LIVRE DEUXIÈME
pièces. Je préfère celui des Cellini de Ravennes. Pour rerenir aux armoiries dont j'ornai le tombeau de mon frère, eJIes renfermaient la patte de lion ; mais au lis je substituai une hachette sur un champ écartelé, dans le seul but de me rappeler que je devais le venger (I).
Je m'occupais sans relâche à terminer le bouton de la chape du pape Clément II désirait vivement l avoir, et me faisait appeler deux ou trois fois par semaine pour examiner mon ouvrage, qui lui plaisait de plus en plus. A diverses reprises, il me reprocha de me laisser accabler par la profonde tristesse où m'avait plongé la mort de mon frère. Un jour, entre autres, m' ayant vu plus abattu et plus sombre que de raison, il me dit : — * Benvenuto, j'ignorais que tu fusses devenu fou. Étais-tu donc arrive jusqu'à ce jour sans savoir qu'il n'y a point de remède à la mort? Tu semblés vraiment courir après elle. » — Je pris congé de Sa Sainteté, et je retournai travailler à son boulon de chape et aux coins de la monnaie.
« 1} La bibliotbèqoe Palatine possède le» armes de Cellini, dessinées par lui-même , a la plane et an crayon. Kllei sont accompagnées de la noie suivante, tracée de sa propre ■«■ : — « CELLINI ARME. — I Ire Gigli rossi in campo d'argento , ed il Rastrello wsso ; il Lione d'oro io campo assnrro. — La vera Arme de'Cellini, conforme a quelle «elli Gealiluoroioi di Ravenna, ciltà antiebisaima , e trovata in Casa mia iasino da CristofoiM Cellini mio Bisavo, padre di Andréa mio Avolo. *
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Mon seul délassement était de lorgner, comme une maîtresse, F arquebusier qui avait tué mon frère. Il avait été autrefois soldat dans les chcvau-légers , puis il était entré dans le guet eu qualité de caporal des arquebusiers. Ce qui ajouta encore à ma colère, c'est qu'il s'était vanté en disant : — « Si je n'avais pas tué ce brave jeune homme, à lui seul il nous aurait bientôt tous mis en déroute de la façon la plus funeste. » — M' étant aperçu que la passion de le voir si souvent m'enlevait le sommeil et l'appétit, cl me menait dans un mauvais chemin, je me disposai, un soir, à sortir de ce tourment, sans tenir compte de ce qu'une telle entreprise avait de peu louable. Mon homme demeurait près d'un endroit nommé Torrc Sanguîgna, à côté de la maison d'une des courtisanes de Rome le plus en vogue, que l'on appelait la signora Antea. Vingt-quatre heures avaient sonné depuis peu ; mon arquebusier venait de souper, et se tenait sur le seuil de sa porte , l'épée à la main. Je m'approchai adroitement de lui, avec un grand poignard semblable à un couteau de chasse. J'espérais d'un revers lui abattre net la tête; mais il se retourna si vivement que mon arme l'atteignit seulement à la pointe de l'épaule gauche et lui fracassa l'os. 11 se leva, laissa tomber son épée, et, troublé par la douleur, se mit & courir. Je le poursuivis, le rejoignit en quatre pas, et levai mon poignard au-dessus de sa tête, qu'il inclinait très-bas, de sorte que mon arme s'engagea entre l'os du cou et la nuque si profondément que, malgré tous mes efforts, je ne pus la retirer.
À ce moment, quatre soldats, le fer au poing, sortirent de la maison d'Anlea : je fus forcé de mettre l'épée à la main pour me défendre contre eux. Je partis en abandonnant le poignard, et , dans la crainte d'être reconnu, je me rendis ches le duc Alexandre, qui demeurait entre la place Navona et la Ritonda. J'allai aussitôt parler au duc,
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qui me répondit que, si j étais seul, je n'avais qu'à rester tranquille, sans aucune inquiétude. Il me recommanda en même temps d aller m' occuper de cet ouvrage que le pape désirait tant avoir, et de rester huit jours sans sortir. — Les soldats qui m'avaient attaqué s'étaient emparés du poignard, et racontaient comment la chose s'était passée, et combien ils avaient eu de peine à retirer l'arme du cou et de la tête du mort qu'ils ne connaissaient pas, lorsque Giovan Bandini survint, et leur dit : — « Ce poignard m'appartient, je l'avais prêté à fienvenuto, qui voulait venger son frère. » — Les soldats exprimèrent alors un vif regret de leur intervention dans l'affaire, bien que ma vengeance eût été complète,
Plus de huit jours se passèrent sans que le pape me Ht appeler comme d'ordinaire. Enfin, il m'envoya chercher par ce camerier bolonais dont j'ai déjà parlé. Ce gentilhomme me dit que Sa Sainteté savait tout et me voulait beaucoup de bien ; il ajouta que je pouvais continuer à travailler çn paix. Quand je parus devant le pape, il me lança un regard menaçant qui me fit trembler. Mais dès qu'il eut examiné mon ouvrage, son visage commença à se rasséréner, et il me donna de grands éloges, tout en me disant que j'avais abattu bien de la besogne en peu de temps. Puis il me considéra eu face, et s'écria : — * Maintenant que tu es guéri, Benvenuto, prends soin de ta vie. » — Je le compris, et je répondis que je lui obéirais.
J'ouvris de suite, dans (es Banchi, une superbe boutique vis-à-vis de celle de Raffaello. C'est H que, peu de mois après, je terminai V ouvrage de Sa Sainteté.
Le pape m'avait envoyé toutes les pierreries, à l'exception du diamant , qu'il avait été forcé de mettre en gage chez des banquiers génois. Je n'avais donc que le modèle de ce diamant, mais toutes les autres pierres étaient entre mes mains. 4' occupais cinq habiles ouvriers, et, sans i. i*
compter la commande du pape , j'étais surchargé de travaux, de sorte que ma boutique renfermait des valeurs considérables en pierreries, en or et en argent. — J'avais chez moi un énorme et magnifique barbet, que le duc Alexandre m'avait donné. Il était excellent à la chasse, où il me rapportait les oiseaux et les animaux de toutes sortes, que je tuais avec mon arquebuse; de plus, il gardait admirablement la maison. — A cette époque, comme je n'étais âgé que de vingt-neuf ans, je pris pour servante une jeune fille, dont les formes étaient d'une beauté et d'une élégance extraordinaires. Elle me servait de modèle, et permettait & ma jeunesse de contenter ses appétits charnels. J'habitais en conséquence une chambre fort éloignée de celle de mes ouvriers et de la boutique, et qui communiquait, par une petite cachette, à la pièce où cou- - chait cette jeune servante. Je prenais souvent me:, ébats avec elle : aussi, bien que j'aie toujours eu le sommeil le plus léger du monde , m'arriva-t-il quelquefois de dormir profondément, ainsi que cela a lieu ordinairement après l'exercice de la chair. C'est ce qui m' advint une nuit, entre autres, au profit d'un voleur qui, en prétendant qu'il était orfèvre, avait espionné mes allures et lorgné mes pierreries, avec l'intention de me les dérober. Ayant donc crocheté ma boutique, il trouva quantité de petits joyaux en or et en argent; mais, pendant qu'il tâchait de forcer quelques cassettes, dans l'espoir de mettre la main sur les pierreries qu'il avait vues, mon chien se jeta sur lui. Le voleur se défendit avec son épée, de sorte que mon fidèle barbet courut plusieurs fois dans la maison jusqu'aux chambres de mes ouvriers qui étaient ouvertes, attendu que l'on était en été. Comme ils n'entendaient pas ses aboiements, il arracha leurs couvertures; puis, les tira par les bras l'un après l'autre, jusqu'à ce qu'il eût réussi à les éveiller. II leur montra alors le chemin, en aboyant