‹ Œuvres completes de BergierChapitre 127 sur 255 · TI · texte numérisé non relu

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mes simples cl pittoresques, les hommes sont devenus très-avares de leurs peines pour créer des mois nouveaux; ils se sont servis, tant qu'ils ont pu, de ceux qui leur étaient déjà familiers, pour exprimer leurs nouvelles idées. Les allusions, les oppositions, les métaphores leur ont fourni des couleurs pour peindre leurs pensées ; ils ont fait ce que nous faisons encore tous les jours : lorsque nous ne trouvons pas un terme propre pour exprimer un sentiment ou un objet, nous nous servons de celui qui nous paraît y avoir le plus de rapport.

Un exemple rendra ce procédé sensible.

T> {jad) en hébreu signifie la main, et par analogie le bras, le poignet d'un homme, la patte, la griffe d'un animal. Il exprimera qu'on fait avec la main, l'ouvrage, le travail; la main d'Absalom, c'est l'ouvrage d'Absalom. Il désigne ce qu'on tient à la main, un manche, une anse; ce qu'on prend, ce qu'on porte dans sa main, une part, une portion ; ce qui lient lieu de main, un gond, un soutien, une charnière faite comme la main, un assemblage. Il signifie encore ce dont on se sert comme de main, l'instrument, le secours, le ministère, le conseil de quelqu'un ; la force, parce qu'elle réside principalement dans la main, la puissance. Ainsi, la main de Dieu, c'est la puissance, l'ouvrage de Dieu, son secours, son esprit, son inspiration, il exprime ce qui est sous là main de quelqu'un, ce dont il peut disposer, les hommes qui lui sont soumis, le terrain qui lui appartient, l'étendue de son domaine. La main , c'est le côté, comme nous disons à main droite, à main gauche; enfin jad signifie l'étendue, l'espace que nous mesurons en étendant les deux mains. Voilà plus de vingt idées attachées à un seul monosyllabe ; et si on veut consulter un dictionnaire français, on verra que main dans notre langue n'a pas une signification moins étendue ni moins variée que jad en hébreu (2996).

Une nouvelle raison du petit nombre des racines primitives, c'est que les premiers hommes parlaient peu, uniquement affectés par les besoins indispensables de la nature, ils pensaient peu et n'avaient rien à dire. Aussi les voyageurs ont-ils remarqué que les peuples sauvages sont extrêmement taciturnes; ils demeurent assis ensemble des jours entiers sans parler. C'est la société qui développe les idées, qui multiplie les besoins réels ou imaginaires, qui apprend à faire de la conversation un amusement.

Plus les peuples se sont polis, plus ils sont devenus grands parleurs; l'art oratoire, art de luxe s'il en fut jamais, ne marche qu'à la suite des autres. On a reproché aux Crées la démangeaison de parler; et l'abondance excessive de leur langue est une forte preuve de ce défaut : or, parmi eux , les Spartiates, dont les mœurs étaient les plus

dures, et qui par. aient Je plus mal, étaient aussi ceux qui parlaient le moins, et dont la brièveté est passée en proverbe.

Nous ne devons donc pas êlre surpris si la plupart des langues orientales sont pauvres, puisqu'elles sont les plus anciennes. C'est sans doute une des raisons du grand usage que font les Orientaux du style ligure et métaphorique, c'est qu'il leur est nécessaire. Moins les langues sont liches et abondantes, plus elles doivent conserver ce caractère, et plus elles approchent par là môme du langage des premiers hommes.

La langue en général est l'image des objets et de nos pensées; il n'y a donc, à la ligueur, de termes propres que ceux qui peignent, ou qui par une convention primitive ont été all'ectés à tel objet, lorsque cet objet ne peut fournir une image; voilà les seuls qui doivent passer pour racines des langues. Tous les autres mots qui ne sont, pour ainsi dire, que de seconde convention, sont des métaphores; ce n'est que par le long usage et l'habitude qu'ils acquièrent enfin le droit de naturalité. Peser mûrement une affaire n'est plus une phrase métaphorique , elle a passé dans toutes les langues ; elle renferme cependant deux métaphores : peser pour examiner; mûrement pour attentivement.

Celte manière de former les langues a dû nécessairement y mellre de l'obscurité, mais il faut se souvenir que cette invention précieuse n'a point été l'ouvrage d'une assemblée de philosophes, ni de gens accoutumés à de profondes réflexions. C'est le peuple, ce sont des hommes simples et grossiers qui ont été les artisans de leur langage; et s'il est permis de le dire, peutêtre des philosophes auraient-ils plus mal réussi. Ce n'est point sur des analogies étudiées, sur des rapports imperceptibles, qu'ils se sont déterminés à donner le mémo nom à différents objets; ils n'en ont considéré que les qualités sensibles. Toutes les éljmologies fondées sur des réflexions subtiles sortent du naturel, et n'atteignent point au vrai génie des langues.

Il faut donc se mettre à la place des premiers hommes, pour deviner la raison du nom qu'ils ont donné à un objet, et le rapport qui a dû les frapper davantage. 11 faut étudier leurs mœurs, parce que les mœurs et le langage sont nécessairement analogues; et pour retrouver les mœurs du genre humain dans son enfance, il ne faut point le chercher ailleurs que chez les sauvages de l'Amérique. Cette méthode, que I on a suivi avec succès pour découvrir les premières traces des arts et des sciences, n'est fias moins nécessaire pour apercevoir les premiers essais du langage. Les choses de premier besoin, la nourriture, le vêlement, l'agriculture, les troupeaux, les phénomènes sensibles et ordinaires de la nature ;

(2296) Ces deux termes étant monosyllabes, ce sont deux racines. Leur sens primitif est l'idée «le lien, parce que la main nous sei l de lien pour tenir

et pour si ner. Cette idée est l'une des plus fécondes en analogies, comme on It verra dans le bicttouiiairc des racines.

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