LIVRE DEUXIÈME
horriblement et en s' élançant en avant. Voyant qu'ils ne roulaient pas le suivre, il harcela tellement ces traîtres» qu'ils fermèrent leurs chambres, après lui avoir lancé des pierres et des bâtons, ce qu'ils pouvaient faire, car je leur avais ordonné de garder de la lumière toute la nuit. Le chien, ayant perdu Y espérance d'être aidé par ces ribauds, se mît sent à l'œuvre. Il descendit dans la boutique, et n'y trouvant plus le voleur, le poursuivit et le rejoignit. 11 l'attaqua, et déjà lui avait déchiré et enlevé sa cape, lorsque le larron appela à son secours des tailleurs qu'il supplia, au nom de Dieu, de le défendre contre un chien enragé. Ces gens crurent que c'était la vérité et chassèrent le chien avec beaucoup de peine.
Le matin, mes ouvriers, en entrant dans la boutique, virent qu'on l'avait crochetée et que toutes les cassettes étaient brisées. Ils poussèrent aussitôt de tels cris, que j'accourus tout épouvanté. — « Ah ! malheureux que nous sommes, me dirent-ils, nous avons clé pillés par un voleur qui a tout brisé et tout emporté. » — Ces paroles m'atterrèrent au point que je n'eus pas la force d'aller voir si les pierreries du pape étaient encore dans ma caisse. J'étais si ému, que mes yeux ne distinguaient presque plus rien. Je dis A mes ouvriers d'ouvrir eux-mêmes ma caisse, et de voir ce qui manquait parmi les pierreries du pape. Ces jeunes gens étaient tous en chemise. Quand ils eurent ouvert la caisse et aperçu toutes les pierreries et le bouton de chape, ils s'écrièrent avec joie : — » Puisque le bouton et les pierreries y sont, il n'y a pas de mal, quoique ce voleur nous ait tous réduits à notre chemise ; car, hier soir, à cause de la grande chaleur, nous nous étions déshabillés dans la boutique. » — Le courage me revint aussitôt, je remerciai Dieu, et je dis à mes ouvriers : — « Allez vous habiller de ueuf, je payerai tout, car cet événement
s'est passé de telle façon , que je le regarde comme fort heureux. »
Dans cette affaire, ce qui m'avait causé une frayeur è\ peu en harmonie avec mon caractère, c'était surtout l'idée que Ton pouvait penser que j'avais imaginé ce vol pour m' cm parer des pierreries. En effet, un des favoris du pape et d'autres personnages, tels que Francesco del \ero, le Zana de' Biliotti, son compuliste, et l'évoque de Vaison lui avaient dit : — « Très-saint Père, comment oseivous confier des pierreries d'une si grande valeur à un jeune homme qui n'a pas encore trente ans, qui est tout feu, et qui songe plus aux armes qu'à son art? » — Le pape demanda alors si quelqu'un d'entre eut savait que j'eusse jamais commis des actions capables de leur inspirer des soupçons. Francesco del \Tero, son trésorier, répondit: — « Non, très-saint Père, attendu qu'il n'en a encore jamais eu l'occasion. » — A cela lé pape répliqua : — u Je le tiens pour un parfait honnête homme, et si je le voyais commettre une laute, je n'en croirais pas mes propres yeux. » — C'était le souvenir subit de toutes ces choses qui m'avait le plus bouleversé.
Aussitôt après avoir ordonné a mes jeunes gens d'acheter des habits, je pris mon ouvrage avec les pierreries que je mis de mon mieux à leur place, et je me rendis de suite chez le pape, dont Francesco del Nero avait déjà éveillé les soupçons, en lui racontant une partie de ce qui s'était passé dans ma boutique. Le pape , qui avait pensé au mal plutôt qu'à autre chose, me lança un regard terrible, et me dit d'une voix courroucée : — « Qu'es-tu venu faire ici ? Qu*y a-l-il ?» — « Voici votre or et toutes vos pierreries, il n'y manque rien , » — lui répondis-je. — « Alors, sois le bienvenu, » — me dit le pape, dont le visage se rasséréna, «le lui montrai mon travail, et, pendant qu'il