‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 42 sur 285 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

ensuite le reste do guet avec tant d'audace , qu'à lui seul il l'aurait mis en fuite, si un arquebusier, pour se défendre, n eût, en déchargeant son arme, atteint au-dessous du genou droit le brave et malheureux jeune homme. Il tomba, et le guet opéra une retraite précipitée , dans la crainte qu'au second champion aussi formidable ne survint

Ayant entendu que le tumulte continuait, je me levai aussi de table , et je mis mon épée au côté f car alors tout le monde portait cette arme. Lorsque je fus arrivé au pont Sanl'-Agnolo , je vis un rassemblement nombreux. Je m'approchai. Comme plusieurs personnes me connaissaient, on me fit place, et on me montra ce que j'aurais voulu le moins voir au monde , malgré l'extrême curiosité qui semblait me pousser. De prime abord , je fus sans reconnaître mon frère, parce que ses habits étaient différents de ceux que je lui avais vus peu de temps auparavant, de sorte que ce fut lui qui me reconnut le premier.

— « Cher frère, me dit-il, que mon malheur ne t'afflige point; c'est le sort que me promettait mon métier. Faismoi enlever d'ici promptement, car je n'ai que peu d'heures à vivre. » — Tandis qu'il me parlait on m'avait raconté l'affaire. Je lui répondis avec cette concision que de telles circonstances commandent : — a Frère, voici la plus grande douleur que je doive ressentir dans toute ma vie; mais sois tranquille; car, avant que tu ne puisses plus voir celui qui t'a frappé, ma main t'aura vengé. »

— Tel est le sens des brèves paroles que nous échangeâmes.

Le guet n'était qu'a cinquante pas de nous, parce que Maffeo, qui le commandait, en avait ramené une partie pour enlever le caporal que mon frère avait tué. Je serrai ma cape autour de moi, et je franchis lestement le court espace qui me séparait de mes adversaires. Je me trouvais tout auprès de Maffeo et j'aurais certainement réussi à le

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tuer, car je m'étais adroitement faufilé démêla foule, qui était nombreuse. J'avais même déjà tiré à moitié mon êpée,' lorsqu'un de mes meilleurs amis, le jeune et vaillant Berlinghier Berlinghieri , me saisit le bras par derrière. 11 avait avec lui quatre jeunes braves qui crièrent à Mafleo : — « Sauve-toi , sinon il va le tuer. » — a Quel est cet homme? » demanda Maffeo. — a C'est le frère de celui que tu vois là, <> lui répond irent-ils. — H ne voulut pas en entendre davantage, et se sauva à toutes jambes dans la tour de Nona. — «Benvenuto, me dirent ces jeunes gens, c'est pour ton bien que nous t'avons arrêté. Main* tenant, allons au secours du malheureux qui bientôt aura cessé de vivre. »

Nous retournâmes donc vers mon frère, que je fis transporter dans une maison. J'appelai aussitôt des médecins. Après s'être consultés, ils n'osèrent lui couper la jambe, ce qui peut-être l'aurait sauvé ; ils se bornèrent à le panser.

A peine avaient-ils achevé cette opération que le duc Alexandre entra. Il prodigua toutes sortes de caresses à mon frère, qui, possédant encore toute sa connaissance, lui dit : — « Signor mio, la seule chose qui m' afflige, c'est que Votre Excellence perd un serviteur que d'au tues peuvent surpasser en habileté, mais que personne n'égalera en fidélité et en dévouement à votre personne. * — Le duc lui dit qu'il ne fallait songer à rien, et qu'il le connaissait pour un brave et galant homme. Il se tourna ensuite vers quelques-uns de ses gens, et il leur recommanda de ne laisser manquer de rien ce digne serviteur.

Après le départ du duc, l'énorme quantité de sang que perdait mon frère sans qu'on parvint à y remédier lui bouleversa le cerveau au point que toute la nuit suivante il fut eu proie à un terrible délire, excepté au moment où l'on voulut lui administrer la communion. — « Vous avei eu raison, dit-il alors, de me confesser à l'avance; tuain-

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