CHAPITRE IV
Arrivée k Rome. — Attaque nocturne. — Les abiret. — Le médicaslre. — Lettres de grâce. — Maladie. — Délire. — Giovanni Gaddi. — Matteo Franteai. — Pelirc. — Maestro Franceaw dt NorcJa, — Sonnet — U mini* et la nrideoine. — Ga»valetcence.
En partant pour Rome, j'emportai cette superbe arquebuse à rouet que le duc m'avait donnée. Plusieurs fois pendant le voyage je m'en servis avec grand plaisir. Je faisais avec cette arme des choses vraiment incroyables.
J'avais à Rome une petite maison dans la rue Gtnlia ; mais, comme elle n'était pas en ordre, je débarquai chez messer Giovanni Gaddi, clerc de la chambre, à qui, lors de mon dernier départ, j'avais laissé en garde mes armes précieuses et une foule d'objets auxquels je tenais particulièrement Ne voulant point descendre à ma boutique, j'envoyai chercher mon associé Felice, et je le priai de veiller à ce que l'on arrangeât bien ma petite maison. Le lendemain je m'y rendis avec l'intention d'y coucher, après avoir eu soin de me munir d'habillements et de tout ce qui m'était nécessaire pour aller, le matin suivant, remercier le pape. J'avais deux jeunes domestiques ; ma cuisine était faite très -proprement par une lavandière qui était ma voisine.
Le soir de mon installation , je donnai à quelques amis
MVftfi 1*0(81*11*. ss»
on joyeux souper, après lequel je me mis au lit La nuit nTélail pas encore écoulée, il s'en fallait d'une heure que le jour fût levé, lorsque j'entendis frapper à la porte de ma maison avec tant de fureur qu'un coup p' attendait pas fautre, J'appelai alors le plus âgé de mes domestiques, qui se nommait Cencio (1), C'était le même que j'avais emmené avec moi dans le cercle du nécromant Je lui dis d'aller voir quel était le fou qui, à cette heure, frappait si brutalement & ma porte. Pendant ce temps , j'allumai une seconde lumière , car j'ai l'habitude d'en avoir toujours une la nuit, et je me bâtai de passer sur ma chemise une excellente cotte de mailles et le premier vêtement venu, — «Hélas! maître, me cria Cencio, c'est le bargello avec tous ses sbires. 11 dit que, si vous n'ouvres promptement, il enfoncera la porte. Ils ont des torches et mille autres choses, v — u Dis-leur, lut répondis-je, que je mets quelques vêtements et que j'y vais, » — Convaincu que c'était on guet-apens comme celui qui avait déjà été tenté par le «ignor Pier Luigi , je pris de la main droite une admirable dague, et de la gauche mon sauf-cenduit ; puis je courus à la fenêtre qui s'ouvrait derrière la maison, sur des jardins, mais j'y vis plus de trente sbires, et je reconnus que la fuite était impossible de ce côté-là. Je plaçai devant moi qm deux jeunes gens, et je leur enjoignis d'attendre mon ordre pour ouvrir la porte. Enfin , quand je fus bien prêt, je me lins dans une véritable attitude de défense, ma dague d'une main et mon sauf-conduit de l'autre, et je dis à mes deux jeunes gens : — u Ouvres sans crainte. » — Vittorio le bargello et deux de ses acolytes entrèrent aussitôt, pensant qu'il leur serait facile de m1 arrêter; mais, ayant vu la réception que je leur ménageais, ils reculèrent et se dirent : — « L'affaire sera sérieuse. » — Je leur jetai alors lesauf-
'0 Viacrniio Romoli. — Voj. p. 162 et vif.
i*4 MEMOIRES DE BENVEMUTO CELLIXI.
condnit et leur criai : -•— « Lisez cela, vous ne pouvez m1 arrêter, et je vous défends de me toucher. » — Làdessus , le bargello ordonna à quelques-uns de ses gens de me saisir, et dit qu'on examinerait ensuite le sauf-conduit A ces mots, je m'avançai hardiment en brandissant ma dague, et je m'écriai : — « Que Dieu soit pour le bon droit ! Je vous échapperai , ou si vous me prenez , ce ne sera que mort. » — - Les sbires, ayant envahi la chambre , semblèrent déterminés à avoir recours à la violence , mais je fis si bonne contenance , que le bargello reconnut qu'il ne pourrait m1 avoir vivant , ainsi que je le lui avais déclaré. 11 appela donc le chancelier, et, pendant que celuici lisait le sauf-conduit, il essaya deux ou trois fois de s'emparer de moi par surprise; mais je ne bronchai pas. Enfin , mes adversaires rebutés me jetèrent mon sauf-conduit sur le plancher, et se retirèrent sans moi.
Je retournai me coucher, mais je me trouvai si agité , que je ne pus me rendormir. J'avais résolu de me faire saigner dès qu'il serait jour. Toutefois, je consultai auparavant messer Giovanni Gaddi. Il en référa à un mauvais petit médecin qui me demanda si j'avais eu peur. Voyez un peu l'étrange espèce de médecin ! après lui avoir conté un tel événement, m' adresser une pareille question ! C'était un marjolet qui riait presque sans cesse et à propos de rien. Il m'ordonna, en ricanant, d'avaler un bon verre de vin grec, de me maintenir le cœur joyeux, et de n'avoir pas peur. Messer Giovanni lui dit : — a Maestro, dans de telles circonstances, une statue de marbre ou de bronze aurait peur, comment en serait-il autrement pour un homme ? » — « Monsignore, répondit le médicastre, nous ne sommes pas tous construits de même. Cet homme n'est ni de bronze ni de marbre, mais d'acier pur. » — En même temps, il me tâta le pouls et continua avec son rire saugrenu : — «Tenez, touchez-moi cela;*en vérité, ce n'est pas le pouls