu de ma composition , étais assit Dieu le Père , dans une attitude dégagée, qui était admirablement en harmonie avec F ensemble du morceau , et ne nuisait en rien au diamant. Dieu le Père, de sa main droite, donnait sa bénédiction. Le diamant était soutenu par les bras de trois petits anges ; j'avais modèle celui du milieu en ronde-bosse , et les deux antres en demi-relief. A l'en tour , une foule de petits enfants se jouaient parmi d'autres petites pierreries. Dieu était couvert d'un manteau qui voltigeait et d'où sortaient quantité de petits anges et divers ornements d'un effet ravissant (1). Cet ouvrage était en cire blanche, et se détachait sur une pierre noire.

Lorsque le camérier eut apporté l'or, le pape me le remit de sa propre main, et me pria de la manière la plus affable de faire en sorte qu'il pût jouir de ce bijou , et il ajouta que j'y trouverais mon compte. Je partis avec l'or et le modèle , impatient de me mettre à l'œuvre. J'entrai donc aussitôt en besogne avec une ardeur extrême.

Au bout de huit jours, le pape envoya un de ses camériers, noble seigneur bolonais , me dire de me rendre près de lui avec mon travail. Pendant le chemin , le camérier, qui était le plus galant homme de la cour, m'apprit que le pape voulait non-seulement voir son bijou, mais encore me confier une entreprise de la plus haute importance, c'est-à-dire la gravure des coins de la monnaie de Rome. H ajouta qu'il m'en avertissait afin que je me tinsse prêt à répondre à Sa Sainteté. Lorsque je fus arrivé auprès du pape, je lui montrai ma plaque d'or. Je n'avais encore ébauché que la figure de Dieu, mais elle était déjà si supérieure au petit modèle de cire, que le pape, stupéfait, s'é* cria : — u Dorénavant, je croirai tout ce que tu me diras. »

(I) D«b« khi TrttUé et Orfèvrerie, chapitre V, Cellini décrit la méthode qu'il a suivie fw tiécaUr ea bwto» de chape.

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— Après une foule d'autres compliments, il me dit : — « Je me propose de le charger d'un autre travail auquel je tiendrais autant et môme plus qu'à celui-là. n — U ajouta qu'il désirait faire graver les coins de ses monnaies ; puis, il me demanda si j'en avais déjà gravé, et si j'ose* rais m'engagerdans une semblable entreprise. Je répondis que je m'en sentais le courage, que je n'en avais jamais fait, mais que j'avais vu comment on procédait. Un certain messer Tommaso de Prato, dalaire de Sa Sainteté, assistait & cette conversation. Cet homme, qui était dévoué jt mes ennemis , prit alors la parole : — « Très-saint Père, dit-il, les faveurs dont vous comble* ce jeune homme, et sa présomption le pousseraient à vous promettre un monde nouveau. Si au travail important dont il est déjà chargé vient s'en joindre un second plus grand encore, ils se nuiront certainement l'un à l'autre. » — Le pape, irrité, lui epjoigqit de se mêler de ses affaires, puis il me dit d'exécuter le modèle d'un doublon d'or, représentant d'un côté un Christ nu, les mains liées, et accompagné de ces mpts ; Ecce Homo; et sur le revers, un pape et un empereur redressant ensemble une croix près de tomber, avec cet exergue : te spir'Uwot umfide$ erat in eu (1).

'Au moment où le pape me commandait cette belle monnaie, le sculpteur Bandinello, qui n'était pas encore chevalier, survint et dit avec sa fatuité habituelle, basée sur son ignorance ; — « Ces orfèvres ont besoin qu'on leur fournisse les dessins de ces beaux ouvrages. » — Je mo retournai aussitôt vers lui, et je lui dis que je n* avais que faire de ses dessins, et que j'espérais bien qu'avant peu

(I) Cellîni parle avec plus d'eiaclitude de celle pièce de YRcce Homo dans son Traite fOrfêcrerU , an chapitre VU . où H dit qu'il grava sur la revers la tête do pape. Le pape et l'empereur soutenant une croix appartiennent , ajqpte-M) , i anc autre pièce , dont le rêvera représentait saint Pierre et saiot Paul. — Ces deox médailles sont aujourd'hui presque introuvables. La première a été publiée par Fioraveoti et la seconde par Uarescotli. *

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mes dessins , à moi , lui donneraient du (il à relordre. Le pape parut enchanté de cette riposte, et il me dit : — « Va, Benvenuto mio, applique-toi à me servir, et ne prête pas l'oreille aux paroles de ces sols personnages. »

Là-dessus, je partis, et je gravai deux coins avec promptitude. Puis, ayant frappé une pièce en or, je la portai avec mes coins au pape, un dimanche après diner. Il fut émerveillé et ravi de la beau lé du travail , et encore plus de la célérité avec laquelle je l'avais mené à fin. Pour ajouter à sa satisfaction et à son élonnemcnt, j'avais apporté toutes les anciennes monnaies, gravées par les habiles artistes qui avaient servi les papes Jules II et Léon X.

Ayant vu qu'il accordait la préférence à mes coins, je lirai de mon sein un motu-proprio, par lequel je demandais la place de graveur de la monnaie. Cet office valait ùi écos d'or par mois, sans compter que les coins étaient payés par le directeur de la monnaie qui, pour trois, donnait un ducat. Le pape, ayant pris mon motu-proprio, le remit au dataire en lui disant de me l'expédier de suite, («dataire voulut le mettre dans sa poche. — a Très-saint Père, dit-il, que Votre Sainteté n'aille pas si vile, de semblables affaires méritent quelque réflexion. » — «Je vous ai compris, repartit le pape, donnez-moi ce motu-proprio ; » —et aussitôt, il le signa de sa main , elle rendit au dataire en lui disant : — a Maintenant il n'y a plus à répliquer. Kipédiez-le-lui a l'instant, telle est ma volonlé. Les souliers de Benvenuto valent mieux que les yeux de tous ces balourds. » — Je remerciai Sa Sainteté, et, joyeux au delà de toute expression , je retournai à mon travail.

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