LIVRE CIMQUlèilK
» Alors, alors le feu de la poésie m'entra dans le corps! » —Je crois, en vérité, qu'il s'introduisit par la voie excrér. meotielle, car c'était le seul chemin qui lui fût ouvert.
» Mais revenons encore à ma première idée : pour con- » naître le bien , il faut d'abord connaître le mal.
» Parlons de la prison. De tous les arts n'est-elle pas » l'origine? à tous les arts ne se rattache-t-elle pas ? —
* Ainsi à l'art de l'apothicaire veux-tu avoir recours? Elle « te fera suer le sang de tes veines.
s Par une vertu qui lui est naturelle, elle te donnera « l'éloquence, le courage, l'audace, les grandes inspirations « du bien comme du mal.
» Heureux celui qui vieillit dans un cachot obscur! Il
* saura, s'il en sort, raisonner sur la guerre, sur les trêves » et sur la paix.
» Tout doit lui réussir, car il a sous les verrous acquis
* de si beaux talents que jamais, à coup sûr, sa cervelle
* ne dansera la moresque.
« Tu me diras peut-être : — « Tu as de moins les an-
* nées que tu as passées en prison, et tu n'y as pas trouvé » le secret de mettre en ta poitrine une heure de plus à » vivre. »
» C'est possible, et pourtant je chante ses louanges au-
* tant que je le puis. — Il est vrai que de tous mes vœux "j'appelle une loi qui empêche le méchant d'échapper » an geôlier.
» Oh ! que je voudrais les tenir ici pour les instruire , « tons ces grugeurs de nations! C'est là qu'ils apprendraient » comment on gouverne.
.116 MÉMOIRES DE BENVENLTO CKLLiXI.
» Comment oa mène et les choses et les hommes ! Alors » ils ne violeraient plus les lois, et tant de désordres ne » nous affligeraient plus.
» Pendant que j'étais en prison, j'y ai vu des moines, » des prêtres, des soldats, mais les plus coupables n'yres- " (aient pas.
» Ah ! si tu savais la rage qu'on ressent quand un de » ces gueux sort de prison , et qu'on y reste ! On maudit » presque le jour où Ton est né.
» Je n'en dirai pas plus, car mou cœur s'est fait cTor, -< de cet or si pur qu'on ne peut sans peine le travailler.
» Je me souviens encore d'une chose dont je ne t'ai point ' parlé, Luca : je n'avais pour écrire qu'un livre d'un r mien parent,
» Où le long des marges je retraçais ces cruelles douleurs >• qui m'ont tordu les membres. T'ai-je dit que mon encre » ne pouvait couler,
» Que, pour faire un 0, il fallait trois fois tremper dans i l'encre ma plume de bois. Je ne crois pas que, pour les » damnés, l'enfer ait de plus cruels tourments.
» Mais je ne suis pas le premier que l'injustice ait ici n renfermé. Je passe donc là-dessus, et je reviens à la » prison nu la souffrance me lime et la tête et le cœur.
» Je veux que personne plus haut que moi ne la chante * » sans elle, peut-on faire quelque chose de bien?
» Oh ! que ne suis-je celui dont je viens de lire Y histoire! » Si quelqu'un médisait comme à la piscine (1) : — « Prends » tes habits, Benvenuto, et va-t'en ; »
(I) Allusion an miracle opéra par le Christ à la piaeiM ôm Brthaaïda.
L1VRK CINQUIEME. 817
i Comme j'entonnerais le Credo, le Salve regina, et
- les patenôtres sacrées! Comme aux pauvres, aux aveu-
- g les, aux boiteux chaque matin je donnerais l'amône !
» Oh ! combien de fois ces lis sur mon visage ont jeté ? le frisson et la pâleur, et m1 ont fait maudire et Florence et la France (1)!
» Si jamais il mT advenait d'aller à V hôpital et d'y rencon-
- trer l'Annonciation (2), je m'enfuirais comme une bête
- sauvage.
» Ce n'est pas vous, puissante Marie, ô Vierge sacrée,
- ai vos lis glorieux et saints, que je fuirais ainsi, car de
- leurs splendeurs le ciel et la terre sont radieux.
» Mais je croirais voir encore ces fleurs crochues dont "j'aperçois l'image à chaque coin, et qui m'inspirent une
- invincible terreur.
» Devant ces armes, oh! combien de nobles, de grands i et de divins génies tremblent comme moi !
» J'ai vu ce bîason de mort du haut du ciel précipité au
- milieu des peuples imbéciles, et du roc où il tomba s'é- • chapper un sinistre éclair (3).
- J'ai vu du château le beffroi s'abîmer devant moi (4), •> comme me lavait prédit celui qui dans le ciel et sur la
- terre sème la vérité.
,1) Hier Luigi Farncsc, qui aiait fait emprisonner Cellini, portait si» Henri de lis d«i m armes : U ville de Florence une «eu le.
fi) liant toai le* tableaux représentant l'Annonciation de la Vierge , l'ange Gabriel **t peint levant à la main one branche de lit.
<3) Iri et dan* les tercets suivants , Cellini relate dans on style asseï cbscor les usions tjaboliques et prophétiques qu'il eut en prison et qu'il a déjà racontées, liv. IV, 'fc. Vf.
{1} Allusion à la mort du gourernenr An rhàlean.
SIS MÉMOIRES DIS B.BMVBNUTO CELLINL
» J'ai vu ensuite un catafalque noir couvert de lia brisés,
* de larmes et de croix, et nombre de gêna cloués au lit » par de poignantes douleurs.
» J'ai vu la mort redoutée épouvanter tantôt l'un, tantôt
* l'autre , et sa voix me disait : — « J'enlèverai tous ceux
* qui t'ont persécuté. »
» Puis, sur mon front, un être divin, avec la plume de » saint Pierre, traça des mots sacrés que trois fois il me
» défendit de révéler.
» J'ai vu celui qui guide le soleil velu de rayon», au » milieu de sa cour, tel que jamais nul mortel ne l'a vu.
» Sur un rocher un passereau solitaire chantait ; je m'ê- » criai : Il prédit ma délivrance et la ruine de mes enne-
» mis (1).
» Je chantai et j'écrivis ma misère , en demandant à ^ Dieu pardon et secours, car je sentais que la mort me » fermait les yeux.
» Jamais loups, jamais lions, jamais tigres, jamais ours » n'ont été plus altérés de sang humain, jamais vipères » n'ont renfermé plus de venin,
;- Qu'un cruel larron de capitaine, scélérat iieffé et chef » de bandits, dont je ne veux parler que tout bas, afin » que personne ne le sache.
» Avez-vous jamais vu des sbires affamés qui s'abattent
* eues un malheureux pour exécuter une saisie ? Ils foum lent aux pieds et la Vierge et le Christ.
» C'est ainsi que le premier août ils vinrent pour me
* transporter dans un sépulcre plus triste encore; mais
(t) Ceci eet peut-être une «lltieiun * U mort de Pier Luifi F«raeee.
LIVBB CIMQUIBUK. t!9
.- de Dieu la malédiction devait tomber sur eux en no- » rembre (1).
r Mais une trompette de vérité à l'oreille me révélait l'ar venir, et tout par moi leur était répété sans réflexion ,
* car la douleur éclatait.
» Alors, ayant perdu leurs sinistres espérances, ils me a donnèrent an diamant, non pas monté en or, mais pula vérisé, qu'ils mêlèrent à mes vivres.
c Par bonheur, du vil gredin qui m'apportait ma pi- ■> tance j'exigeai qu'il goutAt chaque aliment. Durante, mon « grand ennemi, était l'auteur de ce coup; je m'en étais
* doute.
* Vers Dieu je tournai d'abord mes pensées ; pour mes «péchés j'implorai sa pitié, et, les larmes aux yeux, je » m'écriai : Miserere !
» Un peu remis de ma douleur affreuse, à Dieu je cou-
* fiai mon Ame , heureux d'aller dans un monde meilleur.
* Alors du ciel je vis descendre uu ange, tenant une
* palme glorieuse. D'un air radieux il me promit des jours ' plus prospères.
» Au nom de Dieu, me dit-il, un destin cruel attend » tes adversaires; toi, tu vivras dans la joie et la liberté, •■ et tu seras en grâce devant le Seigneur du ciel et de la *» terre. »
J) Po«r coupreadre ce tercet , il faut m wu venir que Cellini sortit 4c ion cachot •« ■* 4t novembre , ainil qu'il Tarait prédit luinneuc. — Vof . p. 803 tt 30o.
MÉMOIRES DK BKNVKNUTO CKLLINÏ.