PART. II. TIIEOL. ARC1IKOLOG. — DISSERT. SUR LES BOURGUIGNONS
Je nos sujets a v o i t invité un barbare à s'établir sur ses terres, Jet qu'il lui eût uonné de son plein gré des tonds a cultiver, sans en réserver lu tiers, il n'en pourrait rien répéter après quinze ans de possession. »
Je ne puis me dispenser de rapporter un texte si favorable à la cause que je soutiens : Licet jampridem fuerit ordination ut, si quis in populo nostro barbarœ (2288) nationis personnm ut in re sua consistent, invita s s et, ac si ei terrain ad habitandum voluntarius depulasset, eamque per annos qitinciecim sine lertiis habuisset, in potestale ipsitts permancret : neque exinde qttidquam sibi Me qui dederit, sciai esse reddendum. Plus on examinera les termes de cette loi, mieux on sentira la force de la preuve qui en résulte.
Ce n'est point un règlement nouveau, postérieur au premier établissement; c'est une loi ancienne portée depuis longtemps : jampridem fuit ordinalum. Elle a pour objet les concessions libres laites aux Bourguignons par les Romains ou Gaulois; ce terme poputus noster mis en opposition avec barbant nationis personam ne peut signifier que les Romains ; et c'est ainsi qu'ils sont désignés dans d'autres articles de la loi.
Supposerons-nous ridiculement que le législateur fait un règlement sur un cas qui ne s'est jamais présenté, plutôt que de convenir que les Gaulois cédèrent de leur plein gré des terres aux Bourguignons, comme Frédégaire l'assure ? Son témoignage et le texte de la loi rapprochés se servent mutuellement de preuve et de commentaire.
Celait une fois prouvé, je ne suis plus surpris des termes dont se servent les écrivains du cinquième siècle, lorsqu'ils parlent de l'établissement des Bourguignons.
Ils disent simplement que ce peuple obtint qu'il posséda la partie des Gaules voisine uu Rhin. Ils nous apprennent sans détour que les autres barbares envahissaient les terres de l'empire ; ils se contentent de d;re que les Bourguignons y habitaient. Celle différence d'expressions est-elle un effet du hasard ? Si ces auteurs eussent voulu nous fuireenlendreque les Rourguignonss'étaient emparés des Gaulys l'épée à la main, auraient-ils employé des termes si propres à écarter toute idée d'usurpation et de violence.
J'avoue que l'imagination se révolte d'abord contre un partage par lequel le possesseur légitime se trouve tout à coup dépouillé des deux tiers de son bien. Quelles raisons les Gaulois ont-il pu avoir de se soumettre à des conditions sidures '.' Qu'aurait pu leur faire davantage le plus cruel ennemi, lu conquérant Je plus avide?
J'espère développer ces raisons dans la? suite; mais je dois commencer par dissiper le préjugé, et montrer que les conditions du partage ne lurent point aussi désa-
vanlageuses pour les Romains qu'elles le paraissent au premier coup d'œil.
On se ligure d'abord que les Bourguignons s'emparèrent des doux tiers des terres généralement partout; c'est une erreur, ils ne les firent que dans certains cantons qu'on leur assigna ; et l'on choisit vraisemblablement les lieux où les anciens propriétaires avaient plus de terres qu'ils n'en pouvaient cultiver. Nous en devons juger ainsi sur les termes du second supplément a la loi Gambette où il est ordonné que les Bourguignons, qui sont récemment venus se rejoindre au corps de la nation, ne pourront exiger que la moitié des terres, et que le reste demeurera aux Romains avec tous les esclaves. Il y avait donc encore, après lo premier partage, des terres auxquelles ou n'avait point touché, et où l'on pouvait assigner la portion des nouveaux venus.
Pour peu que l'on soit instruit de l'histoire Romaine, on sait qu'il y avait dans toutes les provinces des fonds qui n'appartenaient point aux particuliers, mais au lise, qui étaient du domaine de l'empereur avec les esclaves destinés à leur culture; d'autres que l'on avait donnés aux soldats domiciliés et que l'on appelait bénéfices militaires; tous ces biens après l'irruption des barbares, se trouvant sans maître, étaient dévolus de droit au nouveau souverain. Les rois bourguignons ne se les réservèrent pas entièrement pour en composer leurs domaines, ils en détachèrent une partie pour en gratifier leurs soldats, et défendirent par leurs lois à ceux qui avaient reçu ces dons de rien exiger des Romains chez lesquels on leur accordait l'hospitalité; ainsi, une partie des Bourguignons se trouva pourvue de terres, sans qu'il en coulât rien aux Romains.
Etait-ce d'ailleurs une nouveauté pour les sujets de l'Empire, et surtout pour les Gaulois, de voir occuper une partie de leur territoire par de nouvelles colonies? Après les expéditions de Drusus et de Tibère, Auguste lit passer quarante mille hommes sur la rive gauche du Rhin et leur donna des terres; Probus transplanta dans l'intérieur des Gaules seize mille Genuains eu état de porter les armes, Maximien établit une colonie de Francs et de Frisons dans les cités de* Trêves et de Tournay, Constance Chlore en amena de nouvelles dans les environs d'Amiens, de Beauvais, de Troyes et de Langres; Constantin le Grand fil de môme, Antonin, Probus, Flavius-Claudius, Valentinien et d'autres empereurs avaient eu recours au môme moyen pour repeupler d'autres provinces.
On ne distribuait sans doute a ces nouvelles peuplades que des terres incultes et abandonnées. Mais s'il y avait déjà des contrées désertes dans les Gaules sous Auguste et dans le temps que l'empire était le plus florissant, si-ce pays fertile eût si souvent
(-2288) Le nom de barbare M'avait rirn de déshonorant au v* siècle; Ns Germains se le donnaient
Cumuicuiéitiiul a eux-hieiiiCb.
des vieles à remplir, dans que! état devaitil être au V siècle, lorsqu'une anarchie générale, un gouvernement dur, un despotisme superbe, plus destructeurs mille lois que les barbares, eurent tout dévaslé? Quelle devait être en particulier la situation de la province séquanaise ? Nous connaissons quatre incursions différentes des Allemands dans cette province au ive siècle, sans celles dont l'histoire n'a point parlé. Les bords du Rhin furent le théâtre de la guerre pendant tout ce temps-là, et le principal bulin pour les barbares était de faire des esclaves. Croirons-nous après tant do malheurs que le nombre des habitants fut bien considérable et le terrain bien précieux?
M. Situation et besoins des Gaulois. — Mais ne perdons pas de vue le motif qui engagea les Gaulois, selon Frédégaire, à partager leurs terres avec les Bourguignons. Ce fut pour s'affranchir des tributs dont ils étaient écrasés sous la domination romaine. Il ne serait pas aisé d'en faire un détail exact. Taxe des terres, capitation, impôts sur les denrées, péage de toute espèce, dons gratuits, entrelien des maisons et des équipages de poste, corvées, recrues et logements des soldats. La langue fournit à peine des termes pour exprimer toutes les exactions qu'avait inventées l'avidité des publicains (2289) et la prodigalité des empereurs. Quelques-unes avaient été établies pour les nécessités de la guerre, on les laissa subsister pendant la paix (2290) ; et les injustices auxquelles des droits si compliquésdonnaient lieu étaient plus insupportables que les tributs même (2291). (Jecopieles propres termes de Tacite.) La misère des provinces déjà excessive du temps de cet historien ne lit qu'augmenter de jour en jour. Tant de Jois des empereurs pour réprimer les abus n'en attestent que trop la réalité.
Nous ne lisons point sans frémir le portrait que Salvien nous a tra< é de l'état déplorable où étaient réduits les malheureux Gaulois. «La république romaine, ditil, qui traîne un reste de vie, est égorgée par les exacleurs de tributs, comme par la main des brigands. Les riches seuls savent se mettre à couvert de leurs extorsions, et rejettent sur les pauvres le fardeau qu'ils devraient porter. Les indigents sont accablés ; il ne reste que des gémissements aux veuves et des pleurs aux orphelins. Lorsqu'on les a dépouillés du peu qu'ils possédaient, on les force encore de paver les impositions des terres qu'il n'ont plus. Ces abus ne régnent point chez les barbares; les Romains qui leur sont soumis sont à couvert de ces vexations. Quelle honte pour nous 1 de réduire les misérables à se réfugier chez nos ennemis, et à chercher parmi Jes barbares l'humanité Qu'ils ne trouvent
plus parmi leurs fières. Le nom de citoyen romain ambitionné autrefois, acheté à grand prix, est devenu un titre onéreux dont ou s'empresse de se dépouiller. »
Je voudrais pouvoir me persuader que le récit de Salvien n'est qu'une vaine déclamation ; mais Orose, mais Isidore de Séville conviennent que les Gaulois aimaient mieux vivre dans la pauvreté parmi les Goihs que de posséder, sous la domination romaine, des biens si chargés de tributs. Quels étaient donc alors les vrais barbares? Devaitil en coûter beaucoup aux Gauloisdechanger de maîtres? Non, ce n'est point l'épée des nations étrangères qui a renversé l'empire romain; c'est la tyrannie des empereurs, ei la haine des sujets contre le gouvernement. Dans le silence de l'histoire et après les disputes des savants, on soutiendra peut-être qu'il est incertain, si les rois bourguignons ne levèrent pas des impôts sur leurs nouveaux sujets. Mais la présomption lirée du témoignage de Frédégaire et du motif qui déterminales Gaulois, ne suffit-elle pas pour nous persuader qu'en relâchant une partie de leurs terres aux Bourguignons, ils conservent le reste libre de toutes charges? On sait que les Germains regardaient toute espèce de tribut comme une marque d'esclavage, et que l'avarice romaine était forcée de respecter leur délicatesse sur ce point. Fst-il probable que les Bourguignons aient traité leurs hôtes, leurs alliés, leurs bienfaiteurs en esclaves, et comme ils traitaient leurs prisonniers de guerre? Point de lois fiscales dans celles des Bourguignons; tout au plus quelques amendes infligées outre la satisfaction due à l'offensé. Point d'autre revenu du souverain que ce qu'il tirait de ses domaines. Il n'avait pas besoin de tributs pour entretenir ses armées, dont chaque soldat était obligé de servir à ses frais. La science obscure et subtile des finances n'était guère à portée d^s barbares; leur probité simple et agreste n'eut point souffert des hommes qui établissent leur opulence sur la misère publique : un Bourguignon aurait reçu à coups de massue l'exaeteur qui eût attaqué son note. Nous ne voyons les impôts rétablis sur les provinces du royaume de Bourgogne, que lorsque les enfants de Clovis s'en rendirent maîtres, eu 53i. Ces princes Francs traitèrent en conquérants les peuples qu'ils venaient d'assujettir; les Bourguignons , selon l'expression d'Orose , les avaient traités en frères et en alliés.
Heureuse révolution pour les Gaulois I qui rendit plus douce la condition des citoyens libres, qui diminua même la misère des esclaves. Ce n'est point ici le lieu de peindre en détail les idées cruelles des Romains sur l'esclavage, la multitude des malheureux réduits en servitude au
(2289) Et quœ alia exaclionibus illicitis nomma publicani inveneranl. (Tacit., annal., L xui, c. 42.)
(2290) Quœ gravia alque intoleranda,*ed necessitate armorum excusata eliam in puce munsere. (Idem.,
hisl., 1. il, c. 20.)
(2291) Quœ in qucrslum reperla ipso Iributo graviu» tolerabantur. (In Vila Agrkolœ, c. 7.)
PART. II. TIIEOL. A.RGHEOLOG. - DISSERT. SIR LUS BOURG LIGNONS.
v' siècle , où les hommes libres faisaient |à peino le tiers des citoyens, et les maux suis nombre (|iie celle affreuse politique
avait causés a l'univers. Pendant In siégo de Rome par A larir*. les esclaves s'enfuirent »le la ville, et coururent chercher parmi les Coihs, des maîtres plus humains. Le christianisme, en inspirant des* sentiments de fraternité à tous les hommes, avait adouci les rigueurs île la condition servile; mais il n'avait encore pu changer entièrement les mœurs romaines. Il fallut que des barbares sortis des forêts de la Germanie, vinssent apprendre à des peuples qui se rr<>tefent polis a respecter la nature humaine.
« Lesd rmains, »lil Tacite, n'ont point chez eux Cette multitude d'esclaves dont nous nous servons pour les soins domestiques ; ce sont les femmes et les enfants, qui, parmi eux sont chargés de ce travail. Ils donnent a leurs esclaves une habitation séparée, un ménage particulier, des terres à cultiver, et n'exigent d'eux qu'une redevance en blé, en étoiles ou en bétail, et ceux-ci s'acquittent volontiers d'une charge si légère. Il n'arrive presque jamais à un maître de trapper, d'enchaîner ou de maltraiter ses esclaves. »
Telle est la nouvelle espèce de servitude que les Germains introduisirent dans les Gaules, ou du moins qu'ils y rendirent plus commune, et qui subsiste encore sous le nom de Mainmorte dans quelques-unes des prorinces où les bourguignons s'établirent. Quelle différence entre cet état et l'esclavage tel qu'il était chez les Grecs et chez les Romains, où un serf était regardé à peu près comme une bète de charge 1
Indépendamment des avantages que l'on pouvait trouver à s'allier avec les nations étrangères , les Séquanais surtout , n'y étaient-ils pas forcés par les circonstances où ils étaient au v' siècle? Placés sur lo bord du Rhin , ils étaient toujours les premières victimes dis barbares qui traversaient le fleuve, et la fertilité de leur province était un puissant appât pour attirer chez eux ces voisins redoutables. Pouvaientils envisager, sans frémir, la multitude de Germains toujours prèle à se répandre comme un torrent dans les Gaules? Ce qu'ils avaient souflcrl dans le siècle précédent par les irruptions des Allemands, devait les l'aire trembler, et les ravages tout récents des Vandales ne pouvaient qu'augmenter leur frayeur. Il leur fallait des armées pour mettre leurs frontières à couvert ; l'empire aitaqué de toutes parts, occupé à défendre Rome et iliélic contre les Golhs, n'était pas en état de leur en fournir: ils ne pouvaient avuir que des baibares pour défenseurs. .Mais auxquels s'adresser? Les Francs encore ressen es dans les marais delà seconde Germanie ne jouaient pas un rôle brillant >ur le théâtre des Gaules : ils étaient païens et en mauvaise réputation sur le chapitre de la bonne foi; les motifs de religion et la défiance naturelle devaient ins-
Devres complètes ni Bergieb. I.
pirer de l'cloiguemonl pour eux. Les Visigoths déjà trop connus par un caractère inhumain et farouche étaient ariens. Les Allemands toujours attachez au paganisme, et décriés pour leurs débauches, avaient été [tendant tout le iv* siècle lo fléau (\vs seigneurs. 11 n'y avait que les Bourguignons à qui l'on pût avoir recours. Cantonnés alors sur le bord oriental du Rhin., ils n'étaient presque plus étrangers pour les peuples voisins de ce fleuve. C'étaient les plus humains de tous les barbares; leur attachement au christianisme était connu, et ils le professaient alors dans toute sa pureté. Ils aimaient le travail, et peut-être qu'ils étaient souvent venus dans les Gaules exercerlesmétiers dont ils faisaient profession ; leur milice était excellente, et une opinion bien ou mal fondée les faisait descendre des Romains. Tant de motifs réunis devaient rendre bien facile un traité avec les Bourguignons. Voyons comment ce peuple remplit ses engagements.
111. Conduite des Bourguignons. — Le titre 10* de leurs lois commence par ces paroles remarquables : Que la condition du Bourguignon et celle du Romain soient égales : Burgundio et Romanus ana conditions teneantur : on leur conserve à chacun leurs lois, leurs usages, leurs privilèges; on les admet indifféremment aux emplois et aux dignités de l'Etat, et pour serrer davantage les liens des deux nations, on leur permet de s'unir par des mariages. On établit la même peine pour les outrages faits aux particuliers de l'un et de l'autre peuple, de quelque condition qu'ils soient, partout l'on aperçoit l'attention du législateur à écarter jusqu'à la moindre apparence de prédilection et de partialité.
Si les Bourguignons ne reconnaissent à l'égard des Gaulois, d'autre droit que celui de leur épée , ce sont des conquérants bien peu jaloux de leurs avantages. Par quel charme ont-ils oublié le ton de supériorité que les autres barbares ont su prendre envers les peuples qu'ils ont vaincus? Les lois saliques et ripuaires mettent entre les Francs et les. Romains, une distinction humiliante pour ces derniers. Monsieur l'abbé Dubos, avec tout l'esprit et le zèle possible, n'a jamais pu réussir à la pnllier. La peine pécuniaire à laquelle est condamné le meurtrier d'un franc est double de celle qu'il subirait pour avoir tué un romain. La loi atf'ecte, pour ainsi parler, d'avilir lo sang des vaincus. Les satisfactions ordonnées pour les dilférentes espèces d'outrages sont autant de flétrissures pour eux, et les alliances contractées avec eux sont regardées comme inégales.
Le célèbre auteur de l'esprit des lois a bion su relever cette différence entre la loi des Francs et celle des Bourguignons ; mais il en fait moins honneur à la modération de ces derniers qu'à leur faiblesse. Selon lui, les Francs se sentant les plus forts ne ménagèrent point les Romains; les Bourguignons convaincus de leur infériorité agirent
UKUVIŒS COMPLETES DE BËRGIER.
Uîi
avec plus de retenue, et par une conduite
assez bizarre, après avoir toul pillé pendant Ja guerre, ils accordèrent tout pendant la paix.
Malgré la déférence que l'on doit aux lumières de ce grand homme, dont le nom sera désormais aussi fameux dans nos annales que celui des Bignons et des Valois, je ne pais convenir que les Bourguignons, établis dans les Gaules en 413, y soient venus pour piller. Je conviendrai encore moins qu'en Tan 500, lorsque Gondebaud , publia ses lois, les Bourguignons établis depuis près d'un siècle," renforcés par plusieurs essaims de leur nation , maîtres des plus belles provinces des Gaules, fussent encore les plus faibles. Comment concilier: cette idée de faiblesse avec le rôle de conquérants qu'on veut attribuer aux Bourguignons ?
S'ils ont élé les plus faibles, les Romains ont élé les maîtres de leur refuser des établissements , ou de ne leur en accorder qu'aux conditions qu'ils ont voulu; et celle supposition est la plus favorable que l'on puisse faire pour le système que je soutiens. Il est naturel que les Bourguignons, trop faibles pour prétendre aux droits de conquête, se soient bornés à ceux d'alliance et de société.
IV. Aveu des Bourguignons. — Mais pourquoi ne pas apprendre des Bourguignons eux-mêmes quel était leur véritable caractère et la nature de leur établissement? Ils se donnent dans leurs lois le nom modeste il'hôtes, à leurs possessions celui d'hospitalité, el reconnaissent ne les tenir qu'à ce seul titre. Rappelons ici l'idée que les barbares y avaient attachée. « Chez le? Germains, dit César, le titre d'hôte est un caractère sacré: hospiles sanclos habent, leur faire injure serait un crime; toutes les maisons leur sont ouvertes, ils sont admis à toutes les tables.» — «On ne s'informe point, ajoute Tacite, s'ils sont connus ou inconnus, le droit d'hospitalité s'étend à tous les hommes. On les reçoit toujours avec bonté, on leur accorde leurs demandes, el on accepte ce qu'ils donnent avec la même liberté. •> L'hospitalité était donc chez les Germains une véritable alliance qui emportait lu communication des biens. Telle esl l'dée qu'en .avaient tous les anciens peuples. C'est ?iinsi que pensaient les Grecs; ainsi pensaient les Romains eux-mêmes, avant que 'les conquêtes leur eussent fait oublier les lois de .l'humanité. Les Bourguignons ne pouvaient donc se servir d'un terme plus propre à les faire souvenir sans cesse du traité qui les avoit associés aux Romains, -et de la fraternité qui devait régner entre les deux peuples. Mais ce qui mérite attention, eux seuls ont inséré ce terme dans leurs lois, eux seuls ont ordonné sous peine d'amende l'hospitalité envers les étrangers. C'est abusivement que l'on a voulu donner aux autres barbares, le litre d'hôte de l'empire, qui ne convenait qu'aux Bourguignons.
Je n'hésiterai pius de le dire, malgré le préjugé. Si les Bourguignons eussent pu s'accorder avec les barbares, s'ils eussent toujours persévéré dans la vraie religion , les Gaulois auraient goûlé pour la première fois, sous leur domination, le bonheur inestimable d'un gouvernement modéré.
V. Conduite des empereurs envers les Bourguignons.— Comment les empereurs so sont-ils laissé enlever tranquillement les plus belles provinces des Gaules ? Ont-ils pu consentir à un Imité qui les dépouillait de leurs domaines et de tous leurs droits utiles? Cette question serait embarrassante, sj Ton ignorait que quand les Bourguignons s'établirent, Honorius tremblait pour sa couronne, et qu'il se crut heureux de pouvoir conserver Rome et l'Italie, en abandonnant aux Visigoths toute l'Aquitaine.
Pouvait-il rien souhaiter de plus avantageux dans ces circonstances que d'avoir dans les Gaules un corps de milice étrangère, capable de tenir en respect ces voisins entreprenants, et intéressé à défendre les provinces où il était placé ? Mais ce n'est point sur des présomptions et des conjectures, c'est sur des faits positifs que nous allons juger si les empereurs se sont opposés à l'établissement des Bourguignons, et si l'on a eu raison de dire que ces peuples se firent les troupes auxiliaires de l'empire , malgré le gouvernement.
En 415, le palrice Constance fut envoyé dans les Gaules par Honorius pour réprimer les entreprises conlinuelies des Visigoths; il vint à bout d'arrêter leurs usurpations, et les força de se renieimer dans leurs quartiers; mais il n'inquiéta point les Bourguiguons, il les laissa jouir tranquillement de leurs possessions. Pouvons-nous douter qu'alors il ne régnât une paix profonde entre ce peuple et l'empire , lorsque nous voyons Placidie, sœur d'Honorius, faire un séjour à Besançon en 415, et enrichir l'église de cetle ville d'un dépôt précieux? Elle y apporta, suivant les fastes de cetle église, le bras de saint Etienne et les reliques de saint Epiphane et de saint Isidore. Celte princesse eût-elle voulu s'exposer à voyager dans les provinces occupées parles Bourguignons, si elle les eût regardés comme les ennemis de l'Etat?
En 417, Castinus qui commandait les troupes de la garde impériale vint dans les Gaules pour faire la guerre aux Francs qui s'y étaient cantonnés. Pourquoi ne la mil point aux Bourguignons? Nous ne pouvons méconnaître ici la différence que mettait le gouvernement entre les peuples qui envahissaient les terres de l'empire, et ceux auxquels on en avait accordé par des liai tés. Les Francs, qui s'en étaient emparés parviolence, sunt poursuivis par des ennemis, les Bourguignons, qui les j ossédaient en vertu d'une cession libre, sont soufferts comme des hôles et des alliés.
Aétius, l'un des plus grands généraux qu'ait eus l'empire dans sa décadence, esl chargé par Valentinieu 111, en 423, d'arrêter
PART. H. 1HF.0L. AKCHEOLOG. - DISSERT. SLR LES iMliRGUKïNONS.
il -if,
les progrès des barbares. Il l'ait sentir le poids de. ses armes aux Allemands dans la
"Nonque, aux Yisigoths dans l'Aquitaine, aux Francs dans les deux Germanies. Parlout victorieux, triomphant, il pouvait tomber sur les Bourguignons et leur faire repasser le Rhin; au contraire, il traite avec eux. Ce peuple, apparemment trop serré dans ses quartiers, voulait les étendre dans les cités frontières de la seconde Belgique; Aélius s'y oppose, il l'empêche d'acquérir de nouvelles possessions, mais il ne le trouble point dans les anciennes. Tout se passe en négociations, et la paix se conclut sans tirer l'épée.
Cette paix dura près de dix ans, et elle eût subsisté sans doute plus longtemps, si les Bourguignons plus fidèles à en observer les conditions se fussent contenus dans les bornes qui leur étaient marquées. Mais, soit que la nation se fût augmentée par de nouveaux essaims, soit que l'ambition l'eût portée à s'agrandir, nous voyons en i35 les Bourguignons aux (irises avec Aétius, poursuivis comme des rebelles, forcés de recourir à la clémence du vainqueur, et bientôt après taillés en pièces par un corps d'Alains qu'Aétius avait à sa solde.
On ne donne point le nom de rebelles à des ennemis déclarés; cette expression des historiens suppose qu'd y avait eu des traités entre les Bourguignons et les officiers de l'empereur.
Mais le massacre fut-il aussi général que ces historiens le prétendent? Le roi Gondicaire y périt, selon eux, avec toute sa nation. Cependant, quelques années après, nous lui voyons porter les armes pour le service de l'empire, commander même les armées romaines.
Ce désastre, n'en doutons point, fut moins un elfet de la haine ou du ressentiment d'Aétius que de la perlidie des Alains. Ce général avait accordé la paix aux Bourguignons. Aussi épargue-l-U les restes malheureux qui avaient échappé au carnage, il semble respecter en eux le litre d'hôtes de l'empire; il leur donne de nouveaux établissements dans le pays que l'on nommait alors Sapaudia. S'il avait voulu s'en défaire entièrement, l'occasion ne pouvait être plus favorable.
Il laut que ce reste de Bourguignons ait encore élé nombreux ou qu'ils se soient multipliés prodigieusement en peu de temps, puisqu'en 451 ils formaient un corps d'armée, et qu'ils furent des premiers en campagne pour s'opposer aux ravages u'Altila. Ou sentit alors l'utilité de leurs services. Quoique ce barbare eûl joint à son armée un gros de Bourguignons qui restait encore au delà du Rhin, ceux oui étaient dans les Gaules oublièrent I inclination nationale, tirèrent l'épée contre leurs compatriotes, et se battirent en alliés braves et lidèles.
Quatre ans après, Avilus, parvenu à l'em-
pire, voulut se les attacher plus étroitement, et pour récompenser leurs services, il leur permit d'étendre leurs quartiers dans les contrées voisines de celles qu'ils occupaient. Ils le firent avec la même modération qu'autrefois; et, tandis que les Alains, malgré l'a foi des traités, désolaient les bords de là Loire, que les Francs mettaient à feu et à sang la seconde Germanie, que les Visigolhs cherchaient sans cesse à envahir de nouvelles provinces, les Bourguignons partagèrent les terres à l'amiable avec les Gaulois sous l'autorité des principaux magistrats des cités. Un procédé si équitable méritait de trouver grâce devant le savant apologiste des Francs. On est surpris qu'après avoir dissimulé, en faveur de la cause qu'il soutient, les plus grands excès, il reproche aux Bourguignons d'avoir voulu revêtir d'une ombre d'équité l'injustice qu'ils exerçaient.
Majorien, successeur d'Avilus, trouva les Bourguignons toujours également disposés à servir l'Empire ; ils coururent se ranger sous ses enseignes, lorsqu'on 4-38 il assembla une armée pour passer en Afrique.
Sous Sévérus qui le remplaça, les Gaules furent en proie à différents partis qui se formèrent contre le nouvel empereur. Le^ Bourguignons fidèles au successeur légitime demeurèrent dans l'obéissance , et Sévérus ne crut pouvoir mieux assurer ses intérêts qu'en nommant Gondicaire ou Gonderic leur roi, général des armées de l'Empire.
Anthémius qui monta ensuite sur le trône fut continuellement aux prises avec les Visigoths qui voulaient se rendre maîtres de toutes les Gaules ; et dans touies ces guerres il eut les Bourguignons pour soldats et pour alliés.
Après la chute entière de l'Empire d'Occident s. >us Auguslule, les Bourguignons révèrent jusqu'à l'ombre même du trône des Césars ; ils respectent dans les empereurs de Conslànlinople la faible image de souveraineté qu'ilsconservaieulsur Jes Gaules. Ils ne datent pas seulement les événements par les années du règne de leurs rois, comme les autres nations, mais par la magistrature des consuls, poursuivre, autant qu'ils le peuvent, l'ancien usage (22ihJ).
Quand on consmère ces marques de fidélité, doit-on être surpris de voir les rois Bourguignons successivement revêtus des grandes dignités de l'Empire, privilège singulier, dont on cite à peine un exemple parmi les autres souverains.
Dès l'année k(M, Gondicaire ou Gonderic, celui-là même qui avait introduit le premier les Bourguignons dans les Gaules, est nommé généralissime des armées romaines sous le nom de Maître de la milice, comme nous l'avons observé. Dix ans après, Gondebaud, son lils, est revèlude la dignité de patrieequi était la seconde de l'Empire. Chilpériu frère de Gondebaud qui partageait
(229-2) Yvyez les tit. 12, 15, 52 de la loi Gombelte, et les souscriptions t!;i concile d'Epône.
avec lui la souveraineté sur les Bourguignons , commanda les armées romaines comme son père et fut fait palrice à son iour; le même titre fut accordé à Sigismond (ils de Gondebaud et son successeur.
« Ecoutez, Seigneur, » disait au roi des Bourguignons un saint évoque de Pavie, « écoutez la voix de l'Italie entière avec laquelle vous avez toujours été étroitement uni. Combien de fois n'avez-vous pas exposé vos jours pour la défendre? Combien de fois ne lavez-vous pas secourue par votre sagesse et par votre valeur? »
Il faut être instruit de ces faits pour ne trouver étranges les expressions dont se sert le roi Sigismond en parlant à l'Empe^ reur Anaslase : « Ma nation, lui dit-il , fait partie du peuple qui vous reconnaît pour son souverain, et je me liens plus honoré de servir sous vos ordres que de régner sur elle. C'est un sentiment qui m'a été transmis par mes ancêtres qui ont toujours eu le cœur vraiment romain. Ils ont regardé les emplois militaires dont ils ont été revêtus par. vos prédécesseurs comme la principale source de leur gloire. Ils ont fait moins de cas des dignités qu'ils devaient au sang ilout ils sortaient, que des charges qu'ils .mttenues de la libéralité des empereurs. Ouand "les princes de ma maison deviennent rois de leur nation, ce qui les flatte le plus, c'est de devenir en même temps vos officiers. »
- On peut regarderai l'on veut, ces expressions comme un langage dicté par la politesse ou par l'adulation. Un roi eut-il osé se le permettre, si ses prédécesseurs eussent été les ennemis plutôt que les ail iés de l'Empire, s'ils eussent été regardés comme des usurpateurs qui avaient profité des malheurs de l'Etat pour envahir une partie de son territoire? et pour tout dire enfin, les rois des autres nations barbares eussent-ils pu décemment tenir le même langage?
Nous pouvons donc assurer que les Bourguignons auraient joui d'une paix constante et d'un état florissant sous la protection de l'Empire, s'il eut subsisté plus longtemps. L'amitié des Gaulois qui les avaient appelés, l'impartialité de leurs lois, la modération de leur conduite, les services qu'ils avaient rendus aux empereurs, les récompenses qu'ils en avaient reçues semblaient leur assurer une prospérité durable.
Mais il était décidé que les Bourguignons serviraient bientôt à augmenter les forces d'une puissance qui commençait alors à se former, et qui parvint par la sagesse de ses rois autant que parles succès de ses armes à dominer sur toutes les Gaules. "
Puisse son règne déjà plus long que celui de l'Empire romain s'étendre, s'affermir et durer autant que l'Univers 1
DE