‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 60 sur 285 · LIVRE TROISIEME. ITÏ · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME. ITÏ

loDtiers pour me mettre dans l'embarras. — « Cet homme, s'écria le cardinal en riant, ne pouvait agir autrement pour nous prouver qu'il était un véritable Siennois. Dans ton intérêt et le mien, ajouta-t-il, aie soin de ne pas paraître du coté de la rue des Banchi d'ici à quatre ou cinq jours, après cela va où tu voudras, et que les fous meurent à leur bon plaisir. »

Je me rendis à ma maison, et je travaillai à terminer In médaille du pape Clément. Sur le revers, j'avais représenté la Paix sous la figure d'une jeune femme, couverte de légères draperies , et mettant le feu avec une torche a on monceau d'armes en forme de trophée. Près de la Paix on voyait un temple dans lequel était enchaînée la Fureur; enfin à l'entour on lisait : Clauduntur be lliportœ. Pendant que je finissais cette médaille, l'homme que j'avais blessé s'était guéri, et le pape ne cessait de me demander.

Comme j'évitais le cardinal de Médicis, parce que chaque fois que je le rencontrais il me commandait quelque ouvrage important qui m'empêchait d'achever ma médaille, messer Pier Carnesecchi, favori de Sa Sainteté, se chargea de s'enquérir de moi. H me fit adroitement entendre combien le pape désirait que je travaillasse pour lui. Je lui répondis que bientôt je prouverais à Sa Sainteté que je n'avais cessé de travailler pour elle.

Peu de jours après, en effet, je terminai ma médaille, et je frappai plusieurs pièces en or, en argent et en cuivre, le les montrai à messer Pier Carnesecchi, qui de suite, par une belle soirée du mois d'avril, m'introduisit au belvédère, près de Sa Sainteté. Quand je fus en présence du pape, je lui présentai les médailles ainsi que les coins d'acier. Il les prit, en reconnut sur-le-champ tout le mérite, «t regarda messer Pier Carnesecchi en s' écriant : — « Jamais les anciens n'ont eu de si belles médailles! »

Pendant que Sa Sainteté et ses courtisans examinaient

178 MÉMOIRES DE BEMVEKUTO CELLIXI.

tan lot les coins, tantôt les médailles, je pris modestement la parole et je dis : — « Si ma mauvaise étoile n'eût été contrariée par une puissance assez forte pour arrêter sa violence, Votre Sainteté, sans qu'il y eût eu de sa faute ou de la mienne, aurait perdu un fidèle et dévoué serviteur. Dans ces cas-là, très-saint Père, il siérait peut-être d'avoir recours à la méthode indiquée par ces bonnes gens qui prétendent qu'il faut saigner sept fois avant de couper une. La langue perverse et menteuse d'un de mes ennemis acharnés avait si facilement irrité Votre Sainteté, que, dans sa fureur, elle avait ordonné au gouverneur de nV arrêter et de me pendre a l'instant. Si ce malheur avait eu lieu, quel tort Votre Sainteté ne se serait-elle pas fait en se privant d'un serviteur dont elle-même reconnaît le mérite! Et puis, quels remords, j'en suis sûr, n'en aurait-elle pas eus devant Dieu et devant les hommes! Les bons pères et les bons maîtres ne doivent jamais laisser tomber si précipitamment leurs bras sur leurs enfants et sur leurs serviteurs; carie repentir ne remédie ensuite à rien. Enfin , puisque Dieu a refréné la malignité de mon étoile et m'a conservé à Votre Sainteté , je la supplie de n'être pas si prompte une autre fois à sévir contre moi. »

Le pape avait cessé d'examiner les médailles , et m'écoutait avec une profonde attention. — Gomme il y avait là une foule de hauts personnages, il rougit, parut un peu confus, et ne trouva pas d'autre moyen de se tirer d'affaire que de dire qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais donné un tel ordre. Je m'aperçus de son embarras, et, pour le dissiper, je me mis à parler d'autres choses.

Le pape ramena bientôt les médailles sur le tapis, et me demanda comment je m'y étais pris pour les frapper si nettement, malgré leur dimension, qui était si grande qu'il n'avait vu aucune pièce antique qui en approchât Nous causâmes un peu sur ce sujet, et, comme il avait peur que je

L1V1K TR01S1KUK. 17»

ne le gratifiasse encore d'un petit sermon pire que le premier, il me dit que les médailles étaient très-belles; qu'elles lui plaisaient beaucoup, et qu'il désirait que je fisse un autre revers de son invention , si toutefois il était possible de frapper une médaille avec deux revers. Je lui répondis que c'était facile. Alors il m'ordonna de représenter Moïse frappant le rocher, et de graver au-dessus ces mots : Ut bibat populus. Puis il ajouta : — « Va, Benvenuto, avant que tu aies fini, j'aurai pensé à toi. » — Dès que je fus parti , il proclama, en présence de tous les assistants, qu'il me donnerait de quoi vivre richement , sans avoir jamais besoin de travailler pour d'autres.

Tandis que je m'occupais activement à terminer le Moïse, le pape tomba malade. Ses médecins ayant déclaré qu'il était en grand danger, mon ennemi Pompeo chargea des soldats napolitains de me faire ce qu'il redoutait que je oe lui fisse. J'eus bien de la peine â défendre ma pauvre rie. Quoi qu'il en soit, j'achevai prompte ment mon revers, et je le portai au pape, que je trouvai au lit dans nu état désespéré. Néanmoins il me témoigna beaucoup d'amitié et voulut voir les médailles et les coins. 11 se fit donner des lunettes et des bougies, mais il ne put réussir à rien discerner. Il se mit alors à tâtonner un peu avec les doigts; puis il poussa un grand soupir et dit qu'il était bien fâché de cela pour moi, mais que, si Dieu lui rendait la santé, il arrangerait tout à ma satisfaction. Trois jours après il mourut, et je perdis ainsi tout ce que j'attendais de mon travail.

Je repris pourtant courage, en pensant que ces médailles m'avaient valu une telle réputation , que je serais infailliblement employé par le futur pape, et peut-être avec pins de succès. Je me réconfortai donc moi-même, et, oubliant entièrement les mortelles injures que j'avais reçues de Pompeo, je m'armai de pied en cap, et je me reu-

1*0 MÉM01RKS DKjBKNVKKITO OKLLIM.

dis à Sainl-Pierre, où je baisai les pieds du pape défaut, non saus verser des larmes.

Je retournai ensuite dans la rue des Banchi pour voir les rassemblements tumultueux qui se foraient dans les circonstances de ce genre.

J'étais assis avec plusieurs de mes amis, lorsque vint i passer Pompco au milieu d'une douzaine d'hommes bien armés. Quand il fut vis-à-vis de moi, il s1 arrêta un peu, comme s'il eût voulu me chercher noise. Mes amis, jeunes gens braves et résolus, m'invitèrent à dégainer, mais je considérai que, si je mettais l'épée au vent, il en arriverait malheur à maintes personnes qui n'étaieut pour rien dans la querelle, et je jugeai qu'il valait mieux n'exposer que moi au danger. Pompeo, après être resté là le temps de dire deux Ave Maria, se mit à ricaner et s'éloigna suivi de ses compagnons , qui l'imitèrent en secouant la tète et en faisant toutes sortes de bravades. Mes amis voulaient prendre part à la dispute, mais je leur signifiai vertement que j^ étais homme à savoir mener moi-même mes querelles à lin ; que je n'avais nul besoin de plus braves que moi, et qu'ainsi chacun eût à se mêler de ses affaires. Ils se retirèrent assez fâches et en murmurant contre moi. Parmi eux se trouvait mon meilleur ami , Albertaccio del liene, frère d'Alessandro etd'Albizzo. 11 réside aujourd'hui à Lyon, où il possède une fortune énorme. C'était le plus admirable et le plus intrépide jeune homme que je connusse. 11 m'aimait autant que lui-même. Il savait bien que, si je montrais de la patience, ce n'était point par pusillanimité d'Ame, mais par excès de bravoure; car il me connaissait parfaitement : aussi, en réponse à ce que j'avais dit, me pria-t-il de l'appeler à participera tout ce que je ferais. — « Albertaccio, mon plus cher ami, lui répliquai-jc , le temps viendra où j'aurai besoin de votre assistance; mais à présent, si vous m'aimez, ne vous in-

Page 1