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qiiétei pas de moi; songez seulement à vous, et parlez promptement comme les autres, car il n'y a pas d'instants i perdre. » — Tout cela fut dit très-vite.
Pendant ce temps, mes ennemis, qui s'étaient dirigés à pas lents vers laChiavica, arrivèrent à un carrefour où se croisent planeurs rues qui conduisent en différents quartiers de la ville, La maison de mon ennemi Pompeo était située dans li rue qui va droit au Campo-di-Fiore. Il entra chez cet apothicaire qui demeurait au coin de la Chiavica, et il y fut retenu un moment par quelques affaires; on m'assura bien qu'il y resta pour se vanter des bravades qu'il croyait m'aroir faites, mais de toutes façons ce fut pour son malheur. En effet, précisément à l'instant où j'arrivais à l'encoignure de la Chiavica, il sortait de la boutique de l'apothicaire, ses bravi ouvraient leurs rangs et le recevaient id milieu d'eux. Je pris un petit poignard bien affilé, je passai à travers les bravi , et je saisis mon homme avec tant de vivacité et de présence d'esprit, qu'aucun de ses acolytes ne put le secourir. Je le tirai à moi pour le frapper au visage ; mais la frayeur lui fit détourner la tôle, de sorte que je le piquai exactement au dessous de l'oreille. Je ne donnai que deux coups seulement, car au second il tomba mort Je n'avais jamais eu l'intention de le tuer ; mais, comme l'on dit, on ne mesure pas les coups. De la main gauche, je repris mon poignard, et de la droite je tirai mon épée pour défendre ma vie, mais tous ces bravi coururent au cadavre et ne pensèrent nullement à m'altaquer.
Je m'éloignai donc seul par la rue Giulia, en ruminant où je pourrais me réfugier. Quand je fus & trois cents pas, l'orfèvre Piloto, mon grand ami, me rejoignit et me dit *
— « Frère, puisque le mal est fait, songeons à te sauver. »
— «Allons, lui répondis-je, chez Albertaccio del Bene, car je l'ai averti tout à l'heure que je ne tarderais pas à avoir besoin de lui. »
18* MÉMOIRES JtU BENVENUTO CELLINI.
Dès que nous fûmes arrivés cbes Albertaccio, on m'accabla de témoignages d'amitié, et les jeunes gens distingués de toutes nations, excepté la milanaise, qui habitaient le quartier des Bancbi, accoururent mettre leur vie à ma disposition. Blesser Luigi Ruccellai m'envoya offrir ses services : beaucoup d'autres seigneurs imitèrent son exemple. Tous s'accordaient à me féliciter, car il leur semblait que ce Pompeo m'avait par trop molesté, et ils étaient fort étonnés que j'eusse pu souffrir autant d'injures.
Le cardinal Gornaro, ayant appris l'affaire, m'envoya trente soldats armés de pertuisanes, de piques et d'arquebuses, pour me conduire en sûreté dans son palais. J'acceptai l'offre et je partis avec cette escorte, à laquelle se joignirent en plus grand nombre encore lei jeunes gens dont j'ai parlé plus haut
Sur ces entrefaites , messer Traiano , parent de Pompeo et premier camérier du pape, députa au cardinal de Médicis un gentilhomme milanais, avec mission de lui dénoncer le meurtre que j'avais commis, et de lui représenter qu'il fallait que sa seigneurie révérendissime me châtiât sévèrement. — « En ne faisant pas cette petite faute, répondit aussitôt le cardinal , Benvenuto en aurait fait nne bien plus grande. Remercies de ma part messer Traiano de m' avoir appris ce que j'ignorais. » — Puis, en présence même du gentilhomme milanais, il dit àl'évéquede Forli : — a Cherches avec soin mon Benvenuto , et amenez-le-moi ici. Je veux le protéger et le défendre. Quiconque sera son ennemi deviendra le mien. » — ta gentilhomme milanais sortit, le rouge au front.
L'évéque de Forli vint me demander ches le cardinal Gornaro. Il rencontra sa seigneurie révérendissime, et il lui dit que le cardinal de Médicis envoyait chercher Benvenu lo, parce qu'il voulait le garder lui-même. Le Gornaro , qui était poli comme un ourson , répliqua avec co-
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1ère à i'évéque qu'il saurait me garder aussi bien que le ordinal de liédicia. L'évoque le pria alors de lui permettre seulement de me parier d'une affaire qui ne regardait que le cardinal. Mon Cornaro répondit que, pour ce jour-là, il devait faire comme s'il m'avait parlé. Ce procédé irrita vivement le cardinal de Médicis : aussi , la nuit suivante, tllai-je bien accompagné, et à l'insu de Cornaro, lui rendre visite. Je le suppliai de souffrir que je restasse cbei le cardinal Cornaro, qui m'avait témoigné tant d'intérêt, et j'ajoutai que, si sa seigneurie révérendissime y consentait, je pourrais compter sur un ami de plus; que du reste sa seigneurie pouvait disposer de moi suivant son bou plaisir. Le cardinal me répondit qu'il me laissait libre d'agir comme je l'entendrais. Je retournai donc chea Cornaro.
Peu de jours après, le cardinal Farnèse fut élu pape (1). Dès qu'il eut ordonné les affaires les plus importantes , il s'eoquit de moi, et déclara qu'il ne voulait point que ce fût un autre qoi fît ses monnaies. Un de ses gentilshommes, nommé messer Latino Giovenale , lui dit alors que je me cachais à cause d'un homicide que j'avais commis sur lt personne du Milanais Pompeo, et il exposa toutes les raisons qui plaidaient eu ma faveur. — « J'ignorais la mort de Pompeo, reprit le pape, mais je connaissais les justes griefs de Benvenuto : aussi faut-il lui expédier de Mile un sauf-conduit qui ne lui laisse aucun danger à craindre. » — « 11 ne serait pas bien d'accorder des grâces de ce genre , au commencement de votre pontiûcat , '> — s'écria un certain messer Ambrogio, grand ami de Pompeo et favori de Sa Sainteté. — « Je sais mieux que vous ce que l'on doit faire , répliqua le pape; apprenes que des hommes uniques dans leur profession , comme Benvenuto, ne doivent pas être soumis aux lois, et lui moins que
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tout autre, car je sais combien il a raison. » — On me délivra donc un sauf-conduit par Tordre de Sa Sainteté, et je me consacrai de suite à son service avec la plus grande ardeur.
Messer Latino Gioveoale vint me trouver et me chargea de graver les monnaies du pape. Cette commission réveilla mes ennemis, qui ne négligèrent rien pour qu'on me l'enlevât. Le pape s'en aperçut, gourmanda mes adversaires et déclara qu'il entendait m' employer.
Je commençai par les coins des écus , où je représentai saint Paul & mi-corps , avec cette légende : Vas electionis. Cette pièce obtint beaucoup plus de succès que toutes celles de mes concurrents, de sorte que le pape ordonna qu'on ne lui parlât plus de monnaies, attendu qu'il voulait qu'elles fussent gravées par moi et non par d'autres. Je me mis donc résolument à la besogne. Messer Latino Gio vénale m'introduisait chez le pape, qui lui avait confié ce soin.
Je désirais ravoir le motu-proprio de l'office de graveur de la Monnaie ; mais le pape se laissa circonvenir cl me dit qu'il fallait auparavant que je fusse gracié de l'homicide dont je m'étais rendu coupable, ce qui devait avoir lieu au mois d'août, à la fête de la Vierge, par l'ordre des chefs de quartiers de Rome, auxquels il est d'usage d'accorder, chaque année, & l'occasion de cette solennité, la grâce de douze condamnés, et qu'en attendant on me donnerait un autre sauf-conduit, afin que je ne fusse point inquiété. Mes ennemis, ayant vu qu'ils ne pouvaient réussir à m'ôter la Monnaie, eurent recours à un autre expédient Pompeo avait laissé trois mille ducats de dot à une petite bâtarde. Ils menèrent les choses de façon que cette fille fût demandée en mariage par l'entremise du signor Pier Luigi Farnesc, fils du pape, pour un de ses favoris, petit paysan qu'il avait élevé. Le mari , assure-t-on, toucha une mince partie de la dot, parce que son maître mit la main
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dessus. Ed revanche, pour plaire à sa femme, il pria plusieurs fois le signor Pier Luigi de me faire arrêter. Celuici s'était engagé à n'y pas manquer dès qu'il verrait mon crédit baisser auprès du pape. Cela durait depuis deux mois environ. Lorsque le mari réclamait sa dot , le signor Pier Luigi ne répondait toujours que d'une manière évasive; mais, eu même temps, il avait soin de promettre à la femme de venger son père de façon ou d'autre. Bien que j'eusse un peu vent de la chose, je voyais fréquemment le signor Pier Luigi. 11 me recevait toujours fort gracieusement, quoique» d'un autre côté, il eût ordonné que l'on m'assassinât ou que l'on m'arrêtai. 11 avait chargé un petit diable de soldat corse de mener l' affaire à fin le plus promptement possible. Mes autres ennemis, mcsser Traiano particulièrement, avaient promis cent écus au petit Corse, qui jura qu'il lui serait aussi facile de s'acquitter de cette commission que d'avaler un œuf frais.
Je fus instruit du complot, et je tins l'œil ouvert. Je ne sortais plus que bien accompagné , armé de pied en cap et couvert d'uue cotte de mailles à manches, ce dont j'avais obtenu la permission. Le petit Corse fut aveuglé par la cupidité au point qu'il crut pouvoir venir seul à bout de son entreprise, et gagner ainsi tout son argent sans aucun risque.
In jour, après dîner, on m'appela de la part du signor Pier Luigi. Je sortis de suite, parce que ce gentilhomme m'avait dit qu'il désirait quelques grands vases d'argent. Malgré la hâte avec laquelle j'étais parti, j'avais eu soin de me munir de mes armes. Je marchai très-vite en suivant la rue Giulia, où je ne pensais rencontrer personne a cette heure.
Lorsque je fus arrivé & l'angle du palais Farnèse, comme J ai l'habitude de prendre le large en tournant les coins do rue, je vis le petit Corse, qui était assis, se lever et gagner
le milieu du pavé. Je ne me déconcertai pas le moins du monde, et je me tins sur la défensive. Je ralentis un peu le pas, et je me rapprochai du mur pour laisser le champ libre à mon adversaire.
Quand nous fûmes près l'un de l'autre, que je reconnus décidément à ses gestes qu'il voulait s'attaquer à moi, et que, me trouvant seul, il espérait sans doute m' expédier aisément, je rompis le premier le silence. — « Vaillant soldat, m'écriai-je, s'il était nuit, vous pourries dire que vous me prenei pour un autre; mais, comme nous sommes en plein jour, vous savez très-bien qui je suis. Je n'ai jamais rien eu à démêler avec vous. Loin de vous avoir jamaisfait auoun mal, je suis tout disposé à vous rendre service. «
A ces mots, sans s'éloigner et en conservant toujours son attitude menaçante, il me dit qu'il ne savait ce que je voulais dire. — « Eh bien, moi, lui répliquai -je, je sais très-bien ce que vous voulez et ce que signifient vos paroles. Mais la mission que vous avez acceptée est plus difficile et plus périlleuse que vous ne pensez, et pourrait avoir un résultat bien différent de celui que vous espérez. Songez que vous avez affaire à un bomme qui se défendrait contre cent. C'est là une entreprise peu honorable pour un brave homme comme vous. »
Tout en parlant ainsi, je me tenais sur mes gardes. Nous avions l'un et l'autre changé de couleur.
Pendant ce temps, les passants, ^apercevant que nos paroles respiraient le sang, se rassemblèrent autour do nous. Le petit Corse, n'osant alors en venir aux mains, me dit : — « Une autre fois nous nous reverrons. » — a Je me revois toujours volontiers, lui répondts-je, avec les gens de bien et ceux qui leur ressemblent » — Làdessus, je partis, cl j'allai chez le signor Pier Luigi, où j'appris qu'il ne m'avait point demandé.
Quand je fus de retour à ma boutique, le petit Corse me
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fit dire par un ami commun, de ne plus rien craindre de Jai, parce qu'il voulait à l'avenir me traiter en frère , mais de bien me tenir en garde contre d'autres, parce que j'étais menacé de grands dangers et que de hauts personnages araient juré ma mort. J'envoyai le remercier, et je veillai de mon mieux à ma sûreté.
A quelques jours de là, un de mes intimes amis m'apprit que le signor Pier Luigi avait expressément ordonné de m'arréter le soir même. Cet avis me fut donné à vingt heures. J'en conférai avec plusieurs de mes amis, qui me conseillèrent de prendre la fuite sans différer. Gomme Tordre devait être mis à exécution une heure après le coucher du soleil , je partis en poste pour Florence à vingttrois heures.
Le petit Corse n'ayant pas eu le courage de mener à lin son entreprise, ainsi qu'il s'y était engagé, le signor Pier Luigi, de sa propre autorité, avait donné ordre de m'arréter, daos le seul but de calmer un peu la fille de Pompeo, qui voulait savoir dans quel endroit se trouvait sa dot.
Les deux moyens auxquels le signor Pier Luigi avait eu recours pour assouvir le désir de cette femme ayant avorté Ton et l'autre, il en imagina un troisième que nous raconterons en temps et lieu.