SUR L'ABBE BLUCIKR. IX
pour Y Encyclopédie, la partie théologique qu'après avoir pris l'avis de ses supérieurs. Il avait l'habitude de les consulter dans des circonstances moins importantes; pourquoi ne l'aurait-il pas fait lorsqu'il s'agissait pour lui de s'unir, pour ainsi dire, à des adversaires qu'il avait combattus toute sa vie et dont il avait triomphé d'une manière si éclatante.
S'il y eut de l'habileté de la part des encyclopédistes à choisir l'abbé Bergier pour la rédaction de la partie tbéologique de leur collection, parce qu'ils devaient par là donner du crédit à leur ouvrage, il n'y en eut pas moins de la part de Bergier et de ses supérieurs qu'il consulta, à accepter cette collaboration. En etTet, quelle qu'eût été sa détermination, i! était décidé que Y Encyclopédie serait publiée et qu'elle renfermerait une partie théologique. S'il avait refusé de la traiter, il y avait danger imminent qu'elle fût confiée à quelque auteur du parti qui aurait porté une main profane et perfide sur l'arche sainte. En se rendant aux vœux qui lui étaient exprimés, l'abbé Bergier arrêtait l'apparition d'un mauvais livre qui eût mis le comble au scandale, et mêlait dans une collection très- mauvaise l'antidote au poison qu'elle contenait. Ces considérations balançaient bien avantageusement les inconvénients dont on a fait un reproche à Bergier; il n'a pas craint, dans un ouvrage élaboré à la demande des philosophes, de réfuter de plus en plus leurs doctrines antireligieuses, de porter le dernier coup au vain échafaudage de sciences qu'ils y étalaient. Son association avec les encyclopédistes, d'après notre manière de voir, est due à la Providence, qui par là a bien voulu mettre à la portée de tous un excellent ouvrage qui rend et rendra longtemps d'imminents services à la religion, et mettre le remède à côté du mal pour ceux qui se repaissaient du dévergondage impie répandu dans les diverses parties de YEncyclopédie.
La réputation de l'abbé s'est rapidement répandue dans toute l'Europe chrétienne et savante. Sa plume féconde le rendit célèbre sans qu'il s'en doutât, et lui assigna une place brillante parmi les savants qui ont consacré leurs talents à la défense de la religion. La modestie lui faisait, pour ainsi dire, méconnaître le mérite de ses productions. II ne craignait pas d'avouer la supériorité de celles des autres lorsqu'il croyait la reconnaître. C'est ainsi, qu'au préjudice de son livre sur Y Origine des dieux du paganisme, ilifit l'éloge de Y Histoire des temps fabuleux. « Je puis assurer, dit l'abbé Barruel, que je n'ai point vu d'admirateur plus sincère et plus éclairé de cette admirable production de M. Du Rocher que l'abbé Bergier. Il la louait, il la préconisait partout et disait hautement que le Système de la fable expliqué par l'histoire, était mieux prouvé que le sien et méritait la préférence à tous égards. »
L'abbé Bergier reçut de Clément XIII et de Clément XIV des brefs de congratulation; plusieurs souverains lui témoignèrent leur admiration par de magnifiques cadeaux, auxquels ils joignirent leurs portraits en miniature. Le prince Eugène, duc de Wurtemberg, entretint avec lui une correspondance suivie pendant plusieurs années, et l'honora même de sa visite dans un voyage qu'il fit à Paris en 1772, et ce prince lui écrivait ensuite que «es moments qu'il avait passés avec lui étaient les plus heureux de sa vie. La célébrité que s'était acquise Bergier l'étonnait et plus d'une fois il l'exprima avec naïveté.
Ce fut à son insu qu'il fut nommé à un canonicat de Notre-Dame de Paris , en 1769. Il y eut en cette occasion une espèce de combat entre l'archevêque de Paris et l'évêque d'Arras. Les deux prélats voulaient attachor l'abbé Bergier à leurs diocèses par des liens indissolubles. Le premier lui expédiait une nomination à un canonicat dans la métropole, et le second des lettres de vicaire général. Le choix de l'abbé Bergier fut un acte d'obéissance à son propre évoque qui lui ordonna d'opter pour le canonicat de la métropole de Paris, où il serait plus à même de rendre des services à l'Eglise; l'évêque d'Arras ne lui en laissa pas moins le titra de vicaire général.
En 1771, le 22 mars, le roi nomma l'abbé Bergier confesseur de madame la comtesse de Provence et de Mesdames de France; cette nomination que tout autre aurait regardée comme très-avantageuse, fut pour l'abbé Bergier un événement qu'il déplora;- il s'en expliquait ainsi dans une lettre intime adressée à cette occasion à son beau-frère. Comme
x NOTICE HISTORIQUE
'il était ami de la règle, prévoyant que sa nouvelle charge le forcerait de fixer sa résidence à Versailles, il alla prier M. l'archevêque de Paris d'accepter la démission de son canonicat ; mais le prélat, d'après les avis du chapitre, refusa de la recevoir.Transporté tout à coup au milieu du tumulte de la cour, l'abbé Bergier ne changea rien à ses habitudes simples et modestes; il n'y paraissait que lorsque le devoir l'y appelait; il sut se faire une retraite dans son intérieur, et, au milieu de l'agitation du monde, il vivait pour ainsi dire dans la solitude, se livrant toujours à ses grands travaux comme il l'eût fait dans un cloître. Aussi continua-t-il de publier ses ouvrages salutaires qui faisaient briller la lumière de la vérité au milieu des ténèbres de l'irréligion dont son siècle était enveloppé. A Versailles comme à Flangebouche, a dit un écrivain, Bergier a vécu en homme de cabinet, sans prétention et sans intrigue. Il lui eût été facile de parvenir; il était connu et on l'estimait, il avait le cœur excellent et les manières franches et affables; il parlait avec grâce comme il écrivait. Mais il ne voulait rien. En récompense de ses travaux, le roi lui avait donné une pension de 2,500 livres sur divers bénéfices, et dans une assemblée générale le clergé lui assigna aussi une pension de 2,000 livres. Ces marques d'estime lui furent données sans qu'il les eût jamais sollicitées ou fait solliciter par les hauts personnages qui lui portaient intérêt- Voici un fait qui prouve jusqu'à quel point il portait le désintéressement. Monsieur, qui plus tard fut LouisjXVIII, offrit à Bergier une abbaye de son apanage; celui-ci refusa en disant au prince : Je suis assez riche. Oh 1 que les grands entendent rarement des réponses aussi nobles. Ils sont entourés de solliciteurs qui rampent à leurs pieds pour obtenir des places et des honneurs, et Bergier refuse ce qui lui est offert. Lorsque s'agitait dans les états généraux la vente des biens du clergé, il écrivait a sa famille : « Quoique je sois à la veille de faire une perte considérable, tant sur mes revenus que sur ce qui m'est dû, je n'y ai de regret qu'autant que je ne pourrai plus assister les malheureux. »
L'abbé Bergier termina sa vie laborieuse le 9 avril 1790, dans sa soixante-douzième année. Prêtre pieux et attaché à ses devoirs, philosophe chrétien dans un temps de licence et d'impiété, il fut comme l'antidote du venin qui corrompait la génération au milieu de laquelle il vivait. Il sut montrer que la raison renfermée dans ses bornes légitimes conduit lbomme à la foi ; que la vertu ennoblit le talent , lui donne plus de force et le décore d'un nouveau lustre, comme il le disait lui-même dans un discours académique couronné à Besançon • La vertu seule peut inspirer de nobles idées ; le vice est toujours bas et rampant. Les passions affranchies du joug des mœurs ne sont plus que des animaux féroces; elles ne peuvent enfanter que des monstres. Leur force momentanée ressemble à celle de la fièvre et du délire... Plus un homme doué de grands talents est rare, plus il est exposé, plus il lui est important d avoir des mœurs ; placé en spectacle , il ne peut être vertueux sans éclat , ni vicieux sans ignominie; ses travaux, quelque brillants qu'ils soient, ne feront jamais que la moindre partie de sa réputation. Les dons de l'esprit peuvent nous procurer une admiration passagère : les qualités du cœur nous intéressent par le sentiment et nous inspirent un respect durable.
Ne sembierait-il pas que l'abbé Bergier écrivait alors son histoire et celle des philosophes qu'il devait combattre dans la suite. Ceux-ci flattent toutes les passions, et s'abandonnant eux-mêmes aux faiblesses de leur propre cœur, n'ont fait du bruit que pendant un court espace de temps. Leurs écrits immoraux passent, ou plutôt sont déjà passés; leur réputation est flétrie par tout homme sensé, et bientôt ils finiront par être totalement oubliés: mais les ouvrages de Bergier passent à la postérité environnés de cette auréole de gloire dont les a décorés sa vertu.
Bien n'égalait le soin qu'il apportait à tout ce qu'il écrivait , si ce n'est peutêtre sa patience et son courage. Il n'est pas de peine qu'il ne s'imposât pour conduire ses ouvrages à un haut degré de perfection. Il voulait que ceux qu'il combattait n'eussent rien à leur reprocher ni pour le fond, ni pour la forme. Il a déclaré lui-même qu'il avait transcrit trois fois de sa main le grand Traité historique et dogmatique de la religion. Il consacrait au travail au moins huit heures par jour, même dans les années les plus avancées de sa vieillesse.
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11 nous reste maintenant à énumérer les divers ouvrages que nous devons à la plume féconde de Bergier. Jusqu'ici ils étaient épars çà et là et quelques-uns devenaient fort rares. Nous les avons réunis en une seule et même édition Aux ouvrages déjà connus du public nous avons pu réunir un assez grand nombre d'opuscules restés jusqu'ici en manuscrits. Nous devons celte bonne fortune au zèle et à la bienveillance de la famille de notre illustre apologiste, et nous sommes heureux de pouvoir lui témoigner ici toute notre reconnaissance, surtout à M. Hamart de Belmont, à madame de Montluisant de Nancy, à madame de Dartein de Strasbourg, petit-neveu et petites-nièces de l'abbé Bergier. Nous devons aussi des remercîments à un prêtre zélé du diocèse de CMlons, par qui nous avons été mis sur la trace de divers manuscrits, à M. Le Paige de Darney, ex-député, qui a déployé le zèle le plus louable pour que rien ne manquât à notre édition des OEuvres complètes de son compatriote. Nous avons encore reçu beaucoup du séminaire de Besançon, et de M. Sergent, supérieur du séminaire de Sénaïde. Malgré cette abondante moisson de manuscrits, nous avons acquis la certitude qu'un certain nombre d'autres ont péri. Parmi ces derniers nous regrettons surtout un ouvrage important, sur la Rédemption. Il nous a été impossible de retrouver ses traces. Nous savons que quelques amis de Bergier n'approuvaient pas quelques opinions émises dans ce Traité de la Rédemption. Il est probable que cette critique a été la cause qui en a retardé l'impression. On a voulu le soumettre au jugement de M. Asseline, évoque de Boulogne, avant de le publier, et pendant l'examen de ce prélat survint la tourmente révolutionnaire qui l'a dévoré comme tant d'autres écrits importants. Des sermons qui devaient être publiés en 1829 ont également disparu avec le libraire à qui ils avaient été confiés.
CONSPECTUS DES OEUVBES COMPLETES DE BERGIER.