LIVRE QUATRIEME. i»S
avec on gentilhomme du cardinal Santa-Fiore, une querelle , & propos d'une vétille que ce gentilhomme lui avait dite. Il poussa la témérité jusqu'à déûer son adversaire. Le gentilhomme en parla au cardinal Sauta-Fiore, qui jura que, s'il s'en mêlait, il saurait bien ramener ce fou à la raison. Benvenuto, ayant appris cela, tint prête une eecopelte, avec laquelle il est certain de toucher un quattrino. Id jour, le cardinal se mit à la fenêtre ; aussitôt Benvenoto, dont la boutique est voisine, s'arma de son escopette et visa Son Excellence. Heureusement le cardinal fut averti à temps et se retira de suite. Benvenuto, pour qu'on ne se doutât de rien , tira un ramier qui couvait dans un trou ées combles du palais, et, chose incroyable! lui brisa la tète. Maintenant que Votre Sainteté agisse comme bon lui semblera; du moins, je n'aurai pas manqué de l'avertir, la de ces matins, Benvenuto, persuadé qu'il a été emprisonné à tort, aura peut-être l'envie de tirer sur Votre Sainteté. C'est un esprit qui ne connaît aucun frein et aucune crainte. Quand il tua Pompeo, il lui perça la gorge de deux coups de poignard, au milieu de dix personnes qui l'accompagnaient, et il se sauva, à la bonté de ce» gen*4à, qui pourtant étaient des hommes de cœur. » — Précisément le gentilhomme du cardinal Santa-Fiore, avec qui j'avais eu cette querelle, se trouvait là. 11 confirma au pape tout ce que son fils venait de raconter. Le pape était bouffi de colère et ne soufflait mot. A présent je vais expliquer cette affaire en toute sincérité.
Ce gentilhomme du cardinal Santa-Fiore vint un jour rhes moi, et me présenta un petit anneau d'or tout couvert de vif-argent en me disant : — « Polis-moi cet anneau *t dépéche-toi. » — J'étais occupé à travailler à des joyaux d'or enrichis de pierres précieuses. Lorsque j'entendis cet homme, à qui je n'avais jamais parlé et que je n'avais jamais vu, me commander avec tant d'insolence, je lui dis
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que je n'avais pas de polissoir et qu'il allât ailleurs. Alors, à propos de rien, il me déclara que j'étais an âne. Je lai répliquai qu'il en avait menti, et que je valais mieux que lui sous tous les rapports; mais que, s'il m' éperon naît, je lui appliquerais des ruades plus vigoureuses que celles d'un âne. Il raconta cette altercation au cardinal, et me dépeignit comme un démon déchaîné. Deux jours après, je tirai, derrière le palais, sur un ramier qui couvait dans un trou. Plusieurs fois déjà j'avais vu un orfèvre milanais, nommé Giovan Francesco délia Tacca, tirer sur ce même ramier, mais sans jamais le toucher. Ce jour-là, le ramier, que les arquebusades avaient effrayé, ne montrait exactement que sa tête. Gomme Giovan Francesco et moi nous étions rivaux à la chasse à l'escopette, plusieurs gentilshommes de mes amis, qui se trouvaient dans ma boutique, me dirent : — « Voilà là-haut le ramier de Giovan Francesco délia Tacca, qu'il a tiré si souvent; tiens, regarde, ce pauvre animal a si peur qu'il montre à peine sa tête. » — Je levai les yeux et je dis : — « Le peu qu'il montre me suffirait pour le tuer, s'il attendait seulement que je misse en joue mon escopette. » — Mes gentilshommes s'écrièrent que l'inventeur de l'escopette lui-même ne l'atteindrait pas. — a Je parie, répliquai-je, un bocal de ce bon vin grec de Palombo l'aubergiste, que je lui logerai ma balle dans sa petite tête, s'il me donne seulement le temps de coucher en joue mon admirable Broccardo — (c'est ainsi que j'appelais mon escopette). » Au même instant, je le visai à bras tendu, sans appuyer la crosse de mon arme à mon épaule, et je fis ce que j'avais promis, sans songer au cardinal ni à qui que ce fût. J'avais même le plus profond respect pour ce prélat. Que l'on juge maintenant à combien de moyens la fortune a recours quand elle veut écraser un homme.
f<e pape, gonflé de dépit et de rage, réfléchit à ce que