Oeuvres completes de Bergier
Lorsque la Providence permet que l'Eglise soit désolée par quelque grande calamité, elle lui suscite en même temps des consolateurs qui la vengent de ses ennemis. Dans tous les siècles on a remarqué des hommes supérieurs, dont la vie, marquée d'une empreinte particulière, a tous les caractères d'une mission d'en haut. Tel apparaît l'abbé Bergier au milieu du xvme siècle. Il est le David que Dieu envoya combattre le Samson de la philosophie. La foi semblait submergée sous les flots de l'impiété; Voltaire et ses adeptes avaient juré sa destruction ; l'Eglise effrayée attendait que le Seigneur prît en main sa cause. Et voilà que du fond de la Franche-Comté surgit, d'une paroisse perdue dans les montagnes , un athlète qui confond l'orgueil de la philosophie et fait triompher la foi. Bergier consacre tout ce qu'il a reçu de force et de talent à la défense de la religion. 11 déploie dans ses controverses théologiques une si grande puissance de dialectique et une érudition si variée qu'il réduit au silence ses adversaires confondus, eu bien ils ne répondent que par des inepties et des mensonges
Nicolas-Sylvestre Bergier naquit à Darney, actuellement chef-lieu de canton dans le département des Vosges, le 31 décembre 1718, d'une famille franc-comtoise qui s'y était établie. Cette petite ville faisait partie du diocèse de Besançon, avant le Concordat de 1801. C'est dans ce diocèse que fut élevé l'abbé Bergier. Son père, homme religieux et instruit ,N voulut diriger lui-même sa première éducation, et ii sema de bonne heure dans son âme ces germes de sagesse et de bon goût qui s'y développèrent plus tard avec tant d'efficacité. Dès sa plus tendre jeunesse -, il montra la plus grande ardeur pour l'étude, qu'une facilité prodigieuse lui rendait agréable. Il fit ses humanités à Colmar, et ses hautes classes au collège de Besançon. Comme il se destinait à l'état ecclésiastique, il voulut ensuite entrer au séminaire de la même ville, dirigé alors par des maîtres célèbres, et connu dans toute la. France par la sévérité de sa règle et l'instruction qu'on y recevait. Le jeune Bergier, sous la direction de M. Bullet, obtint dans les sciences sacrées les mêmes succès que dans les lettres profanes. Il se distingua surtout par une piété douce et affable qui le faisait aimer de ses condisciples. Il eut toujours un goût prononcé pour la science de la religion, qu'il regardait, dès sa jeunesse, comme la seule et véritable philosophie, qui inspire l'amour de la sagesse et des connaissances utiles. Ses maîtres, qui ne tardèrent pas à reconnaître en lui toutes ces qualités jointes à un talent particulier de raisonnement , pressentirent les services importants qu'il pourrait rendre un jour à l'Eglise. Les belles espérances qu'il faisait concevoir furent une jouissance bien douce pour son père, qui avait su démêler le talent de son fils; il s'était appliqué à lui donner une sage direction dès son-premier âge, et il était heureux en le voyant se développer avec tant d'éclat sous ses yeux. Les succès de Bergier ne furent pas un éclair qui brille et s'éteint instantanément comme il arrive pour un grand nombre de jeunes gens. Notre jeune abbé sut se maintenir dans la double voie de la science et de la vertu ; il honora l'état saint qu'il avait embrassé, et il parvint à une célébrité d'autant plus glorieuse qu'elle fut pour lui le fruit du travail et la récompense de la vertu.
Ce fut en \i'*k que l'abbé Bergier fut élevé au sacerdoce ; il était alors âgé de 25 ans- Peu de temps après, une chaire de théologie (a) étant venue à vaquer dans l'université de Besançon, ce jeune prêtre, qui avait déjà pris le grade de docteur, ne craignit pas de se
(a) Une Biographie récente dît une chaire de philosophie, mais d'autres biographes, et entre autres M. Barret, qui avait été vicaire de Bergier, à Flangebouche, et son ami intime, disent positivement qu'il s'agissait d'une chaire de théologie.
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présenter pour concourir. Eu cette occasion, il se distingua entre tous les candidats par la variété de ses connaissances, et fit preuve, dès son début dans la carrière ecclésiastique, que déjà il possédait une instruction que la plupart n'ont pu acquérir eu terminant la leur. Malgré ces succès précoces, l'abbé Bergier comprit qu'il lui restait beaucoup à acquérir, et pour satisfaire la soif ardente de la science qui le dévorait, il se rendit l'année suivante dans la capitale. Il y suivit les leçons des maîtres les plus distingués, se préparant ainsi à la lutte qu'il devait soutenir plus tard pour la sainte cause. Jl mit à profit, pour étendre ses connaissances, les ressources immenses que présentent aux hommes studieux les bibliothèques publiques. Toutefois ,.son temps n'était pas tellement absorbé par l'étude qu'il ne trouvât le moyen d'yWeroef son zèle par la prédication. Il donnait fréquemment des instructions dans les collèges et les séminaires. Les supérieurs, qui savaient l'apprécier , voulaient l'attacher d'une manière irrévocable au diocèse de Paris. Mais sa modestie lui fit préférer à toutes les espérances dont on le flattait, une simple cure de village dans son diocèse. Il quitta le séjour de Paris où le retenait depuis trois ans le zèle de la religion, bien plus encore que son goût , pour obéir à la voix du premier pasteur de son diocèse qui venait de le nommer curé de Flangebouche. Cette paroisse est située dans les montagnes de Franche-comté, et ce fut en juillet 1749 que l'abbé Bergier y fut installé. Son mérite le rendait propre à un poste plus élevé; ceux qui le connaissaient en jugèrent ainsi. Mais l'abbé Bergier , trop modeste pour partager cette pensée* et trop zélé pour ne pas saisir avec joie l'occasion qui se présentait de faire du bien, ne vit que la volonté de Dieu dans celle de l'archevêque de Besançon, et se rendit sans hésitation et sans répugnance à sa destination.
Il arrive quelquefois qu'un prêtre savant ne peut s'assujettir au ministère pastoral dans une campagne ; la simplicité et l'ignorance des paroissiens lui inspirent du dégoût. Il s'imagine voir une contradiction entre un ministère qui le met en rapport avec l'ignorance et l'étude des sciences, et il se croit appelé à briller sur un plus grand théâtre, car la science qui enfle l'esprit ne se rend pas toujours utile. Mais l'abbé Bergier, simple, modeste et savant, possédait, avec la science, les vertus chrétiennes et sacerdotales qui font les bons pasteurs; il était avant tout à ses devoirs h Flangebouche, comme il y fut plus lard à la cour, et savait allier les fonctions du ministère pastoral avec l'étude la plus sérieuse. Aussi n'est-il pas étonnant que sa paroisse, témoin de son zèle évangélique pendant l'espace de vingt ans, conserve même aujourd'hui encore un précieux souvenir de son administration. Il s'était voué tout entier au service de ses paroissiens. Malgré son ardeur pour l'étude, il recevait avec bonté ceux qui venaient le visiter, le consulter ou lui demander quelque secours. On eût dit qu'il ne connaissait d'autre genre d'occupatiun que les fonctions de pasteur. Un de ses successeurs dans la cure de Flangebouche affirme que l'esprit de foi et de piété qui régnait dans la paroisse attestaient le soin actif et l'éloquence persuasive de l'abbé Bergier, bien des années après qu'il en fut sorti. Ce fut en 1769 que ce bon pasteur se vit forcé, par des considérations majeures, à se séparer d'un troupeau qu'il chérissait, et pour lequel il était lui-même un objet d'amour et de vénération.
Les lettres ne furent d'abord pour l'abbé Bergier qu'un délassement agréable; il était loin d'y chercher la célébrité qu'elles lui acquirent. Des compositions auxquelles il attachait peu d'importance, puisqu'il ne les livra jamais à l'impression, commencèrent à le faire connaître dans le monde savant. En 1752, l'académie des sciences, belles-lettres et arts, qui venait d'être fondée à Besançon, ayant proposé deux médailles d'or pour un discours oratoire et une dissertation historique, l'abbé Bergier traita les deux sujets et les deux médailles lui furent décernées. L'année suivante la même académie mit au concours un discours sur cette question : L'assiduité au travail peut-elle procurer à la société autant davantage que la supériorité des talents? Le prix d'éloquence lui fut encore aecerné ainsi que celui attaché à la dissertation historique, dont le sujet offrait un puissant intérêt pour les Francs-Comtois, puisqu'il s'agissait de déterminer l'origine des noms des Séquanais, leurs mœurs, leur religion, la forme de leur gouvernement, les l'imites du pays qu'ils hahi-
SUR L'ABBE DERGIER. vu
(aient avant que Jules César eût conquis les Gaules et dans le temps de cette conquête.
Ces premiers triomphes ne furent pour le laborieux écrivain que le prélude d'autres succès non moins tlatteurs. Presque tous les ans il eut l'avantage de voir ses travaux couronnés ptfr l'académie. On publia comme un chef-d'œuvre d'éloquence le discours qu'il présenta en 1763, sur cette question : Combien les mœurs donnent de lustre aux talents. Les juges, après avoir lu ce discours, firent cette remarque bien honorabe pour Fauteur : Sans le vouloir il s'est peint lui-même.
Déjà l'abbé Ber,Tier était connu et recherché par les évêques qui désiraient se l'attacher. En effet, dans cette môme année de 1763 l'archevêque de Toulouse lui fit offrir la principauté du collège de sa ville archiépiscopale. C'était un poste qui offrait de grands avantages temporels; combien d'autres se seraient empressés de les accepter ? Mais le désintéressement de Bergier le refusa ; il écrivait à son père à celte occasion, ces paroles qui le peignent tout entier : SU faut aller chercher si loin la fortune, faune mieux ij renoncer et -je lui préfère le repos.
Après avoir couronné ses travaux, l'académie de Besançon voulut s'associer l'abbé Bergier, et il dut y accepter un fauteuil en 1766. Mais loin de s'endormir sur ses lnuriers, il donna, à partir de celte époque, plus d'essor à son talent mûri par l'étude. La Providence sembla aussi lui ménager le temps de remplir enfin la grande mission qu'elle lui avait donnée. C'est dans cette vue qu'elle permit, qu'après l'expulsion des Jésuites du collège de Besançon, le cardinal de Choiseul, archevêque de cette ville, appelât l'abbé Bergier à la direction de ce collège. Ce fut pour lui un bien grand sacrifice de se séparer de ses paroissiens ; cependant il se rendit aux vœux de son supérieur, mais il conserva en même temps son titre de curé de Flangebouche, parce que dans sa pensée il n'acceptait la direction du collège que par intérim, et il se regardait toujours et avant tout comme curé de sa petite paroisse.
Son premier soin comme principal du collège fut de dresser le sage règlement qui l'a régi jusqu'à la révolution française. Quoique cette place dût être en quelque sorte mieux assortie à ses goûts, quoiqu'elle lui laissât plus de loisirs et qu'elle lui procurât plus de ressources pour les ouvrages importants qu'il méditait, il ne se démit de sa cure que lorsqu'il ne lui fut plus possible d'en concilier les devoirs avec les fonctions de principal. Ainsi s'accomplissaient les vues de Dieu sur l'abbé Bergier, et il'le préparait par degré à livrer les grands combats ou'il devait soutenir Dour la religion.
A cette époque elle était en butte à de continuelles attaques ; une vaste conspiration s'était formée contre elle comme au temps du paganisme. 11 est vrai qu'on ne traînait plus les Chrétiens devant les bourreaux; mais ses ministres étaient vilipendés, leurs doctrines persiflées, on eût voulu les forcera rougir de l'Evangile. Le culte était attaqué par des sarcasmes et des quolibets, et l'on s'efforçait de saper le dogme par dessophismes. La philosophie n'osait encore s'en prendre ouvertement dans ses livres à la morale chrétienne ; mais elle était impudemment outragée dans les mœurs. La raison égarée était érigée en tribunal, et la foi de nos pères y était condamnée sans examen sous le nom do superstition et de fanatisme. Il fait pitié de voir avec quelle arrogance, quel pédantisme, quel air de dédain, les coryphées du parti répétaient de misérables arguties qu'ils n'avaient [tas même le mérite d'inventer; tous leurs arguments, ils allaient les puiser chez les hérétiques de tous les temps ;ilsfaisaient revivre des objections millefois résolues; et ces philosophes, qui prétendaient avoir le monopole de l'intelligence et des lumières, ne savaient que mentir à leur conscience et au public qu'ils séduisaient. En effet leurs arrêts impies étaient accueillis avec complaisance par la corruption , répétés par la légèreté, et aveuglément soutenus par l'ignorance. Aussi le venin de l'irréligion avait-il pénétré jusque dans les dernières classes de la société, et envahi jusqu'aux hameaux les plus reculés. A rette époque, la France ne présentait pour ainsi dire que l'aspect d'une vaste conspiralion des passions et de l'orgueil contre la foi ; on voulait secouer le joug de toute auto-
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rite ; et dans un déiire aveugle, on essayait de briser les nœuds qui attachent l'homme à
Dieu; il semblait que des nouveaux Titans voulussent escalader le ciel !
Dans ces temps de désolation où le flambeau de l'Evangile semble s'obscurcir, on voit ordinairement surgir quelques-uns de ces hommes choisis de Dieu, à qui il a donné la mission de lutter avec autorité contre l'erreur et le mensonge. Tel fut Bergier. La Providence l'avait préparé pour protester au nom de la raison même, contre des triomphes usurpés en son nom. Il consacra à repousser les attaques sacrilèges du philosophisme tout le temps qu'il ne devait pas à sa place et les profondes connaissances qu'il avait acquises. Depuis longtemps, l'objet constant de ses études étaient les langues orientales le °rec et l'anglais; il possédait à fond l'histoire ancienne et moderne; il s'était rendu habile dans la mythologie, la géographie, la physique, l'histoire naturelle, etc., etc. Il est surprenant combien il avait recueilli de notes sur toutes ces parties de la science. Il avait eu la patience de copier de sa main des ouvrages entiers dont il voulait profiter ou qu'il se proposait de réfuter. 11 se présentait donc au combat muni d'armes puissantes dont il se servit avec un zèle infatigable pour défendre la sainte cause qu'il avait embrassée autant par sentiment que par devoir. Aussi vit-on se succéder avec rapidité des ouvrages que l'Europe entière accueillit avec enthousiasme; les éditions étaient aussitôt épuisées qu'imprimées. La Certitude des preuves du christianisme eut jusqu'à trois éditions dans la ma" me année et fut traduite en italien et en espagnol. A peine le Déisme réfuté par lui-même eut-il paru qu'il fut traduit en anglais. On traduisit en allemand, en italien et en latin îe Traité historique et dogmatique de la vraie Religion, en 12 vol. in-12.
Nous nous croyons dispensé de donner ici une analyse des ouvrages de Bergier, par^e qu'ils sont assez connus, et nous ne ferions que répéter ce qui a été dit cent fois avant nous. Cependant voici un aperçu du plan de son grand Traité de la vraie Religion. L'auteur a tellement généralisé son sujet qu'en combattant la philosophie du xvnr siècle, il a fait de son ouvrage un arsenal où. se trouvent préparées des armes pour combattre les incrédules de tous les siècles et de tous les pays. Il a rassemblé en un tout les principes épars des impies, et en a formé comme un corps de leur doctrine, afin de discuter méthodiquement les reproches qu'ils ont faits à la religion. 11 a prouvé : 1° que les incrédules modernes ont été les copistes de Celse, de Porphyre, de Julien, et qu'ils renouvelaient des difficultés mille fois réfutées; 2° que les incrédules d'Angleterre avaient été les précurseurs des incrédules de France ; 3° enfin que c'est chez les hérétiques anciens qu'ils avaient été puiser leurs objections contre les dogmes du christianisme. Ce traité, plein d'érudition et d'une dialectique serrée, est une réponse victorieuse à tout ce qui a été écrit et l'on peut dire à tout ce qui sera écrit contre la religion.
On a fait un crime à Bergier de s'être uni aux encyclopédistes, en consentant à ce que son Dictionnaire de théologie fût publié dans une collection qu'ils ont farcie de leurs doctrines licencieuses et impies. En voyant Y Encyclopédie décorée du nom de Bergier, disent les censeurs, combien d'hommes simples se sont imaginé que tout était pur et instructif, et qu'ils pouvaient l'acheter et la lire sans défiance. Il est facile de comprendre que ce reproche n'avait aucun fondement. Comment, en etfet, des hommes sages et prudents pouvaient-ils s'aveugler au point de croire que les impies qui avaient sali leurs précédentes productions par le cynisme le plus révoltant, s'étaient tout à coup transformés en des anges de paix et qu'ils faisaient amende honorahle de leurs blaspnèmes parce que l'abbé Bergier réunissait à leur collection un excellent ouvrage. Avouons que cette induction n'était rien moins que naturelle, et que si quelqu'un a été trompé par le concours de Bergier, c'est qu'il a bien voulu l'être. Les auteurs qui travaillaient dans l'Encyclopédie s'étaient acquis une trop odieuse célébrité, pour ne pas inspirer une légitime défiance aux esprits sensés.
Du reste nous ne sommes pas surpris que cette association de Bergier aux encyclopédistes ait excité des plaintes et des murmures. Pense-t-on que Bergier lui-même ne se sentit pas révolté à la proposition qui lui en a été faite, et qu'il neutpas à vaincre une forte répugnance pour y consentir? Nous sommes convaincu que Bergier ne s'est décidé a faire