LIVRE TROISIÈME. «OS
«Ton homme, mais celui d'un lion on d'un dragon. » — J'avais réellement le pouls altéré à un point que cet ignorant n'avait jamais tu décrit ni par Hippocrate , ni par Galien. Je sentais bien mon mal; mais, pour ne point ajouter à mon agitation et à l'effroi que j'avais éprouvé, je m'étais armé de résolution et de courage. Sur ces entrefaites , messer Giovanni ordonna de servir le diner, auquel je pris part avec sa compagnie, qui se composait de messer Ludovico da Pano, de messer Antonio Allegretti , de messer Giovanni Greco, et do jeune messer Annibal Caro. Pendant tout le repas , on ne parla que de mon exploit A maintes reprises, on en fit répéter les détails par mon serviteur Cencio, qui était aussi spirituel que brave et bien tourné. Chaque fois qu'il racontait cette diabolique aventure , il reproduisait parfaitement mes gestes , redisait exactement mes paroles et se souvenait toujours de quelque chose de nouveau. On lui demanda s'il avait eu peur. — * Vous n'aves, répondit-il, qu'a demander à mon maître s'il a été effrayé , car je ne l'ai été ni pins ni moins que lui. »
Ces balivernes ayant fini par m' ennuyer, et comme d'ailleurs je me sentais très-mal à mon aise , je me levai de table en disant que j'allais acheter des habillements en drap de soie axur pour Cencio et moi ; car quatre jours plus tard, à la fête de Notre-Dame, je voulais suivre la procession , et Cencio devait marcher devant moi en portent un cierge allumé. Je me retirai pour m' occuper de ce soin. Je pris pour moi un manteau (Tarmoisin txur et un pourpoint de même étoffe, et pour Cencio an manteau et un pourpoint de taffetas également couleur d'azur.
Des que ces vêtements furent taillés , je me rendis chez 1* pape. Il me dit de parler à messer Ambrogio , qu'il avait chargé de me commander un grand ouvrage d'or. J'allai donc trouver messer Ambrogio. Il connaissait parfaitement mon
aventure avec le bargello, car il s'était concerté avec mes ennemis pour me faire revenir de Florence , et , lorsqu'il apprit que je n'étais point arrêté , il gourmanda le bargello, qui s'excusa, en disant que mon sauf* conduit F en avait empêché. Messer Ambrogio m'entretint d'abord de la commission que le pape lui avait donnée, puis il me dit de faire des dessins et que l'on aviserait au reste.
Cependant la fête de Notre-Dame arrivait. Gomme il est d'usage que ceux qu'on gracie ce jour-là se constituent prisonniers , je retournai ches le pape et lui dis que je ue voulais pas aller en prison, et que je suppliais Sa Sainteté de m'en dispenser. Le pape me répondit que c'était l'usage et qu'il fallait m'y conformer. Alors je m'agenouillai de nouveau, je remerciai Sa Sainteté du sauf-conduit qu'elle m'avait accordé, et je lui déclarai que j'en profiterais pour regagner Florence, où mon duc m'attendait avec tant d'impatience. A ces mots, le pape se tourna vers un de ses favoris et lui dit : — u Que Benvenuto soit gracié sans aller en prison. Qu'on lui délivre son motu-proprio. » — Dès que cet acte fut rédigé , le pape le signa et le fit enregistrer au Gapitole. Enfin, le jour de la fête de Notre-Dame, je suivis la procession entre deux gentilshommes, et j'eus ma grâce complète.
Quatre jours après, je fus attaqué d'une fièvre violente et d'un frisson terrible. Je me mis au lit, et je jugeai de suite que le cas était mortel. J'appelai les premiers médecins, et entre autres Francesco de Norcia, qui exerçait depuis longtemps, et qui était le plus en crédit à Rome. Je leur dis à quelle cause j'attribuais ma maladie; j'ajoutai que j'avais voulu me faire saigner, mais qu'on m'en avait dissuadé , et je les priai de me tirer du sang , s'il en était temps encore. Maestro Francesco me répondit qu'il était trop tard, que, si l'ou s'y était pris plus tôt, je n'aurais pas eu la plus légère indisposition, et que maintenant U fallait
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iroir recours & un autre moyen. Malgré le soin et le savoir arec lesquels les médecins me traitèrent , le mal empira si rapidement, qu'au bout de huit jours ils désespérèrent de ma guérison et ordonnèrent de ne rien me refuser de ce que je leur demanderais. Cependant maestro France»» dît : — « Tant qu'il aura le souffle, appelez-moi a quelque heure que ce soit, parce qu'on ne peut deviner ce fie la nature est capable d'opérer chez un tel jeune homme. S'il vient à perdre connaissance , administrez-lui cei cinq remèdes l'un après l'autre et envoyez-moi chercher; j'accourrai à toute heure de la nuit, car j'aurais plus de plaisir A sauver Benvenuto que n'importe quel cardinal de Rome. »
Messer Giovanni Gaddi me faisait deux ou trois visites par jour, et chaque fois il prenait tantôt mes belles escopettes, tantôt mes cottes de mailles, mes épées, mes modèles et autres objets, et il ne cessait de dire : — « Cela est beau, ceci est encore plus beau, » — ce qui m'ennuyait an plus haut point. Il était toujours accompagné d'un certain Mattto Fransesi, qui paraissait aussi attendre ma mort avec la dernière impatience, non pour hériter de moi, mais pour voir messer Giovanni s'emparer de ce qui semblait lui tenir tant à cœur. Mon associé Felice me prodiguait tous les soins qu'un homme peut donner à un autre.
La nature était arrivée chez moi à un tel état d'affaiblissement et de prostration , que je n'avais plus la force de respirer; mais j'avais la tête aussi libre et aussi vigoureuse que ai je n'eusse pas été malade.
Tandis que je jouissais de tout mon bon sens, je voyais s'avancer vers mon lit un vieillard d'un aspect terrible, qui voulait m' entraîner avec violence dans une énorme barque. Alors , j'appelais mon Felice et je le suppliais de s'approcher de moi et de chasser ce vieux coquin. Felice, qui m'était tout dévoué, accourait eu pleurant et s'écriait : — « Va-
t'en, vieux traître qui veux m' enlever ce que j'ai de plus cher ! » — Messcr Giovanni Gaddi, qui était présent , disait : — « Le pauvre diable délire, il n'a plus que quelques heures à vivre. » — Mattio Franzesi, de son côté, ajoutait : — « lia lu Dante (1), et il en rêve dans sa maladie ; » — puis il continuait en riant : — « Va-t'en, vieux coquin, laisse tranquille notre Benvenuto. » — Voyant qu'on se moquait de moi, je me tournai vers messer Giovanni Gaddi, et je lui dis : — « Sachez, mon cher maître, que je ne délire point, et que ce vieillard me persécute réellement Vous feriez bien mieux de me débarrasser de ce misérable Mattio, qui se rit de mes maux. Puisque votre seigneurie me trouve digne de ses visites , elle devrait venir avec messer Antonio Allegretti , messer Annibal Caro ou quelques autres de ses savants amis, qui ne soient point gens indiscrets et grossiers comme cet animal. » — Alors messer Giovanni dit en plaisantant à ce Mattio de s'éloigner de sa présence pour toujours. Mattio ayant continué à ricaner, la plaisanterie tourna au sérieux; car messer Giovanni ne voulut plus jamais le voir, et fit appeler messer Antonio Allegretti , messer Ludovico et messer Annibal Caro. Dès que ces gens de bien furent arrivés, je ressentis un grand soulagement. Je causai longtemps avec eux et je possédais toule ma raison , sans toutefois cesser d'ordonner & Felice de chasser le vieillard. Messer Ludovico me demanda comment il était fait. Pendant que je le lui dépeignais très-bien , ce vieillard me prit par le bras et me tira violemment à lui. Je criai qu'on me secourût, parce qu'il voulait me jeter sous le tillac de son horrible barque. En prononçant ce dernier mot, je tombai dans un profond
(l ) Ed ecoo verso nui venir per nave
l'n vecchio bianco per antlco pek», Uridaodo : Gnai a vol, mine prave!...
( Daute , hyftnto, III )