‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 6 sur 285 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Tel est le nom que je reçus au saint baptême, et sous lequel j'ai vécu, grâce a Dieu.

J'étais Agé de trois ans environ , que mon aïeul Andréa Cellini vivait encore et avait déjà passé la centaine. Un jour, on avait changé un tuyau d'un évier, et il en était sorti un énorme scorpion sans que Ton s'en fût aperçu. 11 était descendu à terre et s'était caché sous un banc. Je le vis, courus à lui et m'en emparai. 11 était si grand, que ma main laissait passer d'un côté sa queue et de l'autre ses deux pinces. On m'a raconté que, tout joyeux, je sauta! vers mon aïeul en lui disant : — «Vois, grand-père, ma belle petite écrevisse. » — 11 reconnut de suite que c'était un scorpion, et, dans son amour pour moi, il manqua tomber mort de frayeur. H me le demandait avec force caresses; mais je ne le serrais que plus étroitement, en pleurant, car je ne voulais le donner à personne. Mon père, qui était encore a la maison, accourut aux cris. Dans sa stupéfaction, il ne savait comment s'y prendre pour que ccU animal venimeux ne me fit point mourir , lorsqu'une paire de ciseaux frappa sa vue. Il s'en arma, et, tout en me cajolant, il coupa la queue et les pinces du scorpion. Dès qu'il m'eut sauvé de ce danger, il considéra cet événement comme un bon augure.

Vers ma cinquième année, mon père se trouvait un jour dans un cellier, où l'on avait coulé la lessive. Il jouait de la viole et chantait , seul, auprès d'un bon feu de bois de chêne, car il faisait très-froid. En regardant les tisons, il vit, par hasard, un petit animal semblable à un lézard, qui se livrait à de joyeux ébats au milieu des flammes les plus ardentes. Mon père, ayant reconnu de suite ce quç c'était, appela ma sœur et moi, nous montra l'animal et m'appliqua un rude soufflet, qui me fit verser un déluge de larmes. Il les essuya doucement et me dit : — « Cher petit enfant, je ne \e frappe point pour te punir, mais seule-»

ment pour que tu te souviennes que ce lézard que tu aperçois dans le feu est une salamandre, animal qu'aucune personne connue n'a jamais vu. » — Là-dessus, il m'embrassa et me donna quelques quattrini.

Mon père commença & m' enseigner la flûte et la musique vocale. Bien que je fusse a cet âge où les bambins s'amusent encore avec un sifflet ou quelque autre jouet du même genre, ces leçons me causaient un déplaisir inexprimable : ce n'était donc que par pure obéissance que je chantais et jouais de la flûte (1).

A cette époque , mon père faisait d'admirables orgues en bois, les clavecins les meilleurs et les plus beaux qu'on eût jamais vus, des violes, des luths et des harpes d'une beauté et d'une perfection rares. Il était ingénieur et il excellait dans l'art de construire les ponts, les moulins a foulons et toutes sortes d'instruments et de machines. Il fut le premier qui travaillât bien l'ivoire. Mais, comme son talent sur la flûte avait peut-être été la première cause de sa liaison avec ma mère, il s'en occupait plus que de raison , si bien que les fifres de la Seigneurie le prièrent de jouer avec eux. Il le fit d'abord pour son plaisir; puis, cédant aux vives sollicitations dout ou l'accablait, il consentit a entrer dans leur compagnie. Laurent de Médicis et Pierre, son fils, qui tous deux lui voulaient beaucoup de bien, voyant que pour le fifre il abandonnait son talent et son art, lui enlevèrent cette place. Mon père en fut trèsmécontent et se trouva grièvement molesté. Il retourna

(I) La dernière phrase de ce paragraphe, écrite en marge do manuscrit original , a remplacé le passage suivan! qu'on a pu déchiffrer malgré les ratures : « Il logea daus uu cabinet de sa boutique Franccsco dell' Aiole , grand organiste, excellent musicien et habile compositeur. Cet Aiole m'enseignait le chant et la composition. Mon père et mon frère , me trouvant de grandes dispositions , fondaient sur moi de hantes espérances. Quant i moi , je ne m'occupais de musique qu'avec toute la répugnance imaginable. Je ne me plaisais qu'à dessiner, i modeler en terre , et à d'autres études du même genre. Cela m'était du reste très-facile, parce que mon père avait été très-bon dessinateur et possédait une foule de beaux talents. 1*. L.

LIVRK PRKM1RR.

aussitôt à son art, et fit en os et en ivoire un miroir d'une brasse de diamètre environ , orné de figures et de feuillages d'un fini et d'un dessin vraiment admirables. Ce miroir représentait une roue : au milieu était la glace; à l'entour sept encadrements circulaires contenaient les sept Vertus, sculptées en ivoire et en os teint en noir. Le miroir cl les Vertus étaient disposés de façon qu'en tournant la roue les Vertus se trouvaient toujours droites, grâce à an contre-poids placé sous leurs pieds. Comme mon père était quelque peu versé dans la langue latine, il avait gravé autour de ce miroir un vers latin qui disait : De quelque côté que tourne la roue de la fortune, la Vertu reste debout.

Rola snm, wmper, qnoquo mo vtrlo, itat Virtm.

A peu de temps de là, mon père fut réinstallé dans son emploi de fifre. Quelques-uns de ces faits eurent lieu avant ma naissance; mais, comme je me souviens parfaitement de les avoir entendu raconter, je n'ai pas voulu les passer sous silence. A cette époque, les musiciens dont je viens de parler étaient tous des artisans très-estimés, plusieurs d'entre eux appartenaient même aux nobles corporations de la soie et de la laine : aussi mon père ne dedaigna-t-il pas d'embrasser cette profession. Sa plus grande ambition pour moi était que je devinsse un éminent joueur de flûte. Quant à moi, le plus vif déplaisir que je pusse éprouver était, quand il abordait ce sujet, de l'entendre me dire que, si je voulais, grâce aux dispositions qu'il me voyait , je pourrais être le premier bomme du monde.

Ainsi que je F ai déjà noté , mon père était tout dévoué h la maison Médicis : aussi Pierre, lors de son expulsion de Florence, lui confia-t-il quantité de choses de haute importance. Le magnifique Piero Soderini, étant ensuite arrivé au pouvoir, prit mon père à son service comme

musicien; puis, ayant reconnu son merveilleux génie, il le chargea de diriger, en qualité d'ingénieur, des travaux considérables. Enfin, tant que Soderini resta à Florence, il voulut à mon père tout le bien imaginable.

A cette époque, comme j'étais très-jeune, mon père me faisait porter sur les épaules d'un serviteur, pour jouer de la flûte avec les musiciens du palais devant la Seigneurie. Un huissier me tenait dans ses bras pendant le concert, où je remplissais l'office de soprano. Le gonfalonicr aimait à me foire babiller. II me donnait des sucreries, et disait à mon père : — « Maestro Giovanni , en même temps que la musique, aie soin de lui enseigner les autres arts que tu possèdes. » — A quoi mon père répondait : — «Je ne veux pas qu'il fasse autre chose que jouer de la flûte et composer ; car, si Dieu lui prête vie, j'espère faire de lui le premier homme du monde dans cette profession. » — A ces mois, un des vieux seigneurs qui étaient présents répliqua : — «Maestro Giovanni, fais ce que te dit le gonfalonier; pourquoi cet enfant n'arriverait-il jamais a être autre chose qu'un bon joueur de flûte? »

Il se passa ainsi quelque temps jusqu'au rappel des Médias. Dès qu'ils furent de retour, le cardinal, qui plus tard monta sur le trône pontifical sous le nom de Léon X, fit beaucoup de caresses à mon père. Pendant l'exil des Médicis, on avait enlevé les boules des armoiries qui ornaient leur palais, et on avait peint & leur place les armes de la commune, c'est-à-dire une grande croix rouge. Au retour des Médicis, la croix rouge fut effacée et les boules furent rétablies dans l'écu, sur un champ d'or, avec de magnifiques ornements. Mon père, qui était doué d'un esprit naturellement poétique et même quelque peu prophétique, ce qui à coup sûr lui venait de Dieu, écrivit sous ces armoiries, dès qu'elles furent livrées aux regards du public, les quatre vers suivants ;

UVBK PAKIIIKH. tu

Ojnetl' ami che aepolla è tut* tanto Solto la «enta crocc mananda, ftloslra or la faccia glorioaa e licla, Aspellando di Pietro il sacro «maianto.

Toute la ville de Florence lui cette épigramme. Pou de jours après , mourut le pape Jules II. Le cardinal de Médicis se rendit alors à Rome et, contre l'attente universelle, fut élu pape, sous le nom de Léon X. Mon père lui ayant envoyé ses quatre vers prophétiques, le pape l'invita à venir à sa cour, en lui assurant qu'il s'en trouverait bien. Mon père ne voulut point quitter Florence, et, au lieu d'être récompensé, fut privé de sa place par Jacopo Salviati , lorsque celui-ci fut nommé gonfalonier. Gela fut cause que je m'appliquai à l'orfèvrerie; je passais une partie de mon temps à l'étude de cet art, et l'autre à jouer de la flûte, bien contre mon gré (J)

A ces mois, je le priai de me laisser dessiner un certain nombre d'heures par jour, in engageant, pour le contenter, à consacrer toutes les autres à la flûte. — « Ainsi donc , s'écria-l-il, tu n'as aucun plaisir a jouer de cet instrument ?« — Je lui répondis que non, parce que la profession de musicien me paraissait trop au-dessous de ce que je révais.

Mon bou père, au désespoir, me fit entrer dans l'atelier du père du chevalier Bandinelli, qui se nommait Michclagnolo. Cet habile orfèvre était de Pinzi di Monte (2). Il n'avait point une origine illustre, car son père était charbonnier. Le Bandinelli, du reste, n'est point à blâmer d'avoir, le premier, jeté les fondements de sa maison, s'il l'a fait avec honneur. Quoi qu'il en soit, je n'en ai rien à dire. A peine eus-je passé quelques jours chez Michel agnolo , que

(l \ Cette 'atone niate «Uni le manuscrit original. L. L.

(il Miehrlagnolo di Viiiano était originaire de Gaiuolc, suivant Vaaarl, qui le présente comme It premier orfèvre de Florence. — V»y. Vaaari, Vie$ des Pcinlret, t. V, p. 81* L. L.

24 MEMOIRES DE BEN|VEXUTO CELLIM.

mon père, ne pouvant vivre sans me voir, me rappela près de lui. Alors, & mon grand chagrin, je me remis à jouer de la flûte jusqu'à quinze ans. Si je consentais à raconter les événements extraordinaires qui marquèrent ma vie jusqu'à cet âge , et les grands dangers auxquels je fus exposé, je frapperais le lecteur d'étonnement ; mais je veux être bref, et j'ai tant a dire, que je les laisserai de côté.

A l'âge de quinze ans, j'entrai, contre la volonté démon père, dans l'atelier d'un orfèvre appelé Antonio di Sandro, et surnommé Marcone. C'était un très-bon praticien, fort homme de bien , noble et franc dans toutes ses actions. Mon père ne voulut pas qu'il me donnât un salaire comme aux autres apprentis, puisque j'apprenais cet art de ma propre volonté : il voulait que je pusse dessiner tout à mon gré. Je le faisais bien volontiers, et mon digne maître en était vraiment charmé. 11 avait un fils unique naturel auquel il ordonnait souvent de me venir en aide. Grâce & •mon désir d'avancer et à mes dispositions, j'arrivai en peu de mois à rivaliser avec les bons et même les meilleurs ouvriers, et je commençai à recueillir les fruits de mes travaux. Je ne laissais pas cependant, pour complaire à mon père, de jouer parfois de la flûte ou de sonner du cor, cl jamais il ne m'entendait sans répandre des larmes accompagnées de profonds soupirs. Afin de le rendre heureux, souvent j'allais jusqu'à essayer de lui persuader que moi-même je me livrais avec grand plaisir à ces éludes.

LIVRK PREXIIKH.

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