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son fils Juî avait dit. Deux jours après, le cardinal Cornaro alla demander un évéché que Sa Sainteté avait promis à un de ses gentilshommes, nommé messer Andréa Gentano. Comme il s* en trouvait un vacant, le cardinal rappela au pape sa promesse. Paul 111 ne la nia pas, et déclara qu'il était tout disposé à la tenir, pourvu que Sa Seigneurie n vérendissime consentit à lui faire un plaisir, c'est-à-dina remettre Benvenuto entre ses mains. Le cardinal lui répondit : — a Si Votre Sainteté lui a pardonné et me Fa rendu, que dira le monde et de Votre Sainteté et de moi? »
— <* Je veux Benvenuto, vous voules l'évêché, que le monde due ce qu'il voudra, "» — répliqua le pape. Cet honnête homme de cardinal pria le pape de lui accorder l'évêché, et lui dit de faire ensuite ce que bon lui semblerait. Le pape, quelque peu honteux de la scélératesse avec laquelle il violait sa parole, reprit : — « J'enverrai chercher Benvenuto, et, pour ma satisfaction, je le placerai dans les chambres du rez-de-chaussée qui donnent sur mon jardin secret 11 pourra se guérir, et on ne lui défendra pas de voir tous ses amis. Je le défrayerai même de toutes ses dépenses, jusqu'à ce que cette petite fantaisie soit passée. »
— Le cardinal retourna de suite chez lui, et m'envoya dire par le gentilhomme auquel Févêché était destiné que le pape voulait que je me remisse entre ses mains, mais qu'il me donnerait une des chambres basses de son jardin secret, où je recevrais mes amis comme si j'étais dans le propre palais de Sa Seigneurie. Je chargeai messer Audrea de supplier le cardinal de ne point me livrer au pape et de me laisser moi-même tirer d'embarras. J'ajoutai que je me ferais envelopper dans un matelas et porter hors de Rome en lieu sûr; que me livrer au pape, c'était m' envoyer à la mort. Le cardinal se serait probablement prêté & ce que je demandais; mais ce messer Andréa, qui espérait févêché, dénonça l'affaire. I«e pape m'envoya donc
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chercher sur-le-champ, et ordonna qu'on me mit, ainsi qu'il Tarait prescrit, dans une des chambres basées de ses jardin secret. Le cardinal me fit dire de ne rien manger de ce qui sortirait de la cuisine du pape; qu'il attrait soin de garnir ma table; qu'il n'avait pu agir autrement qu'il n'avait fait; que j'eusse bon courage, et qu'il se remuerait si bien qu'il nie rendrait la liberté. Je laissais donc de cote les aliments qu'on m'envoyait du pape, et je ne touchais qu'à ceux qui me venaient du Cardinal.
Chaque jour, je recevais la visite d'une foule de grands et nobles personnages qui m'accablaient d'offres de service. Je comptais parmi mes amis un jeune Grec âgé de vingt-cinq ans. Il était d'une adresse extraordinaire à tous les exercices du corps, et jouait de l'épée mieux que qui que ce fût à Rome. Il était fort honnête et fort loyal, mats faible et crédule au dernier point. — Il avait entendu dire que le pape avait déclaré qu'il Voulait me dédommager de mes souffrances. C'était la vérité, le pape avait bien parié de cela d'abord, mais en dernier lieu il avait complètement changé d'avis» — « Benvenuto mio, me disait mon brave jeune homme, on assure dans Rome que Sa Sainteté t'a donné un office de cinq cents écus de rente; ainsi, de grâce, veille à ce que ces soupçons ne te fassent point perdre un si bon morceau. » — Moi, de mon côté, je k suppliais a mains jointes de travailler à mon évasion. -=- '«Je sais, lui disais-je, que le pape pourrait me fafr* beaucoup de bien, mais je tiens de science certaine qu'il cherche à me faire beaucoup de mal en secret. Je te prie donc de te hâter et de ne rien négliger pour me sauver de sa fureur. 8i tu me tires d'ici de la manière que je t'indiquerai, je te devrai la vie, et je serai toujours prêt à li sacrifier pour toi quand tu en auras besoin. « — Ce paavre jeune homme me répondit les larmes aux yeux : — « Frère, tu veux courir k ta ruine, mais je ne puis te ré-
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lifter. Ainsi, douta-moi tes ordres; je les exécuterai, bien qu'à centre-coeur. » — Nous étions donc d'accord, et je lui «rais entièrement déroulé mon plan, dont le suce£s H»it facile et indubitable, lorsqu'au moment où je croyais qu'il allait tout préparer, il vint me déclarer que pour mm bien il voulait me désobéir, et qu'il savait à quoi feu tenir sur ee que lui avaient dit des familiers du pape qui connaissaient mon affaire à fond. Ma colère égala mou désespoir, car je n'avais aucun autre moyen de salut. Cela st passait en Tannée 1539, le jour de la fêle du Corpus Domini. J'étais en discussion avec le Grec depuis le matin, bnque le soir on m'apporta une quantité de plats de la cuisine du pape et de celle du cardinal Cornaro. Plusieurs de mas amis étant arrivés a ce moment lé , je les invitai a tonner avec moi, et, malgré nia jambe garnie d'éclisses, nous finies chère lie. Ils ne me quittèrent qu'à une heure ue la nuit Mes deux domestiques m'aidèrent à me coucher, puis se retirèrent dans F antichambre.
J'avais un chien à longs poils noirs comme une mûre. H chassait admirablement et ne s'écartait jamais de moi déplus d'un pas. Pendant la nuit dont je parle, il s'était fourré sous mon lit, où il se mit à aboyer si lamentableauat, que trois fois j'appelai mes domestiques pour ïùiev delà; mais, dès qu'ils se montraient, il se jetait sur eux pour les mordre, lies domestiques étaient frappés d'époutanle et craignaieut que cet animal ne fût enragé, car il hurlait sans discontinuer. A quatre heures de la nuit, le bargeUo entra dans ma chambre avec une foule de sbires. Aussitôt mon chien sortit de sa retraite, se précipita sur w avec fureur, déchira leurs capes et leurs chausses , et leur causa une telle frayeur qu'ils le crurent enragé. Mais I* bargallo, qui était nu homme d'expérience, leur dit : — Les bons chiens ne manquent jamais de deviner et de prédire le mal qui doM arriver à leurs maîtres. Que deux de vous
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prenneol des bâtons et se défendent contre ce chien. Que les autres attachent Ben venu to sur cette chaise et le mènent où vous savez. » — Ainsi que je l'ai noté plus haut, le jour de la fête du Corpus Domini venait de s'écouler, et il était environ quatre heures de la noit. Les sbires m'enlevèrent après m' avoir soigneusement enveloppé. Quatre d'entre eux marchaient à côté de nous, et poussaient au large le peu de gens qui se rencontraient encore dans la rue. On me transporta ainsi à Torre-di-Nona, où l'on me déposa dans la prison de la Vie sur un maigre matelas.
Un des sbires resta près de moi toute la nuit, et ne cessa de se lamenter sur ma mauvaise fortune. — « Hélas ! s'écriait-il, que leur as-tu donc fait, pauvre Ben venuto? «
— Les paroles de cet homme et le lieu où je me trouvais ne me laissèrent point de doute sur le sort qui m'était réservé. Pendant une grande partie de la nuit je me fatiguai à chercher pour quelle cause Dieu se plaisait à m' infliger une si rude pénitence, et comme je ne pouvais la découvrir, je me tourmentais violemment Le sbire s'efforçait de me consoler de son mieux ; mais je le conjurai pour l'amour de Dieu de ne plus m' adresser un mot, attendu qu'abandonné à moi-même, je prendrais une résolution plus vite et plus aisément. Il me promit de se taire.
Alors je tournai mon cœur tout entier vers Dieu, et je le suppliai dévotement de vouloir bien m' accepter dans son royaume, bien que je me fusse plaint de mon sort, en songeant à mon innocence, qui me paraissait évidente.
— u En effet, me disais-je, si j'ai commis des homicides, le vicaire du Christ m'a rappelé de ma patrie, et m'a pardonné en vertu de sa propre autorité et de celle que la loi lui confère. Tout ce que j'ai fait n'a été que pour défendre le corps que Dieu m'a prêté. Ainsi, d'après les lois qui régissent le monde, je ne crois point avoir mérité cette
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. Il me semble qu'il en esl de moi comme de ces malbeoreox qui, en marchant dans la rue, sont tués par une pierre qui leur tombe sur la tête. C'est là un effet incontestable de la puissance des étoiles, qui provient, non de ce qu'elles sont conjurées pour notre bien ou notre mal, mais de ce que nous sommes soumis à leurs conjonctions. Cependant je reconnais que je possède le libre arbitre, et je suis certain que, si ma foi était assez exercée, les anges du ciel me tireraient de cette prison et me délivreraient de tous mes maux. Mais Dieu ne m'a pas jugé digne de cette faveur : il faut donc que les influences célestes assouvissent sur moi leur malignité. » — Après avoir longtemps lutté de cette façon avec ma pensée, je me résignai et je m'endormis.
Au point du jour, le sbire m'éveilla en me disant : — a Pauvre malheureux, il n'est plus temps de dormir. Le messager qui doit t' annoncer une mauvaise nouvelle est arrivé. » — « Plus tôt je sortirai de la prison de ce monde, loi répondis-je, mieux cela vaudra; car je suis sAr que mon âme sera sauvée et que je mourrai innocent. Christ , notre glorieux et divin Sauveur, me range parmi ses disciples et ses amis, qui, ainsi que lui, ont souffert une mort injuste. Comme eux je meurs innocent et j'en rends grâce à Dieu du fond de mon cœur. Mais pourquoi celui qui doit me lire ma sentence n'entre-t-il pas ?» — «Il pleure sur ton malheureux sort, » — me répondit le sbire. Alors, je l'appelai par son nom, qui était Benedelto da Cagli. — « Avancez, lui criai-jc, avancez, messer Benedelto mio, je suis bien préparé et bien résolu, ft'esl-il pas pins glorieux pour moi de mourir innocent que coupable? A?ancez, je vous prie, et amenez-moi un prêtre à qui je poisse dire quatre mots, bien que je n'en aie pas besoin, car je me suis hautement confessé à Dieu Noire-Seigneur; c'est seulement pour observer les lois de notre sainte i. «*
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mère l'Eglise, à qui je pardonne franchement l'inique condamnation qu'elle a prononcée contre moi. Ainsi approchai, messer Benedetto mîo, et expédies-moi vite avant que la tête ne vienne à me tourner. »
Quand j'eus achevé ces paroles, ce brave homme, sans lequel on ne pouvait m' exécuter, dit au sbire de fermer la porte. — Il courut aussitôt ches la femme du signor Pier Luigi, qui demeurait avec la duchesse Marguerite d'Autriche. Dès qu'on l'eut introduit chez elle il dit : — « 11lustrissima padrona, je vous en prie au nom de Diea, veuilles envoyer dire au pape qu'il charge une autre personne de lire cette sentence à Benvenuto, et de remplir mon office, car j'y renonce, et de ma vie je ne le remplirai. » — Puis it partit en sanglotant amèrement La duchesse qui était présente, s'écria avec colère : — « Voilà donc la belle justice qu'administre à Rome le vicaire de Dieu ! Le duc , mon premier époux , qui tenait en haute estime Benvenuto pour son talent et son caractère, avait bien raison de vouloir l'empêcher de retourner à Rome et de le garder près de lui à tout prix. » — Et elle se retira en murmurant des paroles d'indignation.
La femme du signor Pier Luigi , qui se nommait la signora Jerolima, se rendit sur-le-champ ches Sa Sainteté. Elle se jeta à ses genoux, et, en présence de plusieurs cardinaux, parla avec tant de force et d'énergie qu'elle força le pape à rougir et à dire : — « Pour l'amour de vous, nous lui laisserons la vie, bien que notre arrêt ne nous ait été dicté par aucun sentiment d'animosité contre lui. » — Le pape n'agit ainsi qu'à cause des cardinaux qui avaient entendu les paroles de cette admirable et courageuse femme.
Pendant ce temps, j'étais dans une terrible agitation : lo cœur me battait arec violence et sans relâche. Les gens qui devaient jouer le triste rôle d'exécuteurs partageaient
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mon inquiétude. Enfin , à F heure du diuer, chacun alla à ses affaires, et on m'apporta mon repas. Ma surprise fut extrême. Je m'écriai : — « La vérité a été plus forte que la malignité des influences célestes. Mon Dieu , je vous en prie, si tel est votre bon plaisir, sauvez-moi de ce péril ! » — Je me mis ensuite à manger, et de même que j'avais accepté avec fermeté l'idée de la mort, de même j'accueillis avec force l'espoir d'un meilleur sort. Je dînai de bon cœur, puis je restai sans voir et sans entendre personne jnsqu'à~une heure de la nuit. Alors seulement parut le bargello avec bon nombre de sbires. Il me fit asseoir sur cette chaise qui avait servi à me transporter le soir précédent, et, après m' avoir engagé avec bonté à ne rien craindre, il ordonna à ses sbires d'avoir aussi soin de ma jambe cassée que de ses propres yeux. Ils lui obéirent et me ramenèrent an château Sant'-Âgnolo , d'où je m'étais évadé.
fttt MÉMOIRES DE BKNVENUTO CELLINL