‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 50 sur 285 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

je pu compter sur autre chose ! Votre Sainteté fera bien, puisqu'elle nie refuse cet office, de le donner à un homme de talent qui en soit digne, et non à un âne qui se frotterait le ventre, comme dit Votre Sainteté. Suivez le bon exemple du pape Jules qui donna cet office à T'illustre architecte Bramante (1). » — Là-dessus je tirai ma révérence, et je partis furieux.

Aussitôt le peintre Bastiano de Venise s'avança et dit : — k Très-saint Père, si Votre Sainteté destine ce poste à on homme qui cultive les arts, auxquels je me suis voué comme elle le sait , je la prie de m'en trouver digne. » — « Ce diable de Benvenuto, s'écria le pape, ne peut souffrir une remontrance. J'étais disposé à lui accorder sa de- , mande, mais il a tort d'être aussi fier avec un pape. Maintenant je ne sais plus que faire. » — L'évoque de Vaison se mit alors à intercéder en faveur de Bastiano. — « Trèssaint Père, dit-il, Benvenuto est jeune, une épée lui va beaucoup mieux qu'un froc de moine. Que Votre Sainteté daigne jeter son choix sur ce digne Bastiano, elle pourra peut-être trouver pour Benvenuto quelque autre chose qui lui conviendra davantage. » — Le pape se tourna aussitôt vers messer Bartolommeo Valori et lui dit : — « Lorsque vous rencontrerez Benvenuto, dites-lui de ma part que c'est à lui que le peintre Bastiano est redevable de l'office du plomb , et qu'il peut compter qu'il aura le premier office important qui sera vacant. Vous ajouterez qu'en at-

(I) Bramante naquit en 1444, à Monte-Asdrusldo, et mourut en 1614. Peintre, ingénieur, architecte, poêle, milicien, anatomiste et mathématicien, il donna des preutes de ms talents cariés dam la plupart des villes de la Lombardie , jusqu'à ce qu'éta:.t allé à Vikn , il résolut de se livrer toot entier a l'architecture. Il fut asseï heureux pour trouver en Joies II un protecteur capable d'utiliser sa prodigieuse activité et ses vastes ëtodrt. frs innombrables et k jamais admirables conceptions architecturales se refusent • nne coorle analyse. Qu'il nous suffise de dire qu'il a droit à revendiquer une des plus larges paris dans ce grand travail de rénovation que les plus beaux génies opérèrent nu qainsiéme siècle dans toutes les directions. — Votes Vasari , Vie de Brimante . 1. IV, ?. 90 et sais.

tendant , il doit s* appliquer à bien faire et à terminer mes ouvrages. »

Le lendemain , vers les deux heures de la nuit, je rencontrai près de la Monnaie messer Bartolommeo Valori. Il était précédé de deux torches , et se rendait précipitamment chez le pape , qui l'avait demandé. Au salut que je lui fis, il interrompit sa course, m'appela et me répéta amicalement tout ce que Sa Sqinteté F avait chargé de me transmettre. Je lui assurai que j'achèverais mon ouvrage avec tout le soin imaginable, mais sans le moindre espoir d'obtenir jamais rien du pape. Messer Bartolommeo m'adressa des reproches et me dit qu'il u1 était pas convenable de répondre ainsi aux offres d'un pape. Je lui répliquai que je serais un fou , si je répondais autrement et si je me dais à des promesses que je savqis ne pqs devoir se réaliser. Sur ce, je le quittai et retournai à mes affaires.

Messer Bartolommeo rapporta probablement au pape ces paroles, hardies, et il y ajouta peut -être du sien ; car Sa Sainteté resta plus de deux mois sans me faire appeler. Moi, de mon côté , pour rien au monde je ne serais allé au palais. Enfin le pape, qui mourait d'envie que mon calice fût achevé, chargea messer Ruberto Pucci de s'inquiéter un peu de ce que je faisais. Ce brave homme venait me voir tous les jours , et ne cessait de me dire une foule de choses obligeantes, auxquelles je répondais avec la même courtoisie. Sur ces entrefaites , |e pape, qui devait aller à Bologne , voyant que de mon propre mouvement je ne me résoudrais pas à me rendre près de lui, envoya messer Ruberto me dire de lui apporter mon calice , parce qu'il voulait voir à. quel point je ('avais amené. Je le lui portai donc, et je lui montrai que le plus important était fait. Je le priai ensuite de me laisser cinq cents écus, partie *\ litre à" à-compte, partie pour acheter l'or nécessaire à l'achèvement de mon ouvrage. — « Dépêche-toi de le finira

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— me répondit le pape. — « Je le finirai si on me laisse de l'argent, * — réptiquai-jc en me retirant.

Le pape partit pour Bologne. 11 nomma le cardinal Salriati légat de Rome, et lui enjoignit de veiller à ce que son calice fût terminé. — a Benvenuto , lui dit-il , est un nomme qui se soucie peu de son talent, et de nous encore moins. »

Cet imbécile de cardinal me manda au bout de huit jours, avec ordre de lui apporter mon ouvrage. J'allai le trouver, mais les mains vides. Dès que je parus devant lui, il me cria : — «Ou est-elle, ta cipollata (1) ? est-elle finie ?»

— * Monsignor reverendissimo , lui répondis-jc, je n'ai pas fini ma cipollata, et je ne la finirai pas si vous ne me donnes pas des ognons pour la finir. » — A ces mots, mon cardinal, qui avait plutôt la tête d'un âne que celle d'un homme , devint de moitié plus hideux qu'auparavant , et, pour couper court, me dit : — « Je te mettrai à bord d'une galère, où tu auras le loisir de la terminer. » — Cet animal m' ayant rendu aussi bête que lui, je répondis :

— * Monsignor, quand je commettrai des fautes qui mériteront les galères , vous m'y mettrez. Quant à présent, je n'ai pas peur de votre galère. De plus, je vous déclare que Votre Seigneurie est cause que je n'achèverai point mon ouvrage. Et ne m'envoyez plus chercher; car dorénavant je ne viendrai plus ici, à moins que vous ne m'y fassiez traîner par vos sbires. » — Le cardinal me députa alors plusieurs personnes, avec mission de me persuader que je devais travailler et aller lui montrer mon ouvrage. — u Dites à monsignor qu'il m'envoie des ognons, s'il veut que je finisse ma cipollata. » —Telle fut la seule réponse que l'on put obtenir de moi : aussi désespéra-t-il si bien de sa cause, qu'il y renonça.

• l > Rogoât compote d'ogftoni el de morceaux de eitrooille.

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Sa Sainteté revint de Bologne , et de suite s'enquit de moi, attendu que le cardinal lui avait écrit pis que pendre sur mon compte. Le pape, au comble de la fureur, m'expédia ordre d'aller le trouver avec le calice. J'obéis. Durant le séjour de Sa Sainteté à Bologne, il m'était tombé sur les yeux une fluxion si douloureuse, que la vie m'était presque intolérable. Ce fut le principal motif qui m'empêcha de continuer mon ouvrage. Le mal empira au point que je craignis de perdre la vue. J'étais même arrivé à calculer ce qu'il me faudrait pour vivre, dans le cas où je resterais aveugle. Tout en me rendant chez le pape , je ruminais comment je m'excuserais de ne m' être point occupé de mon travail. J'espérais que, pendant qu'il l'examinerait, je pourrais lui exposer mes raisons; mais il en arriva autrement. En effet , dès qu'il me vit , il me dit rudement : « — Donne cet ouvrage. Est-il uni ? « — Je le lui montrai. Aussitôt sa colère augmenta de plus belle , et il me cria ; — « En vérité de Dieu! je te déclare, à toi qui fais profession de ne tenir compte de personne, que, si ce n'était par respect humain, je te ferais jeter par les fenêtres avec ton ouvrage. » — Voyant que le pape était devenu comme une bête féroce, je ne songeai qu'à décamper. Tandis qu'il continuait ses menaces, je fourrai le calice sous ma cape, et je murmurai entre mes dents : — a Le monde entier ne saurait forcer uu aveugle à exécuter de tels ouvrages! 9 — Le pape, élevant de plus en plus le verbe, reprit : — « Viens ici! Que dis-tu? » — Je fus d'abord tenté de me précipiter au bas des escaliers, mais bientôt j'adoptai un autre parti. Je me jetai à genoux, et je me mis à crier aussi haut que lui : — « Suis-je donc en état de travailler, si une maladie m'a rendu aveugle?» — « Tu as cependant vu clair pour venir ici, me repliqua-l-il; je crois qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que tu me contes-là. » — Sa voix s'élaiil radoucie, je

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lui répondis : — « Que Votre Sainteté le demande à son médecin : elle reconnaîtra que c'est la vérité. » — « Nous examinerons plus h loisir, dit-il, s'il en est ainsi.» — M'apercevant alors qu'il était disposé à m1 écouter, j'ajoutai : — «Je crois que le cardinal Salviati est seul cause de celte cruelle maladie; car, aussitôt après le dépari de Votre Sainteté, il m'envoya chercher, et, quand je fus arrivé, il appela mon travail une cipoliata, et me menaça de me le faire finir sur une galère. Ces outrages me hou* Inversèrent au point que je sentis à l'instant mon visage s'enflammer, et mes yeux devinrent si brûlants, que je ne pas trouver mon chemin pour retourner ches moi. Peu de jours après, deux cataractes me tombèrent sur les yeux, et je restai complètement privé de la lumière, de sorte que, depuis le départ de Votre Sainteté, il m'a été impossible de faire la moindre chose, 9 — En achevant ces mots , je me relevai et je me retirai. J'appris ensuite que le pape dit alors : — «On peut conférer une fonction à un homme, mais on ne saurait lui donner en même temps la prudence. Je n'avais pas ordonné au cardinal d'aller si loin. S'il était vrai que Benvenuto eût mal aux yeux , ce que je saurai par mon médecin , il faudrait le traiter avec quelques ménagements. » — Un personnage, aussi distingué par son mérite que par sa noblesse, et qui se trouvait dans les bonnes grâces du pape, lui demanda qui j'étais. — « Trèssaint Père, lui dit-il, je vous adresse cette question, parce que je vous ai vu, dans la même minute, transporté de la plus violente colère, puis saisi de la plus profonde compassion. Je désire encore savoir quel est cet homme, pnrce que, s'il mérite qu'on s'occupe de lui, je lui enseignerai un secret qui le délivrera de sa maladie. » — Le pape lui répondit : — a C'est le plus habile homme qu'il y ait jamais eu dans sa profession. Un jour que nous serons ensemble, je vous montrerai ses merveilleux ouvrages, et je

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vous le ferai connaître. Je serais enchanté que vous pussiez lut être utile. »>

Trois jours plus tard, le pape m* envoya chercher, après diner. Le gentilhomme dont je viens de parler était avec lui. Dès que je fus arrivé, Sa Sainteté demanda mon bouton de chape. Pendant ce temps , je tirai mon calice, et le gentilhomme s'écria qu'il n'avait jamais rien vu d'aussi admirable. On apporta ensuite le bouton, qui l' étonna bien plus encore. H dit alors , en me regardant en face : — «Il est cependant bien jeune , pour avoir un si grand talent ; il ne s'arrêtera pas là. » — Puis, il me demanda comment je m'appelais. — « Benvenuto est mon nom,» lui répondisje. — a Cette fois, dit-il, je serai bien venu pour toi. Prends des bluets avec la tige, la fleur et la racine tout ensemble, fais-les infuser à petit feu, puis bassine-toi les yeux plusieurs fois par jour avec cette eau , et tu guériras certainement ; mais purge-toi d'abord, et continue à te servir de l'infusion. » — Le pape m'adressa ensuite quelques paroles bienveillantes, et je m'en allai presque content

Cette maladie u' était pas une fable; mais je crois que je l'avais gagnée avec cette jeune et jolie servante que j'avais lorsque je fus volé. Ce mal de Ma pies ne se déclara qu'au bout de plus de quatre mois; puis, tout d'un conp, il me couvrit entièrement le corps. U ne ressemblait point à celui que l'on voit d'ordinaire. J'étais plein de petites ampoules rouges, de la dimension d'un qnattrino. Les médecins ne purent jamais se persuader que ce fût le mal de Naples, et cependant je leur avais expliqué comment je croyais qu'il m'était venu. Je me médicamentais à leur guise, et je n'en éprouvais aucun bien. A la fin je résolus d'avoir recours au bois (1), contre l'avis des meilleurs mé-

(I) Probablement le boit de G«y«c.

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