‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 95 sur 285 · LIVRE CINQUIEME. M · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME. M

CE CAPITOLO EST ADRESSE A LUCA 1IARTIXI.

-Pour connaître de Dieu la puissance, et savoir jusqu'à »qoel point l'homme lui ressemble, il faut avoir été pri- » sonnier comme moi,

» Rongé de soucis, chargé de famille, accablé par la

- maladie, exténué par un long voyage.

- Si tu veux pouvoir faire quelque chose de grand, sois

- donc arrêté injustement, reste longtemps en prison, aban-

- donné de tous,

"Dépouillé du peu que tu possèdes, maltraité, menace ■» de la mort, sans aucune espérance de salut.

- Alors, poussé au désespoir, tu brises les portes de ta * geôle et lu franchis les murailles du château , en ait en - » dant un plus noir cachot

» Mais, écoute bien, Luca : voici du plus beau. Dans ta -chute, ta jambe s'est cassée; on te reprend, puis on le 'jette dans un trou humide sans te laisser de manteau.

r Jamais une parole amie! toujours de tristes nouvelles •• que t'apporte avec ta nourriture un soldat, sale apothi- •• caire, vil rustre de Pralo.

* Et, pour comble d'honneur, tu n'as pour l'asseoir

* qu'une chaise percée, du haut de laquelle tu médites

* sans cesse quelque chose nouvelle.

" Au valet commandement exprès de ne point t' écouter, ~ de ne rien te donner, et d'à peine entre-bai lier la porte.

» Pour un cerveau toujours en travail, et, dès le ber-

* ceau, plein de belles idées, vois, quels doux ébats! Poinl

* de papier, de plume, d'encre, d'outils, ni de feu!

SU UKMOIRKS DK BBNVENUTO CELLIXI

» Et celte grande tristesse, dont je ne t'ai point parlé! » Imagines-en mille sujets, qui tous trouveront place quand » il en sera temps.

» Maintenant revenons a notre premier projet, et chan- - tons les louanges que mérite cette chère prison ; mais à » cette tâche les anges ne suffiraient pas.

» Là, jamais l'homme de bien n'est entré, à moins qu'un » ministre ou qu'un mauvais souverain ne l'y ait jeté par » haine, ou pour quelque querelle, ou pour l'amour d'une « catin.

» Pour dire au vrai ce que je pense, c'est là seulement » que l'on connaît Dieu et qu'on l'invoque sans cesse, car » on y souffre tous les tourments de l'enfer.

» Que l'être le plus pervers et le mieux connu pour tel » passe deux tristes années en prison, il en sortira pur et » vertueux et sera chéri de tous.

» C'est que là le corps, l'âme et les vêtements se raflSv nent. L'homme le plus grossier y devient délicat et peut » s'élever jusqu'aux degrés du ciel.

» Je veux te conter une grande merveille. Un jour, cé- » dant à un désir que parfois inspire le malheur, j'eus la » fantaisie d'écrire.

» Aussitôt je parcourus ma chambre, je tourmentai mes » sourcils et mes cheveux; puis, je m'approchai de la » porte et avec mes dents j'en arrachai un petit éclat de » bois.

» Je pris ensuite un morceau de brique par le sort en- » voyé, je le réduisis en poussière et j'en formai de l'encre » à l'aide d'un peu d'eau croupie.

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