‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 37 sur 285 · LIVRE DKUXlftltE · texte numérisé non relu

LIVRE DKUXlftltE

ce que je faisais. — « Ce que m'a commandé le pape, lut répondis-je. » — « Le pape, répliqua-t-îl, m'a ordonné d'examiner tout ce qu'on fait pour Sa Sainteté. » — Je lui ripostai que d'abord je m'en informerais auprès du pape, et qu'ensuite je saurais ce que je devais lui répondre. 11 s'écria que je m'en repentirais, et me quitta fort irrité. H assembla ensuite tous les gens du métier, qui, après délibération, le chargèrent de leur commune vengeance.

l«e bon Michelctto imagina de faire exécuter par d'habiles dessinateurs plus de trente projets, tous différents les uns des autres; puis, non content d'avoir l'oreille de Sa Sainteté, il se concerta avec un orfèvre milanais , nommé Pompeo, qui était en grande faveur auprès de Clément, et avait pour parent messer Traiano, le premier caméHer.

Micheletlo et Pompeo dirent au pape qu'ils avaient vu mon modèle, et qu'ils croyaient qu'un si bel ouvrage dépassait mes forces. Le pape répondit qu'il désirait voir luimême mon modèle , et que, si je n'étais pas capable de te mettre en œuvre, on chercherait quelqu'un qui le fut. Les deux associés dirent alors qu'ils avaient d'admirables dessins. Sa Sainteté répliqua qu'elle en était charmée, mais qu'elle ne voulait pas les voir avant que mon modèle fût achevé, et qu'elle examinerait tout ensemble.

En peu dé jours j'eus terminé mon modèle, et, un matin, je le portai chez le pape. Messer Traiano me fit attendre, et, pendant ce temps, envoya chercher en toute hâte Micheletlo et Pompeo, en les avertissant de se munir de leurs dessins. Dès qu'ils furent arrivés , on nous introduisit. Micheletlo et Pompeo déployèrent aussitôt leurs dessins devant Sa Sainteté. Mais les dessinateurs, étrangers à l'art du joaillier, ignorent comment les pierres doivent être placées, et nos deux associés n'avaient pu le leur apprendre, attendu que, quand il s'agit d'entremêler les figures avec des pierreries, il faut que le joaillier sache tracer

118 1IKU0IRES DE REKVENUTO CELLIXI.

lui-même son dessin , sous peine de ne rien produire de bon : aussi nos habiles gens avaienl-ils posé, dans tous leurs dessins, le merveilleux diamant au milieu de la poitrine du Père Éternel. En voyant cela, le pape, qui était un homme de goût, témoigna une joie maligne. Quand il eut regardé une dizaine de dessins, il jeta le reste à terre, se tourna vers moi, qui me tenais à l'écart, et me dit : — « Montre un peu tm modèle, Bcnvenuto, je veux voir si tu as commis la même erreur que ceux-là. » — Je m'avançai, et j'ouvris une petite boîte ronde où était renfermé mon modèle. Aussitôt, une brillante lumière sembla frapper les yeux du pape, qui s'écria : — «Tu aurais été là, dans ma tête, que tu ne l'aurais pas fait autrement; tes rivaux ne pouvaient choisir un meilleur moyen pour se couvrir de honte. » — Plusieurs seigneurs s1 étant approchés, le pape leur montra la différence qu'il y avait entre les dessins des autres joailliers et mon modèle. Lorsqu'il l'eut vanté au point que mes ennemis parurent atterrés, il me dit : — « Je pense à une difficulté des plus graves, Benvenuto mio, la cire est facile à travailler, le tout est d'exécuter en or. n — « Très-saint Père , répliquai-je hardiment, si mou ouvrage n'est pas dix fois mieux que mon modèle, je consens a n'en être pas payé. » — A ces mots, tes seigneurs qui nous entouraient murmurèrent et affirmèrent que je promettais trop. Parmi eux, cependant, se rencontra un savant philosophe qui parla en ma faveur : — u L'heureuse physionomie de ce jeune homme, dit-il, et les belles proportions de son corps m'assurent qu'il tiendra tout ce qu'il promet, et même davantage. » — a C'est pour cria que je le crois aussi , » reprit le pape. Et ayant appelé son camérier, messer Traiano , il lui ordonna d'apporter cinq cents ducats d'or. En attendant l'argent, le pape examina, de nouveau et plus à loisir, la manière dont j'avnis disposé le diamant et Dieu le Père.

Page 1