LIVRE DEUXIÈME
trouvait élevé dé plusieurs brasses. Je pensai d* abord à sauver ma vie, puis mon honneur. Je pris donc sur moi toutes les pierreries, et je laissai mon ouvrage en or a la garde de mes ouvriers. Je descendis ensuite, jambes nues, par mes fenêtres de derrière , et je traversai les eaux de mon mieux, jusqu'à ce que je fasse arrivé à Monte-Cavnllo, où je trouvai messer Giovanni Gftddi, clerc de la Chambre, et le peintre Bastiano, de Venise. J'abordai messer Giovanni, et je confiai à ses soins toutes les pierreries *. il se conduisit avec moi comme si j'eusse été son frère.
Peu de jours après, la fureur des eaux s1 étant calmée, je regagnai ma boutique, et, grâce à Dieu et à mon travail, j'achevai mon boulon de chape avec tant de bonheur qu'il fut regardé comme le plus bel ouvrage que l'on eût jamais vu & Rome (1). Je le portai au pape, qui ne pouvait se rassasier de me louer. Il me dit : — « Si j'étais un opulent empereur, je donnerais a mon Benvenuto autant de terrain que sa vue en embrasserait; mais, comme aujourd'hui nous ne sommes que de pauvres rois déchus, nous nous bornerons h lui donner assez de pain pour satisfaire ses modestes désirs. »
Je laissai le pape débiter toutes ses folles paroles, et, lorsqu'il eut fini, je lui demandai une charge de masster qui était vacante. 11 me répondit qu'il voulait me donner quelque chose de beaucoup plus important. Je lui repartis que, en attendant, je me contenterais de cette bagatelle pour arrhes. Il se mit à rire, et me dit qu'il y consentait, mais qu'il ne voulait pas que je fisse de service et qu'il follait que je m'arrangeasse à ce sujet avec les autres masners. U ajouta que, à cette condition, il leur accorderait la
(1) CerpaBl et Mt eopialee ont aenré qoe ce boulon , ta |ael Veeeri donne let plu i ftnnfc flogea.M toit eneere aejoeri'hat eë cboteM de Senf-AgoeJe, Le célèbre Milenr Holini, trompé par cette easertion, voulet le faire fréter; mais on lai apprit que ce cftrf-*"*ovre était malheomtéement dlaparu drpbU tongtempt.
Mi MÉMOIRES DE BENVENUTO CELLIXI.
grâce qu'ils lui avaient demandée, c'est-à-dire le droit de poursuivre en justice le payement de leurs honoraires. Ainsi fut fait. Cette charge de massier ne me rapportait guère moins de deux cents écus par an.
J'exécutais pour le pape tantôt un petit ouvrage, tantôt un autre, lorsqu'il me demanda le dessin d'un calice d'une richesse extraordinaire. Je fis ce dessin, et de plus un modèle en bois et en cire. A la place du bouton, j'avais mis trois figurines de bonne grandeur. Elles étaient en ronde bosse et représentaient la Foi, l'Espérance et la Charité. Elles correspondaient à trois bas-reliefs circulaires, qui ornaient le pied du calice. L'un renfermait la Nativité du Christ, l'autre la Résurrection, le troisième saint Pierre crucifié, la tête en bas, ainsi que cela m'avait été ordonné.
Je travaillais activement à cet ouvrage. Le pape désirait souvent le voir, mais je m'aperçus qu'il avait complètement oublié de me rien donner. — Un soir donc , je lui demandai un office du plomb qui était vacant Ce bon pape, ne se souvenant plus de l'admiration frénétique qu'il m'avait témoignée lorsque j'eus achevé son bouton de chape, me dit : — u L'office du plomb rend plus de huit cents écus, de sorte que, si je te le donnais, tu te frotterais le ventre, ton beau talent se perdrait, et je serais blâmé. » — Je lui ripostai vivement : — « Les chats de bonne race chassent mieux les souris, quand ils sont grassement nourris que quand ils sont affamés ; de même les gens de bien et de talent travaillent mieux quand ils sont dans l'abondance. Que Votre Sainteté le sache, les princes, en les enrichissant, arrosent et vivifient le génie qui, dans le cas contraire, languit maigre et chétif. Que Votre Sainteté sache encore que je ne lui ai point demandé cet office avec l'espoir de l'obtenir. N'ai-je pas été trop heureux d'avoir cette pauvre charge de massier! comment aurais-