LIVRE DKUXlftilK
me demandait a le voir, et qui chaque jour en était de plus en plus émerveillé.
Mon frère était à Rome, au service du duc Alexandre, à qui le pape venait de donner le duché de Penna. Le duc entretenait un nombre considérable de vaillants soldats, qui avaient été à l'école de ce grand seigneur Jean de Médicis. Mon frère était estimé par le duc comme un des plus courageux de la troupe. — Un jour, après diner, il se trouvait dans une boutique de la rue des Banchi , chez un certain Baccîno délia Groce, où tous ces braves se réunissaient. Il était assis sur une chaise el dormait, lorsque vint à passer le guet, qui conduisait en prison un certain capitaine Cisti , Lombard de nation. Ce militaire appartenait aussi à l'école du grand seigneur Jean , mais n'était pas au service du duc Alexandre. Ayant aperçu devant la boutique de Baccino le capitaine Gattivanza degli Strozzi , il lui dit : — « Je vous apportais les quelques écus que je vous dois; si vous les voulez, venez les prendre avant qu'ils aillent avec moi en prison. » — Le capitaine Cnttivanza, toujours prêt à mettre les autres en avant, se souciait peu de s'exposer : aussi s'adrcssa-t-il a de braves gens pleins de bonne volonté, mais incapables de mener à bonne fin une si hasardeuse entreprise. 11 leur dit de s'approcher du capitaine Cisti, de se foire donner son argent, et, dans le cas où le guet s'y opposerait, de le repousser par la force, s'ils l'osaient. Ces jeunes gens n'étaient que quatre, et Savaient pas encore de barbe. Le premier se nommait Bertino Aldobrnndî ; le second , Anguillotto da Lucca ; je ne me souviens plus des noms des deux autres. Bertino était élève de mon frère, qui l'aimait au delà de toute expression. Nos quatre braves s'approchent du guet, qui se composait de plus de cinquante sbires armés de piques, d'arquebuses et d'espadons. Les épées se tirèrent, et nos jeunes gens poussèrent le guet avec tant de vigueur,
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que, si le capitaine Catlivanza se fût seulement montré un peu , même sans dégainer, ils auraient inévitablement mis en fuite leurs adversaires. Mais ceux-ci ayant résisté quelque temps, Bertino tomba frappé de graves blessures; Ànguillotto, au même instant, fut blessé au bras droit, de sorte que, ne pouvant plus soutenir son épée, il se relira de la mêlée le mieux qu'il put; les autres l'imitèrent Bertino Aldobrandi fut emporté dans un triste état
Pendant que ces choses se passaient, nous étious tous à table, parce que nous avions diné une heure plus tard que de coutume. Au bruit que nous entendîmes, le plus âgé des jeunes gens qui étaient avec nous se leva de table pour aller voir cette rixe ; il se nommait Giovanni. Je lui dis : — u De grâce, n'y va pas; dans de semblables affaires il y a tout à perdre et rien à gagner. » — Son père lui criait de son côté : — «Mon cher fils, je t'en supplie, n'y va pas.» — Mais Giovanni n'écouta personne, et dégringola l'escalier. En arrivant aux Banchi , où la bataille avait eu lieu , il vit ramasser Bertino. U revint à toutes jambes, et rencontra mon frère Cccchino, qui lui demanda ce qu'il y avait Giovanni, en dépit du signe qu'on lui fit de ne pas couler l'affaire à Cecchino, lui dit étourdi ment que Bertino Aldobrandi avait été tué par le guet. Mon pauvre frère jeta alors un si grand cri de rage, qu'on aurait pu l'entendre a dix milles de là ; puis il dit a Giovanni : — u Au moins saurais-tu m' indiquer celui qui me l'a tué? » — Giovanni lui répondit que oui, et que c'était un de ceux qui étaient armés d'un espadon, et qu'il avait une pluine bleue sur la barrette. Mon pauvre frère, s' étant avancé et ayant reconnu le meurtrier à ce signalement, se lança au milieu du guet avec sa promptitude et son intrépidité merveilleuses, et, sans qu'on pût l'arrêter, il alongca une botte dans le ventre de son homme , le traversa de part en part et le poussa à terre avec la garde de son épée. Il attaqua