‹ Œuvres completes de BergierChapitre 126 sur 255 · SLR LES ÉLÉMENTS DES LANGUES EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

SLR LES ÉLÉMENTS DES LANGUES EN GÉNÉRAL

§ 1. — liaisons qui engagent à rechercher les racines ou les termes primitifs des langues.

Tous ceux qui ont étudié les langues anciennes, ou qui ont voulu faciliter ce\tte étude aux. autres, ont senti la nécessité, d'en rechercher les racines, c'est-à-dire les mots primitifs, dont tous les autres sont dérivés. Ils ont cru avec raison abréger le travail par cette méthode. En fixant dans sa mémoire le petit nombre de ces termes originaux, on y imprime par-là même toute la langue dont ils sont les éléments. Posséder une langue, surtout une langue morte, ce n'est aulre chose que savoir la signification de tous les mots qu'elle renferme : la syntaxe ou l'arrangement s'apprend aisément par l'usage.

Les savants qui nous ont donné des dicliounairesdes langues orientales et du grec, ont eu soin de distinguer les termes qui leur ont paru en être les racines, et d'y rapporter les autres comme à la source ; ontils réussi dans le choix qu'ils en ont fait? Ce sont les verbes qu'ils prennent ordinairement pour racines des autres mots ; n'auraient-ils pas dû s'allacher plutôt aux noms? Ceux-ci expriment les objets en eux-mêmes, les verbes signifient les relations qu ils ont en re eux : les hommes sans doute ont nommé les objets avant que d'en désigner les relations; les noms sont donc plutôt des termes primitifs que les verbes. Ces derniers ont formé tout au plus les noms verbaux, qui signifient l'action même du verbe dont ils sont dérivés; les autres n'ont souvent rapport à aucun verbe et ne peuvent en tirer leur origine.

§ II. — Les vraies racines sont monosyllabes.

La plupart des verbes, dans toutes les langues , sont composés de deux ou de plusieurs syllabes , taudis qu'il y a une infinité de particules et de noms qui n'en ont qu'une; est-il naturel que le mot composé soit la racine du mot simple , plutôt que le simple du composé?

Celte observation , déjà si claire, devient une espèce de démonstration, si i'on peut faire voir que chacune des syllabes, dans les mots composés, a par elle-même un sens •particulier. Ces syllabes ou particules signihcalives étant, pour ainsi dire, les matériaux dont le mot est construit , ce sont elles que l'on doit considérer comme les véritables racines.

Dans les dictionnaires hébraïques où l'on s'est le plus attaché à les distinguer, il est encore un grand nombre de termes com-

posés, dont les grammairiens n'ont pas pu découvrir la racine : si on peut la trouver aisément par une autre méthode, c'est une nouvelle preuve que la leurest fautive. Il y a de même une multitude de noms qui ont une signification fort différente des verbes dont on prétend qu'ils sont dérivés : cette dérivation n'est donc pas juste, et il faut leur chercher une autre origine. D'autres , en conservant le sens analogue au verbe dont on prétend qu'ils descendent, y ajoutent des significations qui lui sont absolument étrangères : il faut qu'ils les aient tirées d'ailleurs , et que ces noms soient formés de différentes racines.

Enfin, les grammairiens, pour ne point se départir de leurs principes, ont élé souvent obligés de forger des verbes qui ne sont point en usage, pour servir de racines aux mots composée. Ne serait-il pas mieux de renoncer à celte invention arbitraire, de ne mettre dans les dictionnaires que les termes usités, et d'eu rechercher la racine dans les monosyllabes qui les composent?

Plusieurs savants en ont senti la nécessité ; mais , ou la difficulté de cette recherclm les a rebutés, ou ils en ont été distraits par d'antres études. J'entre aujourd'hui dans la carrière qu'ils n'ont fait qu'envisager de loin, et qu'ils auraient beaucoup mieux fournie que je ne puis faire.

La question n'est pas de savoir où l'on doit puiser les premiers éléments des langues. Tous conviennent que l'hébreu étant Ja plus ancienne et celle qui porte le plus de caractères de langue primitive; c'est à elle qu'il faut s'attacher. Mais l'hébreu fournil à peine trois cents monosyllabes; ce petit nombre suiîira-t-il pour en composer près de deux mille mots principaux, indiqués ordinairement par les grammairiens, et les autres dictions dont ils n'ont pas encore montré la source ? S'il ne sullit pas , où chercherons-nous les autres racines que les écrivains hébreux ne nous ont pas conservées dans leurs ouvrages? Comment les démêlerons-nous dans les termes composés, où elles sont souvent altérées et méconnaissables?

Loin d'être effrayé de cette difficulté, je vais la grossir encore pour un moment.

D'environ trois cents monosyllabes hébreux, il faut retrancher au moins un tiers qui ne sont différents entre eux que par la prononciation plus ou moins lorte des lettres de même organe , prononciation qui met rarement du ia diversité dans la signification des mots. Que restera-l-il après celte réforme? Souliendra-t-on que la langue hé-

PART. III. THEOLOGIE PUILOLOG

DES LANGEES. — DISSERT. I.

braïquo n'esl autro chose qu'une combinaison variée do deux cents monosyllabes?

J'ose le soutenir, ot je crois ôtre on état ■ e le prouver. Cette pauvreté, excessive, si on veut, est une marque évidente de l'antiquité de celte langue; et si ce fonds modique était exactement comparé avec celui des langues les plus riches, peut-être la disproportion ne serait-elle pas si grande qu'on le croit d'abord.

Il n'est pas impossible non plus de retrouver les mots simples et monosyllabes, qui sont les vrais éléments de la langue hébraïque. Quand il serait vrai qu'ils ne sont pas tous dans les écrits des Hébreux, il y a d'autres sources où l'on pourrait les puiser. D'où les grammairiens ont-ils tiré leurs prétendues racines, lorsqu'ils ne les apercevaient point dans l'hébreu? Ils les ont empruntées du chaldéen , du syriaque, de l'arabe, qui ont avec l'hébreu une conformité frappante, et qui sont évidemment différents dialectes d'une même langue. N'y auraient-ils pas également trouvé les particules monosyllabes , s'ils les eussent regardées comme les véritables racines? Or, »j elles y sont, il est aisé de les y prendre,

§ UL — Les vraies racines sont ordinairement des images.

Les dictions radicales, ou sons primitifs, doivent porter un caractère propre à les faire reconnaître ; ce sont ordinairement des images. Les premiers hommes, pour se faire entendre, se sont appliqués a peindre les objets, lorsque ces objets pouvaient ôtre représentés. ll« ont employé pour cela le son de leur voixA, le jeu de leurs organes, le geste de tous leurs membres ; et cet artifice, inspiré d'abord par la nécessité, est devenu dans la suite le germe de la danse et de la musique, et fait encore aujourd'hui la perfection de Fart oratoire. Le peuple, qui se livre volontiers à l'instinct de la nature; les enfants qui n'ont point encore acquis la facilité de s'énoncer, nous retracent tous les jours cette éloquence des premiers temps. Ils varient le ton de leur voix; ils chantent en parlant : au défaut des termes, lIs emploient les sons inarticulés; ils y ajoutent souvent le mouvement,) de leurs uiaius et de leurs pieds; l'on a de la peine à les corriger de cette habitude par l'éducation, et les hommes d'un caractère vif la gardent ordinairement jusqu'au tombeau.

Le premier jargon de l'enfance est un recueil de peintures. La langue se dénoue par les efforts que fait d'abord un enfant pour rendre les sons dont ses oreilles ont été frappées; l'imitation fidèle des objets sonores fait briller en lui les premières lueurs de l'esprit, et cette industrie naissante fait à chaque instant le plaisir innocent des parents et des nourrices. Les bergers dans les campagnes, pour appeler les animaux, imitent leurs différents cris.

Qu'on me pardonne ces observations triviales ; tel est le dictionnaire de la nature, et les premiers artisans du langage n'ont [tas eu un autre maître (2293).

Pour représenter les objets insensibles, les fonctions, les affections de l'âme, ils ont saisi les divers symptômes du corps qui les caractérisent : aimer, c'est serrer entre ses bras; haïr, c'est détourner le visage; craindre, c'est trembler ou demeurer immobile; admirer, c'est fixer ou élever les yeux. Ils ont peint la douleur par les soupirs et les cris; l'horreur, par les cheveux dressés; la surprise, par le mouvement brusque du corps en arrière; etc. L'âme, l'esprit, la vie, c'est le souffle; la mort, c'est le repos ou le silence (22%), etc.

Le même génie qui a présidé à la naissance des langues, n'a point cessé de les diriger dans leurs progrès. Toutes fournissent un grand nombre de termes imitatifs : les cris des animaux, les différentes espèces de bruit sont ordinairement exprimées par des mois qui les peignent : nous en trouverions encore davantage, si le changement de prononciation n'avait pas souvent altéré les images primitives (2295), et si les lettres pouvaient rendre parfaitement tous les sons qui ont été d'abord en usage. Un des principaux, talents de la poésie consiste à rassembler à propos des expressions sonores, dont la cadence peigne les objets dont elle veut frapper l'imagination. Un combat, une tempête, la marche d'une armée, le cours d'un fleuve, le tapage d'une forge, ont exercé tour à tour le pinceau des plus grands poêles. Je pourrais rassembler ici quelques morceaux fameux en ce genre; mais il me reste une longue route à faire, je n'ai pas le temps de m'écarter pour cueillir des fleurs.

§ IV. — Les racines des langues sont en petit nombre.

Après la. première dépense faite de ler-

(-2293) Je ne prétends pas insinuer par-là que l'u- Mge de la parole ne suit un don que Dieu ait fait à nos premiers parents. Mais qu'il le leur ait communiqué d'abord dans sa perfection , ou qu'il leur ait seulement donné la faculté de l'acquérir, la faveur est égale ; c'est lo talent qui nous distingue éminemment des animaux.

(±2!Ji) Certains philosophes en ont très-mal condu que les anciens n'avaient aucune idée de l'esprit, puisqu'ils le représentaient par une image sensible. On conclurait de même qu'ils n'avaient aucune idée de Dieu, delà pensée, des passions, etc. Tous les iimiiis qui les désignent sont niés d'objets lies matériels, comme je Te ferai roii Je voudrais que a ux

qui ont fait sérieusement celle objection, eussent daigné nous dire comment il faudrait s'y prendre pour donner un nom caractéristique à un objet spirituel.

(221)5) Voici un exemple de ces changements : up ou jap est la voix du chien, parfaitement rendue par le verbe japper. Abbui, abboyer , qui «si plus doux et plus français, ne peint pas si bien : rv22 (nabboah) dont se servaient les Hébreux, a défigure de nouveau l'image en y ajoutant un n paragngique. Le paùÇw <le> Grecs peint le même objet d'une autre manière, l'-nn le hmn lulwre, il en est totalement différent.

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