‹ Œuvres completes de Bergier (volume 2)Chapitre 7 sur 183 · DE L INCRÉDULITÉ · texte numérisé non relu

DE L INCRÉDULITÉ

§ I. — Dieu, disent les Pères de l'Eglise, donne au genre humain des leçons convenables à ses différents âges (1); comme un père tendre, il a égard au degré de capacité de son élève; il fait marcher l'ouvrage de la grâce du même pas que celui de la nature, pour démontrer qu'il est l'auteur de l'un et de l'autre. Tel est le principe duquel il faut partir, pour concevoir le plan que la sagesse éternelle a suivi, en prescrivant aux hommes la religion.

Ce plan renferme trois grandes époques relatives aux divers états de l'humanité. Dans les siècles voisins de la création, le genre humain, dans une espèce d'enfance, n'avait encore d'autre société que celle des familles, d'autres lois que celles de la nature, d'autre gouvernementque celui des pères etdes vieillards. Dieu révéla aux patriarches une religion domestique, peu de dogmes, un culte simple, une morale dont il avait gravé les principes au fond des cœurs. Le chef de famille était le ponlife-né de cette religion primitive. Emanée de la bouche du Créateur, elle devait passer des pères aux enfants par les leçons de l'éducation. La tradition domestique, les pratiques du culte journalier, la marche régulière de l'univers et la voix de la conscience se réunissaient pour apprendre aux hommes à n'adorer qu'un seul Dieu. Ce premier lien de société , ajouté à ceux du sang, était assez puissant pour unir les diverses branches d'une même famille, et pour former insensiblement des associations plus étendues.

Cette idée de la religion primitive n'est pas de nous, elle est tirée des livres saints. L'Ecclésiastique, après avoir parlé de la création de nos premiers parents, ajoute: Vieilles à remplis de la lumière de l'intelligence, leur a donné la science de l'esprit, a doué leur cœur de sentiments, leur a montré le bien et le mal : il a fait luire son œil sur leurs cœurs, afin qu'ils vissent la magnificence de ses ouvrages; qu'ils bénissent son saint nom, qu'ils le glorifiassent de ses merveilles et de la grandeur de ses œuvres. Il leur a prescrit des règles de conduite, et les a rendus dépositaires de la loi de vie. Il a fait avec eux une alliance éternelle, leur a enseigné les préceptes de sa justice. Ils ont vu l'éclat de sa gloire, ont été honorés des leçons de sa voix ; il leur a dit : Fuyez, toute

(l) Tertull., de Virgin, velandix, c. I ; S. A112., de veralleliq., c. 2(> cl Ti , etc. ; Théodore!, Hœret. Fab,, 1. v, c. 17; de I'rovid., orut. 10 , clc.

iniquité ; il a ordonné à chacun d'eux de veiller sur son prochain (Eccli. xvn, 5 seqq.).

Mais la religion révélée de Dieu est un joug que l'homme consent difficilement à porter ; s'il n'ose le secouer absolument, il cherche à le rendre moins incommode. La négligence d.i>s p'Tes, l'indocilité des enfants, la jalousie, l'intérêt, la crainte, passions inquiètes et ombrageuses, firent interrompre peu à peu les pratiques du culte lommun, et oublier la tradition domestique. L'homme se fit autant de divinités qu'il y a d'êtres dans la nature ; il ne suivit que son caprice dans le culte qu'il leur rendit. Bientôt il y eut aulant de religions que de peuplades ; chacune voulut avoir ses dieux tulélaires. Celte division fatale est une des causes qui ont le plus retardé les progrès de la civilisation.

§ IL — Après plusieurs siècles, un grand nombre d'hommes se réunirent, commencèrenlà suivre des lois et des usages communs, àformorun peuple, une république, un royaume. Mais ces nations naissantes , toujours en défiance les unes à l'égard des autres, demeurèrent dans un état de guerre ; elles ne s'approchaient que pour se dépouiller et s'ontre-détruire ; tout étranger était censé un ennemi. Déjà plongées dans l'erreur, comment pouvaient-elles être corrigées? comment faire revivre la révélation donnée à nos premiers pères? Dieu donna aux Hébreux une religion nationale, incorporée aux lois et à la constitution de leur république, ou plutôt destinée à la fonder. Relative au climat, au génie de cette nation, aux dangers dont elle était environnée, elle était faite non pour un peuple déjà policé, mais qui allait le devenir. C est donc relativement à l'intérêt politique, à l'utilité nationale qu'il faut l'envisager, pour en voir la sagesse, et pour estimer le temps de sa durée.

Telle est encore l'idée que nous en donne le même auteur sacré: Dieu, dit-il, a préposé un chef à chaque nation ; mais il a réservé pour sa part les Israélites. Il a éclairé toutes leurs démarches, comme le soleil répand sa lumière sur toute la nature; ses yeux n'ont cessé de veiller sur leurs actions ; leurs iniquités n'ont point effacé l'alliance qu'il avait faite avec eux {Ibid.}.

L'homme s'était égaré on prenant pour des dieux les différentes parties de la nature; Dieu frappa de grands coups sur la nature, pour faire sentir aux hommes qu'il en était le maître. Il effraya les Egyptiens, les Chananéens, les Assyriens» les Hébreux, pardc>

INTRODUCTION

prodiges Je terreur. J'exercerai, dit-il, mes jugements sur 1rs dieux de V Egypte ;il déchire qu'il fait des miracles, non pour les Hébreux seuls, mais pour apprendre à lous les peuples qu'il ' estle Seigneur. H les fit en effet sous les yeux des nations qui jouaintlcplus grand rôle dans le monde connu. Dieu ne révéla point de nouveaux dogmes, mais il annonça de nouveaux desseins. La crovance de Moïse et

gnement devait être fondé. Telle est en effet la constitution du christianisme.

Ce n'est pas le connaître que de l'envisager comme une religion nouvelle, isolée, qui ne tient à rien, qui n'a ni titres, ni ancêtres. Ce caractère est l'ignominie de ses rivales; ainsi elles portent sur leur front le signe de leur réprobation. Le christianisme est le dernier trait d'un dessein formé

des Hébreux était la même que celle d'Adam de toute éternité par la Providence, le cou-

et de Noé ; le décaloguc est le code de morale de la nature : le culte ancien fut conservé ; mais Dieu le rendit plus étendu et plus pompeux : dans une société policée, il fallait un sacerdoce ; la tribu de Lévi en fut chargée à l'exclusion des autres. La tradition nationale était l'oracle que les Hébreux devaient consulter; toutes les fois qu'ils s'en écartèrent, i!s tombèrent dans l'idolâtrie ; dès qu'ils voulurent fraterniser avec leurs voisins, ils en contractèrent les vices et les erreurs.

Mais Dieu ne laissa point ignorer ce qu'il avaitrésolu défaire dans les siècles suivants. Par la bouche de ses prophètes, il annonça la vocation future de toutes les nations à sa connaissance et à son culte. La religion juive n'était qu'un préparalif à la révélation plus ample et plus générale, que Dieu voulait donner, lorsque le genre humain serait devenu capable de la recevoir.

§ III. — Ce temps était arrivé, quand le Fils de Dieu vint annoncer, sous le nom d'Evangile ou de bonne nouvelle, une religion universelle. La révélation précédente avait eu pour but de former un royaume ou une république sur la (erre ; Jésus-Christ prêcha le royaume des deux. Une grande monarchie avait englouti toutes les autres ; tous les peuples policés étaient devenus sujets du même souverain. Les arts, les sciences, le commerce, les conquêtes, lescommuuicalions

ronnement d'un édifice commencé à la création ; il s'est avancé avec les siècles, il n'a paru ce qu'il est qu'au moment où l'ouvrier y a mis la dern ère main. Aussi les apôtres nous font remarquer que le Verbe éternel, qui est venu instruire et sanctifier les hommes, est celui-là même qui les a créés [Joan. i, llehr. i ). Saint Augustin , dans ses livres de la Cite' de Dieu, envisage la vraie religion comme une ville sainte, dont la construction a commencée la création, et ne doit être finie que quand ses habitants seront tous réunis dans le ciel.

Ce plan sublime n'a pu éclorc dans l'espiit d'un homme; il embrasse toute la durée des siècles; ceux mêmes qui, dans les premiers âges, ont concouru à son éxecution, ne le connaissaient pas. C'est Jésus- Christ qui nous l'a révélé. Saint Jean, au commencement de son Evangile ; saint Paul, dans sa lettre aux Galales, et dans le premier chapitre de l'Epîlre aux Hébreux, l'ont clairement développé. Le christianisme est la religion du sage, de l'homme parvenu à l'â.ge viril cl à la maturité parfaite (Eplies. iv, 13).

L'auteur de l'Ecclésiastique, qui a si bien présenté les deux premières époques de la révélation, ne pouvait peindre la troisième ; il l'a précédée de plus de deux cenis ans ; mais il prie Dieu d'accomplir ses promesses et les prédictions des anciens prophètes ,

établies, avaient enfin disposé les peuples à ('(i^, dit-il, que l'on reconnaisse la fidélité de

fraterniser et à se réunir dans une seule Eglise. Le Fils de Dieu envoie ses apôtres prêcher l'Evangile à toutes les nations. J'en ferai, dit-il, un seul troupeau sous un même pasteur (1). Si ce dessein n'avait pas été conçu dans le ciel, il serait le plus beau qui eût pu se former sur la leire;et si Jésus-Christ n'était pas Dieu, il serait encore le meilleur et le plus grand des hommes.

Ceux-ci étaient moins grossiers et moins stupides que dans les siècles précédents ; aussi les signes de la mission du Sauveur n'ont point été des prodiges de terreur, mais des traits de bonté. Les mœurs étaient plus douces, mais plus voluptueuses ; il fallait une morale austère pour les corriger. Une philosophie curieuse et téméraire n'avait laissé subsister aucune vérité ; il fallait des m} stères pour la confondre et pour réprimer ses attentats. Les usages de la vie civile avaient acquis plus de décence et de dignité ; il fallait un culte noble et majestueux. Les connaissances circulaient d'une nation à une autre ; la tradition universelle ou lu catholicité était donc la base sur laquelle l'cusci-

(I) Fiel nniim ovileci unu» p.i&ior. Joiin. \, 10.

ceux qui ont parlé en votre nom, et pour apprendre à toutes les nations que tous les siècles so ntprésen ts à vos yeux(E ecli. x x x v i , 1 (J) . S IV. — Un signe non équivoque de l'opération divine est la constance et l'uniformité; ce caractère brille dans la nature, il n'éclate pas moins dans la religion. Dieu n'a point enseigné aux hommes dans un temps le contraire de ce qu'il leur avait dit dans un autre ; mais à certaines époques il leur a révélé des vé. i tés dont il ne les avait pas encore instruits auparavant. La croyance des patriarches n'a point été changée par les leçons de Moïse; le symbole des chrétiens, quoique plus étendu, n'est point opposé à celui des Hébreux. Le code de morale donné à Adam se retrouve dans le décalogue ; celui-ci a été renouvelé, expliqué et confirmé par Jésus - Christ ; mais la religion parfaite cl immuable dès sa naissance, parce qu'elle est l'ouvrage de la sagesse divine, a souvent été défigurée par l'aveuglement et par les passions de L'homme. Dieu ne change point; l'homme varie continuellement. Plus il oublie et méconnaît les leçons de son Créateur, plus il est nécessaire que ce père s ige et bon les renouvelle ,

INTRODUCTION

les rende plus étendues et plus frappantes.

Dans les égarements de l'homme, rien J'unitbrme; la vérité est une, les erreurs changent à l'infini (1); un peuple nie ce que l'autre affirme, les opinions d'un siècle sont effacées par celles du siècle suivant. Tantôt les philosophes ont enseigné qu'il y a autant de dieux que d'êtres dans la nature; tantôt, qu'il n'y en a point du tout. Dans un temps, ils ont confondu la Divinité avec l'âme du inonde; dans un antre, ils ont cru que Dieu é'ait l'artisan du monde, mais qu'il ne se mêlait point de le gouverner. Les uns nous ont accordé une âme, les autres nous l'ont refusée; ceux-là combattaient pour la liberté humaine , ceux-ci pour la fatalité ; telle secte croyait à la vie future, telle autre n'y ajoutait point de foi. Les plus anciens enseignèrent une morale assez pure; leurs successeurs la corrompirent ou la sapèrent par les fondements. Dans tous les lieux du monde on raisonnait sur la religion ; dans aucun l'on n'osait y toucher, de peur de la rendre pire. Le peuple suivait à l'aveugle les leçons de ses conducteurs et la tradition de ses* ancêtres : fables, contradictions, dérèglements partout.

Au milieu de celte nuit profonde, un rayon de vérité brille dans un coin de l'univers, une religion pure y subsiste ; elle descend en droite ligne du premier homme, par conséquent du Créateur; elle s'est perpétuée dans une seule branche de familles successives. Lorsqu'elle est prête à s'éteindre, Dieu paraît de nouveau et se fait entendre : il parle en maître souverain de la nature ; les llébreux étonnés tremblent, écoutent dans le silence. Il faut les séparer de toutes les nations livrées à l'erreur, les assujettir par une loi sévère. Vingt fois ils veulent en secouer le joug, autant de fois jls sont forcés de le reprendre. Lors même qu'ils y paraissent le plus soumis , ils en prennent les dogmes de travers, en corrompent la morale, allèrent le sens des promesses divines. Dieu cependant est fidèle à les accomplir ; au moment qu'il a marqué d'avance, son Verbe incarné paraît parmi les hommes, revêtu de tous les caractères de la Divinité. Annoncé par les prophètes, attendu par les justes, précédé par des prodiges, né du sang le plus noble qu'il y eût dans l'univers, il reçoit le nom de Sauveur ; admirable par sa doctrine, étonnant par ses miracles, respectable par ses vertus, aimable par ses bienfaits, il prêche le royaume des cieux. Mais cette lumière luit dans les ténèbres : il est méconnu, rejeté, condamné par la nation même qu'il venait instruire et sauver. Il meurt, ressuscite, monte au ciel, ordonne et prédii la conversion du monde : elle s'accomplit ; le christianisme est établi ; il subsiste depuis dix-huit cents ans, malgré les efforts renaissants des incrédules de tous les siècles. Voilà le tableau de la religion. On ne peut y m: connaître la main de l'Intelligence toute-puissante et éternelle, qui d'un

coup d'œil embrasse tous les siècles (1), voit toutes les révolutions que doivent subir ses créatures, trace dès le premier instant le plan qu'elle suivra dans toute la durée des temps.

§ V. — Pour en saisir l'ensemble, nous avons trois signes qu'il ne faut pas séparer. Dans l'histoire de la religion que nous présentent les écrivains sacrés, nous voyons :

1° Une chaîne de faits qui se succèdent, qui ne laissent aucun vide, où l'on ne peut rien déplacer. L'ordre de> générations et des événements nous conduit d'Adam à Noé, de Noé à Abraham, de celui-ci à Moïse, de Moïse à Jésus-Christ. La création et la chute de l'homme, le déluge universel et la dispersion des peuples, la vocation d'Abraham et les prédictions qui regardent sa poslériié, sont trois grandes époques auxquelles se rapportent les faits intermédiaires, et qui préparent de loin la révélation donnée par Moïse. Celle-ci nous fait envisager la venue du Messie et la conversion des peuples, comme le terme auquel tous ces préparatifs doivent aboutir. Voilà un plan général, un dessein suivi, qui démontre que rien n'est arrivé par hasard, et que rien n'a été écrit sans raison ; ce n'est point ainsi que sont lissues les annales mensongères des autres peuples, auxquelles les philosophes trouvent bon de donner la préférence.

2° Une chaîne de vérités prouvées par ces faits mêmes, toujours relatives aux besoins actuels et à la situation dans laquelle se trouve le genre humain. Sous la première époque, tout concourt à inculquer ce dogme capital, qu'il y a un seul Dieu créateur, dont la providence dirige tous les événements, et qu'il gouverne en maître absolu le monde qu'il a tiré du néant. Sous la seconde, tout se rapporte à démontrer que ce même Dieu est le fondateur de la société civile, l'arbitre souverain de la destinée des peuples, qu'il les place et les déplace, les élève ou les humilie, les éclaire ou les laisse dans l'aveuglement, comme il lui plaît. Sous la troisième, le but principal de la révélation est de nous convaincre que Dieu est encore l'auteur de la sanctification de l'homme, que le salut n'est point l'ouvrage de la volonté seule, mais de la grâce divine et des mérites du Médiateur. — Ainsi, depuis la notion du Créateur, et la première promesse faite à l'homme pécheur, l'étendue et la clariôde la révélation va toujours en augmentant, à mesure que l'homme devient capable de leçons pius amples et plus parfaites , jusqu'à la manifestation pleine et entière de la grâce et de la vérité par Jésus-Christ. Par la révélation primitive , la loi naturelle ne paraît connue qu'autant qu'il était nécessaire pour la prospérilé des familles, et pour engager les hommes à se rapprocher. Dieu tolère, dans les patriarches, des abus qui devaient être retranchés dans la suite des temps, mais qu'il eût été difficile d'arr&er

(l) Tlicod., deProv., oral. 1, pag. 321.

Tu es

Dcus conspector sxculoruiu. Eccl.

INTRODUCTION

pour lors, et qui ne pouvaient encore produire d'aussi mauvais effets que chez les peuples mieux civilisés. La loi de Moïse supprime ou diminue une partie de ces abus ; mais le droit des gens, ou le droit d'une nation à l'égard d'une autre, est encore trèspeu connu. Il était nécessaire que les Hébreux demeurassent isolés et dans l'état de séparation dans lequel tous les peuples vivaient pour lors. C'est seulement par l'Evangile que les grands principes de morale sociale, de charité universelle, à'humnnité, oni été enfin développés; les anciens philosophes n'en étaient pas mieux instruits que les autres hommes. Ici on reconnaît encore la sagesse de la Providence, qui ne donne à ses enfants que les leçons dont ils sont susceptibles, et n'exige d'eux des vertus que selon le degré de leurs connaissances.

3° Une chaîne d'erreurs et d'égarements chez les hommes indociles ; erreurs qui viennent toujours de la même source , de leur révolte contre l'autorité divine. Sous la loi de nature, ceux qui se sont éeartés de la tradition domestique, sont tombés dans le polythéisme et y ont persévéré ; ils ont adoré les ouvrages du Créateur sans l'adorer luimême ; leur culte n'a été qu'un chaos de profanations. Tel est encore l'étal des peuples chez lesquels le flambeau de la révélation ne s'est point rallumé; aucun progrès de la raison humaine, pendant soixante siècles, n'a été capable de les en tirer. Sous la loi mosaïque , lorsque les Juifs ont méconnu leur tradition nationale, ils se sont plongés dans l'idolâtrie, comme toutes les nations voisines ; ils ont adoré l'ouvrage de leurs mains, sont devenus aussi aveugles que si Dieu n'avait jamais daigné les instruire. Dans le sein du christianisme, quiconque abandonne la tradition universelle-ou la catholicité, tombe dans l'hérésie qui n'est qu'une philosophie erronée ; mais s'il raisonne de suite, il n'y demeure pas longtemps, il passe rapidement au déisme, au matérialisme, au pyrrhonisme absolu : ou il adore le Dieu de Spinosa, ou il n'adore rien du tout. Nous verrons dans un moment le tissu des conséquences qui conduisent à cet abîme; l'enchaînement n'en fut jamais aperçu par ceux mêmes qui s'y trouvent enlacés.

§ VI. — Parmi tous ces grands génies qui attaquent aujourd'hui la religion, en esl-i! quelqu'un qui ait entrepris de renverser le plan général de la révélation, ou qui ait fait de fortes objections p»>ur le détruire? Pas un seul ne s'en est seulement douté. A les entendre, il semble que la religion soit un horsd'oeuvre dans la société, et que l'on ne sache pas d'où elle est venue; que Jésus-Christ soit arrivé sur la terre sans être prévu ni attendu ; que le christianisme soit le résultat des idées d'un homme singulier, qui a rêvé qu'il était destiné à changer la face de l'univers. — Ce n'est point ainsi qu'il est représenté dans nos livres saints. Jésus-Christ, disent ses apôtres, n'est pas seulement d'nujourd'hui, il était d'hier, et le même pour tons Us siècles (Ilcbr. xm, 8). Il était dans les

décrets éternels avant la naissance du monde (Petr. \, 20). C'est l'agneau immolé dès la création ( Apoc. xm, 8). L'ouvrage qu'il a consommé développe enfin un mi/stère caché dans le sein de Dieu, dès le commencement des siècles, et fait comprendre la sagesse de sa conduite et de *cs desseins éternels (Ephes. m, 9, 10). Jésus-Christ a fait de l'Ancien et du Nouveau Testament une seule cl même alliance (1). Consêquemment saint Augustin soutient que le chris ianisme a existé depuis la création (lietract. i, 13, n. 3) ;etM. Ko*suct, que la religion est la même depuis l'origine du monde (Disc, sur l'hist. univ., part, xi, art. 1).

Entreprendre de prouver la vérité et la divinité du christianisme, sans avoir égard aux deux époques de la révélation qui ont précédé, ce serait lui dérober la plus frappante de ses preuves, juger du coin d'un tableau sans envisager l'ensemble, mettre notre religion de niveau avec celle des Indiens et des Chinois. Non, elle tient à l'origine du monde, et doit durer autant que lui. Les autres ne sont que des excrescences ou des taches qui obscurcissent ou défigurent le plan général, ou tout au plus des ombres qui ne servent qu'à mieux faire sortir les traits de lumière.

De même que la religion domestique des partriarches n'a dû persévérer que jusqu'au moment où les peuplades dispersées se rassembleraient pour former des corps de nation, ainsi la religion nationale des Hébreux n'a dû se maintenir que jusqu'à l'époque à laquelle les peuples mieux civilisés seraient capables de composer une société religieuse universelle. En suivant le fil de l'histoire, on voit que celte constitution même du christianisme a empêché les peuples de l'Europe do retomber dans la barbarie. Une quatrième révélation générale est donc impossible ; elle ne serait plus analogue à aucun élat de la nature humaine. Tant que l'univers sera policé , il doit être chrétien ; il ne peut être bien civilisé que par l'Evangile. Jésus-Christ a embrassé dans son plan toute la durée du monde, lorsqu'il a promis à son Eglise d'être avec elle jusqu'à la consommation des siècles. Longtemps avant la mission de Moïse, le Messie avait été annoncé comme un législateur qui devait rassembler les peuples; aucune prophétie ne nous parle d'un nouvel envoyé : lorsque Dieu lui-même a daigné nous instruire en personne, quel pourrait être le maître capable de nous donner de meilleures leçons ?

Jésus-Christ a reçu de son Père le souverain domaine sur toutes choses (Matth. xi, 27), tout a été créé par lui et pour lui, rien ne subsiste qu'en lui (/ Coloss. i, 10, 17) ; son règne dans le ciel est éternel (// Petr. i, 11), el il ne cessera sur la terre que quand tous ses ennemis seront abattus à ses pieds (/ Cor. xv,i>:i).

§ VII. Origine et progrès de l'incrédulité. D'où peut donc venir l'irréligion qui de

(i) Fecit utraque unum. Eph. u, il.

INTRODUCTION

des lumières du siècle, donnent l'irréligion comme le résultat des connaissances qu'ils ont acquises : ce n'est que l'effet des \iees qu'ils ont contractée Si nous pouvions nous flatter d'avoir plus de vertus que nos pères, il nous scr;iit permis de penser que nous sommes aussi beaucoup plus éclairés.

Les panégyristes même du siècle présent

nos jours s'est répandue dans l'Europe entière? La peste noire, qui au xir siècle ravagea une partie de notre hémisphère, ne fit pas des progrès plus rapides. Les auteurs sacrés ont constamment attribué à l'esprit de ténèbres les erreurs d-cs hérétiques , les superstitions des idolâtres, les artifices malicieux des incrédules (Ephes. v, 12), et ils

'nous ont appris à connaître les moyens dont nous font remarquer que l'âge de la philoso-

il se sert. Disons-le hardiment, nous n'avons phie annonce la vieillesse des empires, qu'elle

que trop de preuves à produire; l'incrédulité s'efforce en vain de soutenir. C'est elle qui

est fille de l'ignorance : dans un siècle qui se forma le dernier siècle des belles républiques

croit très-instruit, la religion n'est pas cou- de laGrèce et de Home. Athènes n'eut de phi-

nue. Mais celte ignorance même tient à d'au- losophes que la veille de sa ruine, qu'ils sem-

tres causes ; il en est de générales et de par- blèrent prédire. Cicéron et Lucrèce n'écrivi-

ticulières; l'histoire en est tracée daus celle rent sur la nature des dieux et du monde qu'au

des peuples qui nous ont précédés. bruit des guerres civiles qui creusèrent le

Ce n'est pas la première fois que cette ma- tombeau de la liberté (1). Triste réflexion ! Si

ladie épidémique a paru dans le monde. Les les flambeaux de la philosophie n'étaient

Grecs, parvenus au comble de la prospérité que des torches funèbres destinées à éclairer

par leurs victoires sur les Perses, se préri- les funérailles du patriotisme et de la vertu,

pilèrent dans l'épicuréisme; Rome, maîtresse il devrait être défendu, sous peine de la vie,

du monde, chargée des dépouilles de l'Asie, de les allumer jamais.

fit entrer dans ses murs avec le luxe celle Un autre spéculateur observe que le laodieuse philosophie; les Juifs, délivrés de la boureur est nécessairement superstitieux, le persécution des rois de Syrie, el enrichis par le commerce d'Alexandrie, virent éclore le saducéisme, qui n'était qu'un épicuréisme

grossier. Selon les observations de plusieurs l'on exerce, ou du séjour que l'on habite 1

politiques modernes, les mêmes vaisseaux Mais il est bon de voir par quels progrès

qui ont voilure dans nos ports les trésors du insensibles, par quel enchaînement de con-

Nouveau-Monde, ont dû y apporter le germe séquences elle est parvenue à ce point d'in-

de l'irréligion, avec la maladie honteuse qui différence, que l'on veut nous faire envisager

matelot impie, le guerrier fataliste, l'habitant des villes indifférent (2). Quelle philosophie que celle qui dépend de la profession que

empoisonne les sources de la vie.

A la suite du luxe marche la philosophie, qui n'est elle-même qu'un luxe de connaissances. Une nation qui s'applaudit d'avoir quitté les mœurs agrestes de ses aïeux, se

comme le comble de la sagesse.

§ VIII. — H y a un fait constant, et dont plusieurs philosophes sont convenus, c'est que les nations féroces, qui ravagèrent l'Europe au ve siècle et dans les âges suivants,

fait presque un point d'honneur de renoncer auraient étouffé jusqu'au dernier germe des à leur croyance. Ne serait-il pas aussi indé- connaissances humaines, si la religion n'acent de conserver l'antique religion de nos pères, que de porter les mêmes habits ? L'esprit, devenu calculateur, suppute les avantages d'une nouvelle façon de penser, comme il estime le produit d'un nouveau commerce ou d'une branche d'industrie; nos philosophes ont porlé l'exactitude jusqu'à évaluer la dépense du pain bénit et des cierges (1) : bientôt l'on marchande combien coûte la

vait opposé des barrières à leur fureur. Les ecclésiastiques, obligés à l'étude par leur état, conservèrent une faible teinture des sciences qui avaient été cultivées sous la domination des Romains. Il y eut toujours des écoles établies dans l'enceinte des chapitres et des monastères, pour l'instruction de la jeunesse ; le nom de clerc devint synonyme avec celui de lettré. La langue latine cotisa-

vertu , et l'on juge ordinairement qu'elle crée aux offices de l'Eglise, quoique fort dé-

est trop chère.

£hez un peuple corrompu par l'amour effréné des plaisirs, plus la religion est sainte, plus elle doit devenir odieuse; sa morale se trouve si éloignée du ton général des mœurs,

chue de son ancienne pureté, fut dans la suite un secours pour reprendre la lecture des anciens auteurs. Dans le loisir du cloître, les moines s'occupèrent à rassembler et à copier les écrits que le génie destructeur des

qu'elle ne peut manquer de paraître impra- Barbares avait épargnés : à la renaissance

ticable : l'esprit, énervé par les faiblesses du des lettres, les archives des églises et des

cœur, n'envisage plus celte morale qu'avec

effroi. On est descendu de sa hauleur par

une penle imperceptible; on ne se sent plus

a«sez de force pour regagner le sommet. On

argumente pour prouver qu'il est inaccessi-

monaslères ont été les uniques dépôts où l'on a relrouvé les monuments des siècles précédents.

La pompe extérieure du culte divin contribuait à entretenir un reste de goût pour les

ble, que la tête y tourne, que l'on ne peut y arts; les rapports nécessaires avec le siège

respirer : les philosophes, qui promettent do le démontrer, sont sûrs de trouver des auditeurs dociles. Les uns el les autres s applaudissent de leur sagacité, vantent les progrès

(1) Encyclopédie, Pain bénit.

de Rome, et les pèlerinages de dévotion, furent pendant longtemps le seul lien de coin-

(1) Hisl. des Etab. des Europ. dans les Indes, lorn, VU, cap. 15.

(2) Aux Mânes de louis /YV,.loii). 1, p. 207.

M INTROM

municafion entre les différentes nations de l'Europe ; la trêve de Dieu, établie par un motif de religion, suspendit par intervalles les ravages de la guerre. Un des objets de l'institution de plusieurs fêtes fut d'interrompre les travaux des serfs, accablés sous la tyrannie féodale. Avant rétablissement des foires et des inarcbés publics, les apports ou le concours des peuples aux fêtes et aux tombeaux des saints, furent le rendez-vous ordinaire des négociants (1).

Si donc il s'est trouvé quelques vestiges d'humanité, de mœurs, de police, de lumières, parmi les hommes au xve siècle, c'est incontestablement au christianisme que l'on en est redevable (2). Sans la résistance que le zèle de la religion opposa aux tentatives réitérées des mahométans, ils auraient envahi l'Italie et les Gaules; tout était perdu.

Lorsque les premiers littérateurs commencèrent à reprendre le fil des connaissances humaines, on n'avait pas lieu de prévoir que leurs successeurs se serviraient bientôt, pour attaquer la religion , des secours mêmes qu'elle leur avait conservés, et tourneraient contre elle les armes qu'ils avaient reçues de sa main : la révolution fut aussi prompte qu'elle avait été imprévue.

Il était impossible qu'au milieu des ténèbres qui avaient couvert la face de l'Europe pendant plusieurs siècles, il ne se fût glissé des abus dans la religion, que les mœurs du clergé ne se sentissent de la licence qui avait régné dans tous les états; c'est de là que l'on est parti pour lancer les premiers traits contre la constitution même du chrislianime.

Ceux qui s'annoncèrent au xvr siècle, sous le litre de réformateurs, sentirent ces abus; ils crurent y remédier en détruisant le principe auquel ils les attribuaient, savoir, l'autorité de l'Eglise. Ils ne virent pas qu'ils faisaient une brèche par laquelle toutes les erreurs allaient bientôt pénétrer; que, pour renverser successivement tous les dogmes et les fondements mêmes de la foi chrétienne, il n'y avait qu'à suivre la route qu'ils venaient de tracer. En effet, bientôt en imitant leur méthode, les sociniens rejetèrent tous les dogmes qui leur parurent incompréhensibles, citèrent au tribunal de la raison les oracles de la parole divine. Instruits par cet exemple, les déistes ne voulurent plus admettre aucune révélation , révoquèrent en doute plusieurs vérités de la religion naturelle. Enfin le matérialisme, armé do leurs arguments, osa lever sa tète allière et nier l'existence de Dit u. Les sceptiques, frappés du choc de ces divers systèmes, conclurent qu'il n'y a rien de certain; qu'en fait de religion et de morale, un philosophe doit s'en tenir au douie absolu. De là est née ['indifférence pour toutes les opinions , à laquelle on

(I) La première foire franche en France a commencé à Saint-Denis. HUt.des Etablue. Europ. dans les Indes, loin. Il, p. i.

(ÎJ Vues philos, de l'rémoiilval, I. I, p . 1 *> i , Hume,

Uni. de la muison de Tudor, loin. Il, ptgi y.

UCTION. 36

donne le nom de tolérance. Dans l'excès du délire, l'esprit humain ne peut aller plus loin.

§ IX. — Celle progression surprenante est clairement marquée par les époques des personnages qui ont été à la tête de ces différents partis, et par la date de leurs ouvrages. Luther commença de dogmatiser en 1517; Calvin, en 1532,'Lélio, Sociii et Genlilis, vers 1550. Viret, l'un des réformateurs, a parlé des premiers déistes dans son instruction chrétienne, en J5G3. Vanini, athée décidé, fut exécuté en 1619. Spinos i n'a paru que quarante ans après; La Alolle-lc-Vayer et li.iyle, deux sceptiques, ont écrit sur la fin de ce mémo siècle; Montaigne les avait précédés.

En Angleterre, les progrès de l'incrédulité ont été les mêmes. Après les divers combats des différentes sectes protestantes et soeiniennes, le déisme y eut des prosélytes. Le lord Herbert de Cherbury, premier auteur anglais qui l'ait réduit eu système, publia son livre de Veritate en 1024. Hobbes, Tolland, Blount, Schaflsbury, Tindal, Morgan, Chubb, Collins, Woolston.Dolingbroi ke.sonl venus à la suite. Ce dernier, de même que Hobbes et Tolland, a semé des principes d'athéisme dans ses ouvrages; David Hume, plus récent, a professé le scepticisme dans les siens.

Nos incrédules Français, qui parlent aujourd'hui si haut, n'ont été que les copistes des Anglais; c'est un fait aisé à vérifier. Ils ont commencé par enseigner le déisme, insensiblement ils en sont venus au matérialisme pur; pour achever la dégradation , lo pyrrhonisme absoiu se montre à découvert dans la plupart de leurs livres. Nous citerons ci-après quelques-unes de leurs maximes (1).

Ce phénomène , constamment renouvelé, ne peut être un effet du hasard ; déjà on l'avait remarque chez les anciens philosophes. Trois cents ans avant notre ère, les dogmes de la religion naturelle et de la morale avaient été trop faiblement établis par Pylhagore, par Socrate, Platon et Aristole, qui avaient précédé celte époque; ils avaient mêlé des erreurs à ces vérités essentielles. Les épicuriens et les cyniques, qui parurent alor>, attaquèrent, les uns l'existence de la Divinité ou du moins sa providence ; les autres, les lois de la morale. Leurs égarements furent remplacés par les hypothèses de Pyrrhon et de ses descendants, qui ne voulaient admettre aucune vérité.

II n'en faut pas davantage pour convaincre un cspiit droit, non-seulement de la nécessité de la révélation, mais du besoin que nous avons d'une autorité visible pour nous guider en matière de religion : l'une de ces vérités découle évidemment de l'autre. L'au-

(1) Les seclaieurs des divers systèmes d'incicdulité ne sont appuyés sur aueune preuve positive, mais sur les difficultés qu'ils voient dans les op nions do leurs adversaires. Des difficultés ei îles Objections peuvent inspirer îles doutes ; mais elles n'opèrent point la conviction. En général, les incrédules sont

Douants, Incertains et non persuadés,

tour de l'article Unitaires, dans l'Encyclopédie, a très-bien montré la progression que doit faire un raisonneur, dès qu'il a franchi la barrière de l'autoriié (1). Sur ce point important, les principes sont exactement d'accord avec les faits, ils servent d'appui les uns aux autres.

§ X. — Le premier essai des novateurs fut d'attaquer l'autorité de la tradition : ils ne virent pas qu'en renversant la tradition des dogmes, ils sapaient du même coup la tradition des fails. Car enfin on ne conçoit pas pourquoi il est plus difficile aux hommes de rendre témoignage de ce qu'ils ont entendu, que d'attester ce qu'ils ont vu : s'ils sont indignes de croyance sur le premier chef, nous ne voyons pas quelle confimee on peut leur accorder sur le second. Dès que la tradition des faits est aussi caduque et aussi incertaine que la tradition des dogmes, le christianisme ne peut se soutenir, il est appuyé sur des faits. Tous les arguments que l'on a rassemblés contre l'infaillibilité de la tradition dogmatique, ont donc servi à ébranler en général toute certitude morale ou historique (2). Celle-ci étant intimement liée à la certitude physique, comme nous le ferons voir, les coups portés à l'une ne pouvaient manquer de retomber sur l'autre. Quand on est parvenu à douter des vérités physiques, il ne reste qu'un pas à faire pour coniester les principes métaphysiques sur lesquels portent nos raisonnemenis. A proprement parler, ces trois espèces de certitude sont appuyées sur le même fondement, sur le sens commun (3); l'on ne peut donner atteinte à l'une, sans (jjimiriuer la force des autres.

(1) Voy. encore Bayle, Dicl. Cril., art. Acosla. Apol. pour les cathol. , t. Il, c. i.

(2) Voy. Daillé, de Um Patrurti.

(3) Voy. Beaiies , An essai on ihe Natura ad immiiiabiliiy of Truth. — [Les ailleurs des différentes éditions de Besançon ont placé ici une note pour établir que Bergier a été l'un des précurseurs de l'école de Al. de Lamennais sur les principes de certitude. Bergier admettait sans douie l'autoriié comme l'un des principaux motifs de certitude ; mais;l était loin de la regarder comme Punique fondement de la vérité. Voici les principaux passages extraits de seséciits, qui montrent combien il avait en estime le grand principe d'autorité pour servir de base aux jugements : « Ap/oprement parler, dit Bergier, ces trois e*pèces de certitude, c'esi-à-dire la certitude métaphysique, la certitude physique et la certitude morale , sont appuyées sur le même fondement, sur le sens commun, t Il s'exprime ainsi dans son Traité de la vraie religion : t Jbin dernière analyse, la certitude métaphysique se réduit, aussi bien que les auties.au dictamen du sens commun. » Nous lisons dans le même ouvrage que i par la conduite de Dieu envers le genre humain, dès l'origine du monde, par les égarements des peuples qui ont oublié la révélation primi ive, par les erreurs des philosophes anciens et modernes, il est piouvé jusqu'à l'évidence que la raison seule est très-faible., qu'elle n'a jamais su dicter à l'homme ce qu'il devait croire et pratiquer, i — < A parler exactement, l'homme n'a que des lumières d'emprunt ; Dieu l'a créé pour être façonné par l'éducation et la société ; abandonné à lui-même, il serait presque rédui à l'animalité pure : il est de la nature de l'homme que la religion lai soit trans-

INTRODUCTION

Dans

a vue de détruire l'autorité de la tradition dogmatique, les novateurs soutinrent que les pasteurs de l'Eglise avaient changé la doctrine des apôtres, que la plupart de nos dogmes sont de nouvelles inventions de la théologie. Aujourd'hui les incrédules nous apprennent que les apôlres mêmes ont changé la doctrine de Jésus-Christ; que le christianisme, tel que nous le professons, a été fabriqué par saint Paul et par ses sectateurs. Julien avait fait celte rare découverte, il l'a transmise aux docteurs modernes (1). Pour décréditer les témoins de la tradition, les critiques protestants se sont déchaînés contre les Pères de l'Eglise ; ils ont suspecté leur doctrine, leur morale, leur capacité, leur conduite, leur bonne foi (2). Des anciens Pères aux apôtres la distance n'est pas longue, les déistes l'ont franchie; ils ont appliqué aux apôtres les mêmes reproches

mise par l'éducation. > — < A proprement parler , la raison n'est rien autre chose que la faculté d'ètic instruit et de seniir la vérité, lorsqu'elle nous est proposée. » (l)ict. théol., art. liaison.) De pour qu'on n'abuse du mot religion naturelle, il a soin d'observer que la religion prescrite aux premiers hommes était naturelle, dans ce sens qu'elle était conforme aux besoins de l'humanité, à la nature de Dieu et à la nature de l'homme ; que lorsque nous en sommes instruits, nous pouvons , par les lumières de la raison, en sentir et en démontrer la vérilé ; mais qu'elle n'est point naturelle dans ce sens qu'aucun homme soit parvenu , par tes propres recherches, à en découvrir tous les dogmes et tous les préceptes , et à b-s professer dans leur pureié. Personne ne l'a connue que ceux qui l'ont reçue par tradition. » {Traité de la vraie Religion.)

i Vainement les déis'es d sent que les devoirs de la religion naturelle sont fondés sur des relations essentielles entre Dieu et nous, entre nous et nos semblables , et qu'ils sont gravés dans le cœur de tous les hommes. Si l'éducaiion, les leçons de nos maîtres , l'exemple de nos concitoyens , ne nous accoutument pointa en lire les caractères, c'est un livre fermé pour nous. Une expérience générale, et q »i date depuis six mil e ans , doit nous convaincre que la raison humaine , privée du secours de la révélation, n'est qu'un aveugle qui marche à tâtons dans le plus grand jour. » (lbid.)—* Autre chose est de découvrir une vérité par la seule réflexion, autre est de la démontrer lorsqu'elle est connue. » (lbid.), — Enfin, « l'on n'établit point le pyrrhonisme en se fixant à la tradition constante, uniforme, universelle, de mus les peuples dans leur origine, qui aitesle une révélation. C'est au contraire, en suivant une roule différente, en donnant tout au raisonnement et rien à la tradition, que les philosophes ont fait naître le pyrrhonisme. Tous ceux qui veulent reten r la même méthode aboutiront au même terme; Dieu a voulu nous instruire par la tradition et par Ja voie d'autorité, et non par le raisonnement. •> (lbid.) Voy. Certitude, Loi naturelle. Il serait irès-téinérane de conclure de ces passages qu'aux yeux de Bergier le sens commun était le seul niolil de certitude. (Jn ne peut lire deux pages de ses écrits sans reconnaître le contraire.]

(1) Uist. ait. deJ.-C, Table des suints. Examen crit. de saint Paul, etc.

(2) Daillé, de Usu Palrum. Si les apôlres euxmêmes n'ont pas été exempis d'erreurs et de faiblesses, faut-il s'étonner que leurs disciples les plus zélés en aient été susceptibles? Barbeyrac , Truite de la morale ries Pères, c. S, § 3(J, etc.

~g INTRODUCTION

que l'on avait faits à leurs successeurs (1). 11 n'est pas une seule de leurs objections contre les écrits des Pères, qui n'ait été rétorquée contre roux des apôtres. Les mêmes arguments que les critiques avaient faits contre l'authenticité de certains livres de l'Ecriture, ont été tournés par les incrédules contre tous les autres livres ; les objections que l'on oppose actuellement aux miracles du christianisme ont été forgées par les protestants contre les miracles opérés dans 1 Eglise romaine.

Lorsqu'il fut question d'examiner la mission des prétendus réformateurs, les catholiques objectèrent quedes hommes, quiavaient été sijets à toutes les passions humaines et à des erreurs dont leurs disciples étaient forcés de rougir, ne pouvaient avoir été suscités de Dieu pour réformer l'Eglise. Pour se tirer de ce mauvais pas, les novateurs répondirent que les apôtres mêmes avaient été sujelsaux erreurs et aux passions humaines, et s'efforcèrent de le prouver. De ces accusations, quoique fausses, les déistes concluent que les apôtres n'ont point été envoyés de Dieu pour éclairer et corriger les hommes : bientôt cette critique impie s'est jetée sur Jésus-Christ même, a noirci sa doctrine, ses mœurs, ses intentions, ses vertus, et a tiré contre lui la même conséquence. Les sociniens, devenus déistes, affectèrent de faire de pompeux éloges de Jésus-Christ; mais ils vomirent des torrents de bile contre Moïse (2) : leurs successeurs, moins hypoctites, ont également blasphémé contre l'un et l'autre. Les manichéens et les marcionites, qui soutenaient que la religion juive était trop giossière pour avoir été révélée par un Dieu infiniment sage, prétendaient aussi que ce monde est trop imparfait pour être l'ouvrage d'un Dieu infiniment bon : ainsi s'enchaînent les erreurs.

Si nous disons aux protestants qu'un fidèle doit user de sa raison pour connaître quelle est la véritable Eglise, et pour peser les preuves de son infaillibilité ; mais qu'après l'avoir connue, il doit se laisser guider par celte autorité : absurdité 1 s'écrienl-ils ; il s'ensuivrait que l'Eglise pourraitenseigner toutes sortes d'erreurs, sans que ses membres aient droit de consulter leur raison, poui savoir s'ils doivent les admettre ou les rejeter. Est-il plus difficile à la raison de juger quelle est la vraie doctrine que de savoir quelle est la véritable Eglise ? Très-bien, ont répliqué les déistes; selon vous, on ne peut juger de la mission de Jcsus-Christ et des apôtres, ni de l'inspiration des livres saints, que par la raison ; donc c'est encore à elle de voir si leur doctrine est vraie ou fausse : autrement Jésus-Christ, les apôtres, l'Ecriture, pourraient enseigner toutes sortes d'erreurs, sans que nous eussions droit de consulter la raison, pour savoir si nousdevons les admettre ou les rejeter.

En vertu de celte rétorsion, il a fallu Convenir que c'est à la raison en dernier ressort de juger quelle est, dans l'Ecriture même, la doctrine digne ou indigne de Dieu, par conséquent révélée ou non révélée. Alors l'Ecriture ne nous impose pas plus d'ob igationde croire, que tout autre livre. C'est le déisme pur. Dans les ouvrages faits par les prolestants contre les déistes, nous n'avons vu aucune réponse à cet argument.

Les différentes sectes, pour s'établir, demandèrent la tolérance, bien résolues de ne pas l'observer lorsqu'ellesauraientacquis des forces. Selon les principes qu'elles posèrent, la tolérance doit être illimitée; les juifs, les mahométants, les païens, les déistes, les athées, ont autant de droit d'y prétendre qu'un hérétique quelconque. Ce point a élé démontré de concert parles catholiques, par les protestants, parles incrédules (1). En effet toutes les raisons sur lesquelles les calvinistes avaient exigé la tolérance ont été rétorquées contre eux-mêmes par les sociniens (2). Les déistes, à leur tour, s'en sont servis pour prouver qu'il leur était permis de dogmatiser (3). Enfin, les alliées les font valoir aujourd'hui en leur faveur, et s'en autorisent pour enseigner impunément le matérialisme (k). 11 esl ainsi démontré par le fait, aussi bien que par le raisonnement, que la tolérance universellement réclaméo est l'aliment de toutes les erreurs et la destruction de toute religion.

§ XL — Si nous suivons la progression des controverses qui se sont élevées successivement, nous ne verrons pas moins l'effet que devait produire le principe d'où l'pn est parti, et la chaîne de conséquences qu'il a fallu parcourir. Dès que les réformateurs se turent élevés contre l'autorité de l'Eglise, et qu'ils s'arrogèrentledroit de juger du sens de l'Ecriture, ce livre divin, loin de concilier les opinions etde réunir les esprits, ne servit qu'à les diviser. Les mêmes arguments, par lesquels les calvinistes avaient attaqué le mystère de l'Eucharistie, servirent aux sociniens pour combattre tous les autres mystères. La plus forle objection que les premiers aient cru faire contre la transsubstantiation a élé tournée par David Hume contre tous les miracles (5). D'autres sont allés plus loin. Si Dieu ne nous a point enseigné d'autres vérités que celles qui paraissent d'accord avec ta lumièro naturelle ,on ne voit pas pourquoi la révélation était nécessaire. Dès que le christianisme nous enseigne des mystères, il y a lieu de penser qu'il n'est pas une religion révélée, et qu'il n'est pas appuyé sur des

(I) Papin, sur la tolérance des protestants ; flayle, Coin. l'Int. , pari, il , c. 7. Traiié sur la tolérance ,

(t) Première lettre écrite de la Montagne , p. 23 et 20 ; Troisième lettre, p. 97, 98, H8.

(2) Yoy. Morgan, Moral philosopher, etc.

22; Hume, llisl. nai. de la ll>ligion. p. 68.

(2) llossiicl, 0' Avert. aux protestants, pari. m.

(3) Emile, loin. III, pag. 172. Lettre a M. de ISeaumont, p. 74.

(i) Si/si. de la nature, I. 11, c. il, 12, 18. ('») L'auteur il Emile a très-bien pimué aux proicsiants, qu'en établissant le déisme, il n'avait lait

niie suivie les piineipes fondamentaux de la léloruic Deuxième lettre de lu Montagne, p. u , 09.

preuves sûres. Les ennemis de !a révélation commencent par les préjuger fausses : il n'esl pas besoin, selon eux, de preuves surnaturelles pour établir des vérilés conformes aux lumières de la nature; preuve, selon eux, qui ne peut nous obliger à croire des dogmes contraires à nos idées surnaturelles. Ou a donc contesté les prophéties et les miracles ; on a soutenu qu'ils sont non-seulement faux, mais impossibles : pour le prouver, on a eu recours au système de la nr'cessitéou de\afalalité,qu\ tienlau matérialisme. Mais si les preuves du christianisme sont autant de fables, si celte religion qui paraît si sainte n'est qu'une imposture, y a-t-il une Providence qui veille sur la religion, un Dieu qui exige de l'homme un culte, et qui lui impose des lois? Lorsqu'un pareil doute vient à éclore, on n'est pas loin de l'athéisme.

Les déistes ont encore attaqué la révélation, parce qu'elle n'a pas élé donnée à tous les hommes ; on leur a montré que leur prétendue religion naturelle est dans le même cas, qu'elle a élé méconnue par les païens, qu'elle est ignorée des peuples barbares : nouvelle objection contre la Providence ; les athées l'ont fait valoir. On a démontré aux déistes que quiconque admet un Dieu, admet des mystères; que plusieurs attributs de Dieu sont incompréhensibles, et semblent inconciliables. Pour ne pas reculer, nos déistes révoquent en doute tous les attributs de la Divinité que l'on ne conçoit pas. Il n'est pas difficile aux athées de tourner en ridicule un Dieu dont les déistes n'osent rien affirmer.

Ceux-ci fondent leur incrédulité sur l'intufûsance des témoignages de la révélation ; les premiers établissent la leur sur l'insuffisante des preuves que fournit la raison. Selon les déistes, la Providence n'a pas assez fait de bien aux hommes dans l'ordre de la grâce; selon les athées, elle n'en a pas assez fait dans l'ordre de la nature, puisqu'il y a du mal dans le monde. Mais prendrons-nous pour mesure de la bonté divine l'entêtement des esprits opiniâtres et l'ingratitude des mauvais cœurs? En comparant la justice divine à la justice humaine, les déistes et les sociniens ont soutenu que Jésus-Christ n'a pas pu satisfaire pour nous ; en comparant la bonté divine à la bonté humaine, les athées concluent que l'existence du mal anéantit le dogme de la Providence.

§ XII. — L'axiome sacré des uns et des autres est que l'homme ne doit écouter que sa raison, ne se rendre qu'à l'évidence, rejeter tout ce qui lui paraît faux et absurde. Voyons les divers usages que l'on a faits de celle maxime séduisante.

Je vois clairement que telle loi, telle discipline, tel usage religieux est un abus ; que la raison, le bon ordre, le bien public en exigent la réforme : donc je dois travailler à introduire une discipline contraire, malgré tous les obstacles; rompre, s'il le faut, toute société avec ceux qui s'obstineront à maintenir l'usage actuel. Voilà le fondement de la conduite de tous les schismaliques.

Dict. de Tnr.oi.. dogmatise . 1.

INTRODUCTION

Je conçois avec n'y a qu'un

une évidence invincible, qu'il n'y a qu'un seul Dieu; la divinité de Jésus-Christ est donc une erreur : qu'un corps ne peut pas être en différents lieux au mémo moment; la présence réelle de Jésus-Christ, dans toutes les hosties consacrées , est donc un dogme absurde : que Dieu ne peut pas être un et trois ; le mystère de la Trinité est donc une contradiction. Les passages de l'Ecriture qui semblent prouver la divinité du Verbe, la présence réelle, ou la Trinité, doivent être expliqués par d'autres qui me paraissent dire le contraire. Ainsi ont raisonné les ariens, les sociniens, les protestants, et tous les sectaires qui ont paru depuis la naissance de l'Eglise.

Je suis intimement convaincu que Dieu ne peut pas révéler des dogmes absurdes, inintelligibles, contradictoires, indignes de sa sagesse et de sa véracité suprême; je vois de pareils dogmes dans toutes les religions qui se disent révélées ; donc toutes ces prétendues révélations sont des chimères; donc toutes les preuves sur lesquelles on peut les appuyer, sonl fausses ; donc il faut s'en tenir à la religion naturelle. Tel est le système des déistes.

Il n'est pas possible de douter qu'un Dieu, qui prendrait intérêt au culte des homme-, ne leur en révélât directement, actuellement et sans interruption, la forme; il ne souffrirait pas qu'ils le lui refusassent par une iguorance invincible. S'il y avait un Dieu, s'écriait Toland, et un Dieu qui s'intéressât au bonheur des humains, sans doute il prendrait pitié de l'état d'incertitude et d'ignorance où je suis (1). C'esl le langage de ceux qui soutiennent l'indifférence des religions, et qui n'en veulent aucune.

11 est évident qu'un être doué de qualités incompatibles, dont les attributs sont inconciliables et contradictoires, n'existe pas : or, quelle que soit l'idée que l'on veut me donner de Dieu, non-seulement je n'y conçois rien, mais j'y vois des contradictions formelles : donc Dieu n'existe pas el ne saurait exister. Les athées ne cessent de répéter celte prétendue démonstration (2).

Un philosophe ne doit admettre que ce qu'il conçoit, et dont l'existence lui est démontrée. Or, ce qu'on dit des esprils on des substances distinguées de la matière, est inconceva^ ble ; leurs qualités , leurs opérations, leur manière d'être sont autant de mystères inintelligibles, dont on ne peut avoir aucune idée claire. Je ne conçois que des corps, mes sens ne peuvent m'attestér l'existence d'un être distingué de la matière : donc tout est matière, les esprits sonl des chimères. Voilà le grand argument des matérialistes.

Puisqu'un philosophe ne doit admettre que ce qu'il conçoit, je ne puis affirmer l'existence d'aucun être quelconque. L'essence de la matière et la plupart de ses propriétés sont inconcevables. Ce que l'on dit du temps

(1) Diat. sur l'àme, pag. 6i.

(i) Sysl. de la nul ., loin. Il, ch, t. Traité des er> rears populaires, p*g- il i, etc.

INTRODUCTION

ou do la durée, soit finie, soit infinie, de l'espace créé O'i incréé, du mouvement, de la divisibilité de la matière, du principe intérieur des opérations de l'homme, des causes physiques, etc., est inintelligible; il n'est pas un seul de ces objets sur lequel on ne puisse faire des questions insolubles; d'ailleurs les sens nous trompent, ils ne nous attestent que des apparences ; leur témoignage ne doit jamais prévaloir à celui de la raison ; donc il n'y a rien de certain ; l'on doit tout au plus admettre des probabilités et des vraisemblances. Ainsi ont parlé les acataleptiques, les académiciens, les sceptiques, les pyrrhoniens souvent copiés par les philosophes modernes (1).

§ XIII. — Si la maxime sur laquelle se fondent les incrédules est vraie, le pyrrbonisme est donc le seul système raisonnable. Après avoir supposé que l'évidence de nos idées doit être la seule règle de nos jugements, on prouve doctement que cette évidence est réduite à rien. Un philosophe ne la voit que dans ses propres opinions, quelque absurdes qu'elles soient d'ailleurs (2).

Pour résumer en deux mois, les protestants ont dit : nous ne devons croire que ce qui est expressément révélé dans l'Ecriture, el c'est la raison qui en détermine le vrai sens. Les sociniens ont répliqué : donc nous ne devons croire révélé que ce qui est conforme à la raison. Les déistes ont conclu : donc la raison sufût pour connaître la vérité sans révélation ; toute révélation est inutile, par conséquent fausse. Les alliées on repris : or ce que l'on dit de Dieu et des esprits est contraire à la raison : donc il ne faut admettre que la matière. Les pyrrhoniens vieunenl fermer la marche, en disant : le matérialisme renferme plus d'absurdités el de conlradiclious que tous les autres systèmes : donc il ne faut en admettre aucun (3).

Selon un déi>le anglais: de même que le calvinisme a produit des enthousiastes dans son origine, il afaitéclore enfin des athées. Lin athée n'est qu'une espèce d'enthousiaste, idolâtre de sa raison, qui déclame contre Dieu et sa providence (k).

Ainsi le premier pas dans la carrière de l'erreur a conduit nos raisonneurs téméraires au dernier excès d'aveuglement ; ainsi la raison livrée à elle-même ne trouve plus

(1) Quiconque ne se rendrait réellement qu'à l'évidence, ne serait ^uère assuré (|iie de sa propre existence. De tEsprxt , i. I, noie, p. 22.

(2) Je n'ose être d'aucun avis; je ne vois qn'iiicompréliensiliililé dans l'un el dans l'autre sysiéme. Quest. sur CEncijclop. , Idée, seci. 1. Adorez Dieu , soyez honnête homme , el croyez que deux et deux foui quatre. Dicl. philos., Nécessaiie.

(3) K» tr.içani celle généalogie impure, nous n'avons aucune intention de chagriner les protestants ; s'ils méconnaissent leurs descendants, ceux-ci, plus honuâies , ne renient point leurs ancêtres ; ce sont lus protestants , disent-ils, qui ont commencé la révolution ; mais ils ne sont pas allés assez loin. Eli Ha l'on 6kl allé si loin, qu'il faudra nécessairement reculer.

(4) Morgan. Moral philosopher, lom. I , p. 211).

de borne où elle puisse s'arrêter ; eile est entraînée par le fil des conséquences beaucoup plus loin qu'elle n'avait prévu. Tout homme, qui a suivi la naissanee et le progrès de différentes opinions, est convaincu qu'entre la vérité établie par la main de Dieu et le pyrrhonisme absolu, il n'y a point de milieu où l'esprit humain puisse demeurer ferme.

Quiconque se pique de raisonner , doit être chrétien catholique, ou entièrement incrédule, et pyrrhonien dans toute la rigueur du terme.

Nos adversaires mêmes ont confirmé par leur aveu la vérité de cette théorie : ils disent que le christianisme une fois détruit , l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme ne tiennent presque plus à rien ; mais que si l'on admet un Dieu, l'on est forcé de dévorer^ toute la suite des conséquences qu'en tirent" les superstitieux, c'est-à-dire les chrétiens; que ceux-ci raisonnent plus conséquemment, et sont plus d'accord avec eux-mêmes que les déistes ; que le déisme est un système où l'esprit humain ne peut pas longtemps s'arrêter (1). C'est donc uniquement la crainte des conséquences qui conduit les incrédules à l'athéisme ; de peur d'être forcés à croire trop, ils prennent le parti de ne rien croire du tout. Leur manière de philosopher, dit un encyclopédiste , n'est au fond que l'art de décroire (2). De même que les sociniens ont démontré aux protestants qu'ils n'avaient pas suivi leur principe jusqu'où il peut aller, et s'étaient arrêtés sans savoir pourquoi, un déiste prouve aux sociniens qu'ils sont coupables de la même inconséquence. Mais un athée retombe sur les déistes, et leur montre qu'ils sont eux-même3 des raisonneurs pusillanimes, et qu'ils se contredisent ; enfin un pyrrhonien, à son tour, fait voir aux athées qu'ils déraisonnent , qu'un dogmatique quelconque prêle le flanc à ses adversaires, et se trouve bientôt percé de ses propres traits. Nous demandons si, la dispute étanl réduite à ce point, le triomphe delà religion peul encore paraître douteux ? pour se débarrasser de ses ennemis, elle n'a qu'à leur laisser le soin de s'enlre-détruire.

§ XIV. — Quand on connaît les vrais motifs qui déterminent la plupart des déserteurs de la religion, l'on n'est plus tenté de leur prêter l'oreille; ils ont eu la complaisance de les dévoiler eux-mêmes.

Si nous remontons, dit l'un d'entre eux, à la source de la prétendue philosophie de ces mauvais raisonneurs, nous ne les trouverons point animés d'un amour sincère pour la vér rite ; ce n'est point des maux sans nombre que la superstition a faits à l'espèce humaine, dont nous les verrons touchés; nous verrons qu'il* se trouvent gênés des entraves importunes que la religion, quelquefois d'accord

(t) Syst. de la nal. , tom. Il, c. 7, p. 221 el suiv. Cliap. i2, i>a£. 357. Première lettre à Sophie, pag. ii; Deuxième lettre, pag. il, Dial.&ur l'âme, pat;, l&o , li(J ; Le Bon Sens, | 1 1,7, I KS.

(-2) Kncuelop., lunaires, p. 5j9.

INTRODUCTION

avec la raison, mettait à leurs dérèglements, pesé les choses plus mûrement Unvolup-

Ainri c'est leur perversité naturelle qui les tueux, un débauché enseveli dans la crapule,

rend ennemis de la religion ; ils n'y renoncent tin ambitieux, un intrigant, un homme fri-

que lorsqu'elle est raisonnable ; c'est la vertu vole et dissipé, une femme déréglée, un bel es-

qu'ils haïssent encore plus que l'erreur et l'ab- prit à la mode, sont-ils donc des personnages

surdité. La superstition leur déplaît, non par bien capables de juger d'une religion qu'ils

sa fausseté, non par ses conséquences fâcheu- n'ont point approfondie, de sentir la force

ses, mais par les obstacles quelle oppose à d'un argument, d'embrasser l'ensemble d'un

leurs passions, par les menaces dont elle se système? Les hommes corrompus n'at-

sert pour les effrayer, par les fantômes qu'elle taquent les dieux, que lorsqu'ils les croient

emploie pour les forcer d'être vertueux... — ennemis de leurs passions. — Cependant, se-

Des mortels emportés par le torrent de leurs Ion le même auteur, « il faut être désinté-

passions, de leurs habitudes criminelles, de la « ressé, pour juger sainement des choses ;

dissipation, des plaisirs, sont-ils bien en état « il faut des lumières et de la suite dans l'es-

de chercher la vérité, de méditer la nature hu- « prit pour saisir un grand système. Il n'ap-

maine, de découvrir le système des mœurs, de « partient qu'à l'homme de bien examiner

creuser les fondements de la vie sociale? La « les preuves de l'existence de Dieu et les

philosophie pourrait-elle se glorifier d'avoir « principes de toute religion L'homme

pour adhérents, dans une nation dissolue, « honnête et vertueux est seul juge compé-

une foule de libertins dissipés et sans mœurs, « tent dans une si grande affaire (1). » qui. méprisent sur parole une religion comme Si, avant de lire un livre écrit contre la

lugubre et fausse, sans connaître les devoirs religion , l'on commençait par demander :

qu'on doit lui substituer? Sera-t-elle donc bien L'auteur est- il un homme de bien, vertueux,

flattée des hommages intéressés, ou des applau- honnête, sage, désintéressé? il est fort dou-

dissem?nts slupides d'une troupe de débauchés, teux qu'aucun de ces ouvrages fût dans le

de voleurs publics, d'intempérants, devolup- cas de faire fortune. tueux, qui, de l'oubli de leur Dieu et du mépris qu'ils ont pour son culte , concluent qu'ils ne se doivent rien à eux-mêmes ni à la société, et se croient des sages, parce que souvent, en tremblant et avec remords, ils fou-

Un Uoisième dit avec franchise : J'aime mieux être anéanti une bonne fois , que de brûler toujours; le sort des bêtes me parait plus désirable que le sort des damnés. L'opinion qui me débarrasse de craintes accablanlent aux pieds des chimères qui les forçaient à tes dans ce monde me paraît plus riante que

respecter la décence et les mœurs (1)?

Nous n'aurions pas osé dire d'aussi terribles vérités, mais il nous est permis de les copier; les incrédules ne peuvent être mieux définis que par les maîtres qui les ont formés.

L'auteur du Système de la nature ne s'est

l'incertitude où me laisse l'opinion d'un Lieu sur mon sort éternel... On ne vit point heureux , quand on tremble toujours. Un Dieu qui damne éternellement est évidemment le plus odieux des êtres que l'esprit humain puisse inventer (2).

Voilà donc la source dans laquelle nos

pas exprimé avec moins d'énergie, en re- philosophes ont puis^ tant de lumières, la

cherchant les causes qui peuvent porter à crainte de brûler toujours; mais cette crain-

l'athéisme et à l'irréligion. La première est, te n'entre point dans une âme pure, hon-

selou lui, l'indignation qu'inspire à tout nête, vertueuse : l'enfer n'est destiné qu'aux

homme qui pense la vue des maux qu'ont méchants. Avouer que l'on est tourmenté

produits dans le monde l'idée de Dieu et la par celle idée, c'est reconnaître que l'on n'a

religion. La seconde est la crainle impor- pas la conscience nette. Nos adversaires pré-

tune que doil faire naître dans- l'esprit de tout raisonneur conséquent l'idée d'un Dieu tel que ses affreux ministres le peignent, c'est-à-dire d'un Dieu vengeur du crime, et rémunérateur de la vertu. La troisième sont les passions et les intérêts des hommes qui les poussent à faire des recherches.

La question est de savoir si un esprit préoccupé par la crainte, par les passions, est fort en état de faire des recherches avec succès, et de découvrir la vérité. Nous conviendrons, dit-il, que souvent la corruption des mœurs, la débauche, la licence, et même la légèreté d'esprit, peuvent conduire àl'irréligion ou à l'incrédulité ; maison peut être libertin, irréligieux, et faire parade d'incré-

fèrenl, non l'opinion la plus vraie et la mieux prouvée, mais la plus riante et la plus commode ; c'est le goût et non le raisonnement qui les détermine.

L'un des derniers qui aient écrit, convient de mêmequ'entrelareligion et l'athéisme, c'est le cœur, le tempérament, cl uon la raison qui décide du choix (3).

L'auteur du livre de l'Esprit n'avait pas trop bonne opinion de ses confrères. Peutêtre , dit -il, nos auteurs sont -ils quelquefois plus soigneux de la correction de leurs ouvrages que de celle de leurs mœurs, et prennent-ils exemple sur Averroès, ce philosophe qui se permettait, dit-on, des friponneries , qu'il regardait non-seulement comme, peu nuisibles, mais même comme utiles à sa ré-

dulité, sans être athée pour cela... Bien des

gens renoncent aux préjugés reçus, par vanité' pulation (4j.

et sur parole ; ces prétendus esprits forts

n'ont rien examiné par eux-mêmes, ils s'en (1) s L de la m u „, fc |0 2C0 ct suiv,

rapportent a d autres qu ils supposent avoir ty Le Bon Sens, § 108 , 182, 188.

(5) Aux mânes de Louis XV, p;ig. 291.

(1) Essai sur les préjuijés, c. 8, p. 181 et suiv. (4) De l'Esprit, 2e D,sc, c. 0, p. Ui.

IKTUODl'CTION.

Un autre avoue qu'au ternit» de la caducité, les principes de la religion reprennent l'ascendant , parce qu'alors nous n'avons plus besoin des raisons qui nous tranquillisaient au sein des plaisirs (1). Il est donc bien décidé que l'on n'est incrédule qu'autant que l'on a besoin de raisons pour se tranquilliser au sein des plaisirs.

§ X.V. — Peut-être en est-il plusieurs qui ne méritent point ce reproche, et qui ont au moins des mœurs décentes. Mais ce n'est point à nous de faire des recherches sur leur conduite ; nous ne pouvons eu juger mieux que sur leur propre témoignage. Or, il est difficile d'avoir bonne opinion de maîtres qui. de leur aveu, ont formé tant de disciples corrompus, et de nous fier à des principes toujours adoptés par les cœurs vicieux et par les esprits pervers.

Selon eux, nous attribuons mal à propos à l'incrédulité les vices qui viennent plutôt du luxe et des passions (2) : soit ; donc ils ont encore plus de tort de les attribuer à la religion. Mais dans quel cas les passions causeront-elles plus de ravage ? Sous le joug de la religion qui les condamne, ou sous le règne de l'incrédulité qui leur lâche la bride? Jamais le luxe ne fut porté à l'excès chez une nation, sans traîner à sa suite le libertinage d'esprit et de cœur. Que la philosophie incrédule soit fille du luxe, comme tous les autres vices, oVst ce que nous n'ignorons pas; un tel père ne fera jamais honneur à ses enfants.

L'athéisme, disent-ils, n'est point fait pour le vulgaire, ni même pour le plus grand nombre des hommes Des êtres ignorants, malheureux et tremblants se feront toujours des dieux... Les principes de l'athéisme ne sont point faits pour le peuple, ni pour les esprits

leurs de la vérité n'aient encore aufourd hui le même sort.

Ils demandent quel mal on peut faire aux hommes m leur proposant ses idées? Le pis aller est de les laisser dans le doue et dans la dispute; n'y sont-ils pas déjà (lj ? Mais ils observent que , po.ir bien des gens, leur ôter les idées de Dieu, ce serait leur arracher une portion d'eux-mêmes (2); que le doute sur ce sujet n'est rien moins qu'un oreiller commode (3) ; que le doute, en lait de religion, est un état plus cruel que d'expirer sur la roue (i). Rendons grâce à ces maîtres charitables qui veulent nous arracher une portion de nous-mêmes, et nous mettre dans un étal pire que d'expirer sur la roue. Si, après des déclarations aussi précises, ils viennent à bout de séduire quelqu'un, il a grandeenvie d'être séduit. Montai gne, parlant d'eux, les appelait hommes bien misérables et écervelés, qui lâchent d'être pires qu'ils ne peuvent (5).

§ XVI. — On croit peut-être que les incrédules modernes ont fait des découvertes dont les anciens n'avaient aucune connaissance, qu'ils ont créé de nouveaux systèmes ; erreur. Ils ont puisé leurs matériaux dans des sources abondantes, et qui ne sont point inconnues. Pour attaquer les vérités de la religion naturelle, ils ont ramené sur la scène les objections des épicuriens, des pyr~ rhoniens, des cyniques, des académiciens rigides et des cyrénaïques ; c'est une doctrine renouvelée des Grecs. Mais ils ont passé sous silence les raisons par lesquelles Platon, Socrale, Ciccron, Plutarque, et d'autres, ont réfuté toutes ces visions. Contre l'ancien Testament et la religion juive, ils ont rajeuni les difficultés et les calomnies des manichéens, des marcioniles, de Celse,

frivoles, ni pour les hommes ambitieux et re- de Julien, de Porphyre, et des autres philo- ■muants, ni pour un grandnombre de personnes instruites d'ailleurs, mais qui n'ont point assez de courage (3). Cependant l'on répète sans cesse la maxime que la vérité est faite pour tout le monde; d'où il s'ensuit clairement que l'athéisme n'e^t pas la vérité.

Leucippe, Démocrite, Epicure, Straton, et quelques autres Grecs, osèrent déchirer le voih épais du préjugé, et prêcher l'athéisme ; ils ne furent pas écoulé*. Chez les modernes, llobbis, Spinosa, liuqie, etc., ont marché sur

sopties ; le plus célèbre de nos adversaires en est convenu (6). On en retrouve la plupart dans Origènc, dans Tertullien , dans saint Cyrille, dans saint Augustin, et dans les autres Pères de ces temps-là ; mais les incrédules ont supprimé les réponses de ces auteurs.

Lorsqu'il a fallu combattre le christianisme, nos adversaires ont été encore mieux servis ; ils ont copié les livres des juifs et ceux des mahomélans (7). Les écrits d'isaac Orobio, le Alunimen fidei, tous les autres

les traces d'Epicure; mais leur doctrine ne ouvrages compilés par Wagenseil (8), sont trouva que peu de sectateurs, dans un monde trop enivré de fables pour écouler la raison.... Ceux qui ont eu le courage d'annoncer la véiilé, ont été communément punis de leur témérité (k). Il est fort dangereux que nos doc-

liachés et cousus par lambeaux dans les livres des déiste-. : on doit en rendre la gloire aux rabbins. Contre le catholicisme, ils oui extrait les reproches de tous les hérétiques, surtout des con'.roversisles protestants et

(t) Diulog. sur famé. , p. 135 et Mliv. Tenez voire ame en ctai de désirer toujours qo il y ail un Dieu , i-i vous n'en douterez jamais. J.-J. Kousse&U. Esprit et il ultimes, etc., t». i. t

{i) lliiloire des Elabliss. des Km op. diim les Indes i Min. V, I iv. xiii , p. 17(>.

I7il) Sytt.de la nat., Hun. II. c. 10, 12, là, p. 317, 394, 581. Le lion Sens, § l!;.->.

il) Le l,m Hem, Sj "2 i(.

(1) Si/»/, de la nul., loin. Il , c. Il et 15, p. 331, 38 i.

(2) Ib , C. 15, p. 38S.

(.") Le Bon Sens, § 123.

( ij Duil. sur l'unie, p. IÔ9, (.'i) Essai sur le mérite et la vertu, liv. 1, pnp. (1. (w.) Questions sur C Encyclopédie , Conuailicii >u , pag. lll.

(7) V . Maracci, Prodrom ml réfutai, Alconmni. (H) l'élu ujnea Sutuiiœ.

INTRODUCTION

des socinieos. Enfin, pour suspecter les litres jeune homme soil aisément séduit par les de notre croyance, ils ont fait sérieusement fausses lueurs des raisonnements philosophi-

usage d'uue méthode que le père Hardouin n'avait hasardée que comme un jeu d'esprit ' sur un sujet très-indifférent. On verra dans (cet ouvrage la chaîne de traditions par laquelle ces sublimes découvertes sont venues jusqu'à nous, et nous aurons soin de restituer à chacun ce qui lui appartient.

Les premiers incrédules français auraient peut-être rougi de puiser leurs réflexions dans des sources aussi impures ; ils copiaient les Anglais, sans savoir d'où ceux-ci avaient emprunté tant de richesses littéraires. Le poison était du moins présenté alors sous un masque de décence. Ceux d'aujourd'hui ont eu moins de délicatesse; ils ont fait conter

ques, par les faits qu'on lui déguise, par le ridicule que l'on jette sur la religion ? Tout lui paraît clair, évident, démontré, dans les écrits des incrédules ; il ne soupçonne pas seulement qu'il y ait une réponse à leur faire. Les impressions qu'il reçoit se gravent profondément ; elles plaisent à son esprit et à son cœur; à moins d'un miracle, il en tient pour la vie. Dès qu'il a parcouru quelques brochures, il se croit un docteur , ce n'est qu'un ignorant.

Après avoir lu pendant vingt ans tous les ouvrages écrits» contre la religion ; après s'être rempli l'esprit d'objections, de sophismes, de préventions, de fausses anecdotes, un

de leur plume tout le fiel que les rabbins ont homme, qui se pique d'impartialité , se révomi contre Jésus-Christ et contre l'Evan- sout enlîn à lire un ou deux de nos apologile, sans en adoucir l'amertume, et toute gistes. S'il ne trouve pas d'abord de quoi sala bile des conlroversistes prolestants contre lisfaire à toutes ses difficultés, et calmer tous l'Eglise romaine ; ils se sont même efforcés ses doules, il en conclut que la religion n'est d'enchérir sur les uns et les autres. Grâce à pas prouvée, que les arguments de ses en-

leur intrépidité, il n'est plus de blasphèmes, de sarcasmes, d'invectives , de grossièretés , auxquels nous n'ayons été forcé de nous endurcir.

§ XVII. — Cependant ils nous accusent d'ignorance, de crédulité, d'aveuglement, de prévention. Selon eux, nous ne tenons à la religion que par préjugé de naissance, par respect pour l'autorité de nos maîtres et de nos aïeux, par négligence de réfléchir et de consulter la raison ; nous commençons par croire avant d'examiner. Soit, pour un moment. Nous soutenons qu'il n'y a point d'écrivains plus crédules, ni d'espèce plus moutonnière que les prétendus philosophes. Déjà ils conviennent que la plupart renonçant à la religion par vanité, et sur parole s'en rapportant à d'autres, sont très-peu en état d'approfondir une question, et de sentir la force ou la faiblesse d'un argument. Ce n'est donc pas la raison, mais l'aulorité qui les détermine. Qu'un incrédule quelconque ait avancé il y a cinquante ans un fait bien faux, bien absurde, cent fois réfuté , il n'en est pas moins répété par vingt auleurs qui se suivent à la file, sans qu'un seul ait daigné vérifier la chose. Copier aveuglément Celse et Julien, les juifs, les sociniens, les déistes anglais, les conlroversistes de toutes les sectes, sans choix, sans critique, sans précaution ; compiler, répéter, extraire, affirmer ou nier au hasard, parce que d'autres ont fait de même, ce n'est pas êtie crédule? Lorsque le déisme était à la mode, tout philosophe était déiste ; le plus hardi a osé dire : Tout est matin'?, et a fait semblant de le prouver ; à l'instant la troupe docile a répété en grand chœur, tout est matière, et a fait un acte de loi sur la parole de l'oracle. Voilà où ils en sont. Les plus incrédules, en fait de preuves, sont toujours les plus crédules en fait d'objections.

Avant de voir ce que l'on peut objecter contre la religion, quelle étude la plupart des lecteurs onl-ils faite de ses preuves? Aucune. Est-il étonnant que dans la force des passions, sans aucun préservatif contre l'erreur, un

nemis sont insolubles. Il semble voir un malade qui a travaillé pendant vingt ans à se ruiner le tempérament et qui veut que son médecin le guérisse ou le soulage en huit jours. L'habitude de raisonner de travers se contracte aussi aisément que le dérangement d'estomac ; quand il faut en revenir, c'est autre chose. Dès que l'on envisage la religion comme un procès, comme une question de controverse, et q,ue l'on veut faire la fonction de juge, il est fort dangereux que la balance ne penche du côlé qui paraît le plus commode. Je me trouve, dit-on alors, dans un scepticisme nécessité. Je le crois ; après avoir pris d'aussi bonnes mesures pour y réussir, il serait fort étonnant que vous n'en fussiez venu à bout.

l'armi nous, tout est mode et goût passager. Sous François Ier et ses successeurs, il était du bel air de se faire huguenot et antipapiste ; sous la minorité de Louis XIV, il fallait être frondeur et anti-mazarin ; pendant la régence, il était beau de déclamer contre Rome et contre la bulle; aujourd'hui, c'est un mérite de se donner pour philosophe incrédule. Quel travers nouveau le siècle prochain verra-t-il éclore?

§ X.V11L — Celui dont nous nous plaignons serai! moins odieux , s'il n'inspirait pas tant de calomnies. Les prêtres, disent nos adversaires, ne sont chrétiens que par décence et par intérêt ; leur conduite dément évidemment leur croyance ; lorsqu'on a des liaisons familières avec eux, on s'aperçoit bientôt qi'ils ne sont pas fort chargés d'articles de ioi(l).

Avant de répondre à ce reproche, voyons si les philosophes sont eux-mêmes exempts de toutes vues d'ambition et d'intérêt.

Plusieurs poussent très-loin les prétentions. Selon eux, tout écrivain de génie est mayisirat-né de sa patrie; il doit l'éclairer, s'il le

(I) (iazette littéraire de Deux- Ponts , 1774, n* 62 , an. 1.

INTRODUCTION

peut : son droil , c'esl son talent (1). Voilà leur mission fondée sur un titre authentique, mit !a bnnne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. Les gens de lettres, disent-ils, sont les arbitres et les distributeurs de la gloire (2) : il est donc juste qu'ils s'en réservent Ici meilleure part. L'un nous fait observer qu'à la Chine le mérite littéraire élève aux premières places ; et, à son grand regret, il n'en est pas de même en France (3). L'autre dit que les philosophes voudraient approcher des souverains; mais que, par l'ambition et les intrigues des prêtres, ils sont bannis des cours (i). Celui-ci souhaite que les savants trouvent dans les cours d'honorables asiles , qu'ils y obtiennent la seule récompense digne d'eux, celle de contribuer par leur crédit au bonheur des peuples auxquels ils auront enseigné la sagesse. Mais si l'on veut , dit-il, nue rien ne soit au-dessus de leur génie , il faut que rien ne soit au dessus de leurs espérances (o). Rare modestie I Celui-là vante les progrès qu'auraient l'ait les sciences , si l'on avait accosdé au génie les récompenses prodiguées aux prêtres (G). Tantôt ces hom-

écrivain très-connu, que je songe à mon ancienne simplicité, je ne puis m'empêcha d'en rire. Je ne lisais pas un livre de morale ou de philosophie que je ne crusse y voir lame ou les principes de l'auteur ; je regardais tous ces graves écrivains comme des hommes modestes, sages, vertueux, irréprochables.... Je mt formais de leur commerce des idées angéliques , et je n'aurais approché de la maison de l'un d'eux, que comme d'un sanctuaire. Je ne cornprenais pas que l'on pût s'égarer en démontrant toujours, ni mal faire en parlant toujours de sagesse. Enfin, je les ai vus : ce préjugé puéril s'est dissipé, et c'est la seule erreur dont ils m'aient guéri {i). Donc les philosophes ne croient pas plus à la morale que les prêtres à la religion.

Voilà l'argument dans toute sa force. Que répondent les philosophes ? Que, quand un homme, tn traîné par ses passions paraît oublier ses principes, il ne s'ensuit pas qu'il n'en a point, qu'il n'y croit pas , ou que ces principes sont, faux ; que le tempérament est plus fort que les systèmes, et que les passions l'emportent sur la croyance (2). Ainsi les prêtres

mes désintéressés se plaignent de ce que les sont justifiés, ou du moins excusés par leurs

prêtres sont devenus les maîtres de leduca- propres dénonciateurs, lion et des richesses, pendant que les travaux Supposons que ceux-ci soient venus à bout

et les leçons des philosophes ne servent qu'à d'en séduire quelques-uns qui ont eu des liai-

leur attirer l'indignation publique (7). Tan- sons trop familières avec eux ou avec leurs

lot ils opinent qu'il faut dépouiller les pré- écrits, il s'ensuit que ces faibles théologiens

très pour enrichir les philosophes (8). Knfin, n'en savaient pas assez pour sentir la faus-

concluent-ils, si on ne peut pas guérir les seté des raisonnements des incrédules. Cette

hommes de leurs préjugés de religion, qu'ils victoire n'est pas assez brillante pour en faire

en pensent ce qu'ils voudront ; mais que les trophée contre la religion. Semblable aux

princes elles sujets apprennent au moins. à païens qui insultaient aux chrétiens apostats,

»ésister quelquefois aux passions des odieux nos sages philosophes ne pardonnent ni à

ministres de la religion (9). ceux qui leur résistent, ni à ceux qui ont

Consolons-nous : ce n'est plus à la religion succombé sous leurs sophismes. Belle récom-

qu'en veulent les philosophes ; c'est aux pri- pense de la docilité que l'on a pour eux 1 >ilégcs, au crédit, aux biens du clergé; s'ils § XX. — Personne ne disconvient aujour-

pcuvenl réussir à s'en emparer, ils croiront d'hui du ressort secret qui a fait agir les hé-

cn Dieu, tous les arguments seront résolus. § XIX. — Comment prouve-l-on que les prêtres ne sont chrétiens que par intérêt? Par les fautes vraies ou prétendues qu'ils Ont commises depuis la naissance de l'Eglise. On en reproche aux papes, aux évêques, aux ministres inférieurs; les protestants surtout ont fourni là-dessus de bons mémoires. — C'est s'arrêter en beau chemin ; il fallait

reliques, lorsqu'ils ont troublé le repos de l'Eglise et de la société; ils étaient conduits par l'enthousiasme, par le fanatisme. Les philosophes ont éloquemment déploré les ravages de ce vice dangereux ; ils en ont donné le nom à toute espèce d'attachement à une religion vraie ou fausse ; les athées regardent comme des fanatiques tous ceux qui croient un Dieu (3). Si l'on doit appeler fanatisme le

pousser l'induction jusqu'où elle peut aller, faux zèle allumé au foyer des passions, pou-

On connaît d'habiles jurisconsultes, dont la conduite n'est pas un modèle d'équité ; des médecins qui, après avoir disserté savamment sur la nécessité du régime, ne l'observent pas mieux que leurs malades ; des phi-

vons-nous en méconnaître les symptômes dans ceux-mêmes qui déclament contre lui? Un homme qui se croit né pour instruire les nations, résolu de braver les lois et l'autorité des souverains pour établir sa doctrine,

losophes dont les actions et la morale ne sont très-peu délicat sur le choix des moyens et

des prosélytes, ennemi déclaré de tous ceux qui s'opposent à ses desseins, appliqué à les rendre odieux et méprisables , toujours prêt à se porter aux derniers excès contre eux , à bouleverser la société, s'il le faut, pour

pas toujours d'accord. Toutes les fois, dit un

dans les Indes

(1) Uist. des EiabHêê. des Europ.

loin. VII, c. 2, p, 5).

(2) Encxjclop., (iloire.

(3) ///' Dial. sur l'âme, p. G!'..

(4) Essai sur les préjujés, c. Il, p. 378.

(5) OEuv. deJ.-J. Rousseau, lom. I, pag. 43. (G) Syst. de la nul., loin. Il, c. 8.

(7) lbid., lom. 11. c. II.

(8) Christianisme dévoilé , préf. p. M.

(9) Sytt. de la nat., loin. Il, c. 10, pag 311).

affermir le règne de ses opinions , si ce n'est

(1) Préf;ice do. Narcisse.

(■1) Sijsl. de la Ml., loin. Il, c. 12, p. 312. (3) Lettre de Trasib. à Leucippe, pag. 25; Syst. di la wa., loin. Il, c. 7, pag, 221.

INTRODUCTION

pas un fanatique, nous ne savons plus quelle idée l'on doit attacher à ce nom.

Ils disent que la liberté naturelle à l'esprit humain, l'indépendance, moins amoureuse de la vérité que de la nouveauté, fait souvent rejeter le christianisme dans sa vieillesse , eomme elle le fit adopter à sa naissance (1). Serons-nous encore dupes de l'amour de la vérité , dont nos adversaires sont embrasés? — Quelques-uns ont poussé ia démence jusqu'à se faire un mérite de leur haine contre les défenseurs de la religion. J'ai été, dit l'un d'entre eux, s'adressant à Dieu même, j'ai été

guerre à toutes les autres. S'ils ont droit d'attaquer la religion, parce qu'elle est intolérante, nous ne sommes pas moins fondés à délester l'incrédulité, puisqu'elle est encore moins tolérante que la religion. — // est peu d'hommes, dit le livre de Y Esprit, s'ils en avaient le pouvoir, qui n'employassent les tourments pour faire généralement adopter leurs opinions... Si l'on ne se porte ordinairement à certains excès que dans les disputes de religion, c'est que les autres disputes rie fournissent pas les mêmes prétextes, ni les mêmes moyens d'être cruel. Ce n'est qu'à l'im-

l'ennemi de ceux qui opprimaient la société, puissance qu'on est en général redevuble de sa

11 prétend que, s'il y a un Dieu, il doit tenir compte à un athée des invectives qu'il a vomies contre les souverains et contre les prêtres (2). Y eut-il jamais de fanatisme mieux caractérisé ? — Le fanatisme, dit l'oracle des incrédules, est une folie religieuse sombre et cruelle ; c'est une maladie de l'esprit qui se gagne comme la petite vérole ; les livres la communiquent beaucoup moins que les assemblées et les discours (3). Mettons folie antireligieuse, la définition ne sera pas moins juste.

Y a-t-il moins de danger pour un génie ardent, de concevoir une haine aveugle contre la religion, que de se livrer à un zèle inconsidéré pour elle ? Le premier de ces deux excès trouve plus d'aliments que le second dans les penchants du cœur. Si l'un mérite le nom de fanatisme, quel titre donneronsnous à l'autre? — Un homme sensé qui pourra soutenir la lecture de la harangue adressée à Dieu dans le Système de la nature (4), y reconnaîtra le vrai langage d'un énergumène, ou d'un réprouvé condamné aux flammes éternelles.

§ XXI. — Quoi, dira-t-on, vous osez taxer de fanatisme des philosophes qui ne prêchent que la tolérance, qui ne cessent de déclamer contre la fureur avec laquelle les hommes se sont égorgés pour des opinions 1

Ne soyons pas dupes d'un mot. Tolérance, dans le style de nos adversaires, signifie la même chose que liberté dans la bouche des séditieux. Notn spécieux , dit très-bien un ancien ; quiconque a voulu se rendre le maître et asservir ses semblables, n'a jamais manqué de s'en décorer (5). — On sait ce que les ambitieux entendent parla ; ils veulent la liberté pour eux et l'esclavage pour les autres ; c'est précisément ce que nous voyons. Lorsque les philosophes étaient déistes, ils jugeaient l'athéisme intolérable ; ils décidaient qu'on doit le bannir de la société : depuis qu'ils sont devenus athées, ils disent que l'on ne doit pas souffrir le déisme, parce qu'il est intolérant, aussi bien que les religions révélées. Ces docteurs pacifiques sont donc bien résolus de n'établir la tolérance que pour leurs propres opinions , et de déclarer la

(t) Hist. des Etabliss. des Europ. dans les Indus , loin. Vil, c. "2.

(i) Syst. de la nat., loin. H, c. 10, pag. 303.

(3) Quest. sur VEncycl., Fanatisme.

(*) Sysi. de la nat. , ilml.

(">) Tacite, Uist.. liv. iv, n. 73.

modération. L'auteur du Système -de la nature avoue de même qu'il est difficile de ne pas se fâcher en faveur d'un objet que l'on croit très-important (1). Or, tout philosophe regarde son système comme très-important, et nous ne savons pas encore à quelles extrémités il est capable d'en venir, lorsqu'il est fâché. Mais quand nous lisons que celui qui parviendrait à détruire la notion fatale d'un Dieu, ou du moins à diminuer ses terribles influences, serait à coup sûr l'ami du genre humain (2), nous croyons avoir lieu de nous défier d'une pareille amitié. — N'espérez plus de paix, nous crie un de ces bénins philosophes, après avoir vomi six pages d'injures et de calomnies contre les prêtres; n'espérez plus de paix (3). Si malheureusement il faut nous résoudre à la guerre, nous nous sentons assez de forces pour la soutenir encore longtemps.

Dans les commencemen's, les sectaires du xvi' siècle étaient des agneaux ; ils demandaient humblement la tolérance : devenus assez forts, ils se conduisirent en lions furieux; ils voulurent tout délruire. Les incrédules, héritiers de leurs principes et de leur haine, seraient-ils plus doux en pareil cas? Ce que nos pères ont essuyé pendant près de deux siècles ne nous a que trop instruits des excès auxquels le fanatisme antireligieux est capable de se porter. L'incrédulité, plus ou moins étendue, plus ou moins ambitieuse dans ses prétentions, se ressemble partout; son génie est toujours le même (k).

§ XX11. — Rassurons-nous : la discorde suffit pour faire avorter les desseins de nos adversaires. Tant qu'ils se sont bornés à prêcher le déisme, ils pouvaient paraître redoutables ; ils mettaient les théologiens sur la défensive; ils proposaient des objections souvent embarrassantes; ils semblaient no donner aucune atteinte à la morale : on voyait toujours un Dieu , une religion , une base aux devoirs de la soci. té. Par cet artifice, ils ont séduit d'abord un grand nombre de lecteurs trop peu instruits pour apercevoir les conséquences funestes de leurs principes; ils ont eu la maladresse de les

(I) De rEsprit, 2e dise. , c. 3, noie, pag. 105. (-2) SyH. de ta uat., loin. Il, cil. 7, pag. 22 i. (5) Jbid., loin. 11, c. 3, pag. 88; c. 10, pag. 517.

(4) Lettre à l'auteur du Dut. des trois Siècles, r>. 8u.

(5) Annales put., etc., tom. III, il. 18, p. 81.

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