PART. III. THEOLOGIE PHILOLOC. - DES LANGUES. — DISSERT. VI
forêt, feu de soufre, abaissement de voix, succession d'armées; on ne nous donnera plus comme autant d'hébraïsmes des phrases encore plus simples : natus mulieris, né d'une femme; formalus Dei , formé de Dieu; virga de ferro , verge de 1er. Tout cela n'est point du latin , mais c'est de très-bon français. Voilà pour les hébraïsmes des cas.
Une des règles les plus sacrées de la grammaire latine, c'est la concordance entre le substantif et l'adjectif ou le participe, entre le verbe et le nominatif, etc. En hébreu on trouve à tout moment des noms singuliers avec des adjectifs , des participes, des verbes pluriels, et vice versa ; des noms masculins avec des adjectifs , des participes, des verbes féminins, et voilà des hébraïsmes. Point du tout, puisque ces irrégularités prétendues se trouvent dans Jes autres langues. Un nom collectif, quoique singulier, se joint très-bien avec un adjectif ou un verbe pluriel ; on dit élégamment en latin : turba ruunt, pars mer si ; en français, la plupart noyés, le grand nombre courent.
Les pluriels ne se distinguent en hébreu que par leur terminaison; or nous avons vu que cette terminaison sert souvent moins pour marquer le nombre que pour augmenter la signification, et c'est la raison des phrases, creavil altissimi , blvirbeati, déjà citées.
Ce que l'on prend pour des adjectifs ou substantifs pluriels, sont quelquefois des adverbes auxquels on a donné la terminaison du pluriel, pour les mettre au superlatif; en vain voudrait-on les accorder avec les substantifs qui les précèdent. Les verbes étant souvent impersonnels en hébreu , comme dans les autres langues, il n'est pas étonnant qu'ils aient de la discordance avec leur antécédent; il n'y a pas plus d'hébraïsrue dans leur construction que dans celle phrase latine : Nosegredi oporlet, ou necesse est.
De môme les genres en hébreu ne sont marqués par aucun signe certain; une terminaison fémiuime peut désigner seulement un diminutif, sans changer le genre. Comme il n'y a que deux sexes dans la nature, l'hébreu n'a aussi que deux genres, le masculin et le féminin; le neutre, qui dans les autres langues signifie l'espèce d'objets où l'on n'aperçoit point la distinction des sexes, s'exprime en hébreu, tantôt par l'un, tantôt par l'autre. De là il est arrivé que la plupart des noms qu'il a plu aux grammairiens de regarder comme masculins ou comme féminins, sont réellement du genre commun, et peuvent se construire avec l'un ou l'autre indifféremment, comme l'a très- bien remarqué le P. Giraudeau.
Mais cet habile grammairien a cru devoir faire un article particulier de ce qu'il appelle la concordance partagée, concordantia divisa, qu'il croit usitée seulement en hébreu. On comprendra ce que c'est, par les exemples qu'd en donne-: fecit mistionem odorum purum (Exod, xxxvn, 29); l'adjectif purum s'accorde en nombre et en cas avec
le substantif mistionem, et en genre avec le génitif odorum : sagilta fortium fracti (I Reg. ii, k); fracti est au môme cas que sagitta, mais il suit le genre et le nombre de fortium; de môme : liquores separationis aspersus est (Num. xix , 13); sonus auditionis egressa est (Jerem. x , 22) ; numerus annorum absconditi sunt {Job xv, 20).
Rappelons ici quelques observations faites ci-devant, et l'on sentira que tous ces passages se peuvent ajuster sans concordance. J'ai dit que l'adjectif hébreu signifie le sujet et l'attribut , le concret et l'abstrait , et qu'on doit souvent l'exprimer par le neutre. On peut donc le supposer tel dans le premier passage : fecit mistionem odorum purum quid? mistionem quœ erat aliquid purum , et c'est la phrase triste lupus stabulis des Latins. Dans le second de môme : sagitta fortium fracta , au neutre, res fractœ ou fractiones, et il est au pluriel, parce qu'il est question d'un grand nombre de flèches ; qu'ainsi sagitta est censé collectif. Dans le troisième , le verbe est impersonnel : liquoribus separationis aspersum est, l'aspersion se fit de liqueurs différentes. Dans le quatrième, il n'est pas sûr que sonus en hébreu soit du masculin , et dans le cinquième absconditi sunt est au pluriel, parce que numerus annorum est collectif. Ainsi la règle de la concordance partagée n'est pas nécessaire.
11 en est encore une autre que la syntaxe latine a fait imaginer. Chez les Latins, un nominatif ne demeure point seul, sans un verbe auquel il se rapporte; en hébreu, l'on trouve souvent un nominatif sans verbe, qui est déterminé à un autre cas par l'affixe ou pronom qui suit : c'est ce que le P. Giraudeau appelle casus suspensus cum affixo déterminante. Par exemple : Moyses ignoramus quid accideritei (Exod. xxxn, 1.) Ce Moyses est un nominatif en suspens qui ne se rapporte à rien; mais le pronom ei nous marque qu'il faut traduire au datif : Moysi nescimus quid \acciderit. Dominus in cœlo sedes ejus (Psal. n, k). Servus meus fuit spiritus aller cum eo. (Num. xiv, 24.) Quisque nomen ejus scribes in virga ejus. (Num. xvn, 2.) Rien n'est plus commun que cette construction.
Si on pouvait se résoudre à oublier lo latin, on sentirait qu'il est faux que Moyses soit en hébreu au nominatif; qu'il est faux que le pronom soit au datif, et que ni l'un ni l'autre ne sont fixés en hébreu à aucun cas. Mais comme il est clair que le nom Moyses et le pronom ei sont la même personne , on comprend qu'en traduisant dans une langue où les cas sont distingués, ils doivent être mis tous deux au môme cas : en ajoutant peu de chose, la construction hébraïque devient française : Ce Moïse qui nous conduisait, nous ne savons ce qui lui est arrivé.
Dans le second exemple, le verbe est sous-entendu; or ce verbe peut être également sum ou habeo : Dominus habet in cœlo sedem ejus ou suam, et ce n'est plus qu'un^
nu
ellipse commune dans toutes les langues, ticipes nSy, nxn, qu'ainsi cet hébraïsme
comme Di meliora piis , en sous-entendant prétendu n'est qu'une ponctuation vicieuse.
dent ou faciant. Il n'est pas plus étonnant que la seconde
Le troisième s'explique fort bien en y personne paraisse quelquefois mise pour la
supposant une parenthèse. Il y a : Servus troisième, ou au contraire. Ex omnibus lo-
meus Caleb (quia fuit spirilus alius cum eo), cis quibus reversi fuerint ad nos, il y a re-
et secutus est me. Le nominatif peut se rap- versi fuerilis, WBffl pour W (Neh. iv, 12);
porter à secutus est ; i (vé) qui n'est qu'une quia pudefietis propter lucos,(Isa. i, 29.) etc.,
conjonction, n'empêche point ce rapport, le texte porte pude fient, TUH> pouriunn. Mais
Le quatrième exemple n'est point diffé rent du premier, et c'est la construction française, lorsqu'il y a un participe dans la phrase : chacun ayant son nom, vous récrirez sur sa baguette, ; 11 est vrai que ce participe fait une grande difficulté pour ceux qui commencent à composer en latin, pour savoir s'il est au nominatif, si c'eSHe régime du verbe, ou s'il faut le mettre à l'ablatif absolu ; mais encore une fois, l'ébreu et le latin ne sympathisent point ensemble.
Il faut raisonner de même, lorsque c'est le relatif qui est en suspens, comme dans les phrases suivantes : Terra germinet arborent quœ fructus ejus in ea. (Gen. i, 11). Sieut pulvis qui ventus projicit eum. (Psal
j'ai averti dans la troisième dissertation, § 5, que i et n ne sont pas seulement les marques distinctives des personnes, mais qu'ils sont encore démonstratifs et tiennent lieu d'articles au commencement des mots. Ils désignent donc ici des participes, et par conséquent il n'y a aucun changement de personnes.
En voici encore un exemple qui a embarrassé les critiques : Exsurgam, dicit Dominus ; ponam in salutari ou in salule. Confidam ou fiducialiter agam in eo (Psal. xn, 6) , héb. ïS rvs> (Japhiafi lo). Celte version est très-juste ; rpsn (hephiah) est lo même que le verbe francais.se fier, mettre sa confiance; 'est mis h la première personne au lieu de x pour ne pas mettre deux aspirations de
i, 4.) Ad colendam lerram quœ sumpius est suite n'£nN (ahephiah). Mais, les grammai
ex ibi. (Gen. m 23.) Dès que l'on suppose le relatif au nominatif, cela fait une construction monstrueuse en latin ; mais le relatif en hébreu n'a ni genre , ni nombre, ni cas, c'est une simple liaison. Qu'est-ce donc qui peut empêcher de traduire, arborum cui fructus ejus in ea , ou cujus? Pulvis quem ventus projicit eum? Le premier exemple rendu en français ne péchera point contre la grammaire : un arbre à qui son fruit soit en lui ; le second ferait du patois. Dans le troisième, le relatif n'exprimant qu'un rapport de lieu, se peut très-bien traduire par les adverbes de lieu quo , qua , unde, ubi , et l'on dira mot à mol terrain unde sumptus
riens qui ont pris ce 1 pour le signe de la troisième personne, ont traduit illaqueabil eum , qui ne fait aucun sens ; et ils ont supposé que la Vulgate avait lu autrement, ce qui est faux. Il y a bien d'aulres passages où l'on a voulu corriger la Vulgate avec aussi peu de fondement ; je le montrerai ailleurs.
§ III. — Seconde source des hébraismes, plusieurs termes dont on n'a pas pris le sens. Il y a plusieurs termes d'un usage commun en hébreu , dont les grammairiens paraissent n'avoir pas compris toute la signification, et comme ils n'ont pas trouvé en atin des équivalents pour en rendre toute
est ex ibi. Ce n'est plus qu'un pléonasme l'énergie, ils l'ont trop restreinte, et ont fait
commun, et c'est ainsi que l'ont envisagé la plupart des grammairiens.
Les idiotismes qui regardent les verbes n'ont rien d'embarrassant, si l'on veut se persuader ce que j'ai tâché de prouver dans la quatrième dissertation, que les verbes hébreux ne sont que des participes aoristes ou indéterminés. Dès lors, on regarde comme
par ce moyen des hébraïsmes qui ne subsistent que dans leurs versions latines.
Par exemple, en traduisant Sïi (bahal) par Dominus , nous trouverons en hébreu dominus somniorum pour somniator ; dominus sagittarum , pour sagitlarius ; dominus irœ, pour iratus ; dominus inimicorum, pour inimicus; domini fœderis, pour fœderati ;
nuls les changements prétendus de temps, domina pythonis, pour pythonissa; et ces fade modes , de voix, parce que tout cela n'est ;ons de parler nous paraissent fort bizarres, point distingué et lixe comme en latin. Ces Mais cette bizarrerie vient uniquement de expressions, in die facere, post gignere, ce que le latin dominus n'a pas un sens aussi propter adducere, qui sont'barbares en latin, étendu que le mot hébreu. Celui-ci est exacsont exactement françaises , et même fort tement synonyme à notre substantif homme. usitées en grec. Nous disons le jour de s'as- Aussi verrons-nous dans le paragraphe suisembler, le moment de sortir, après avoir en- vant, que le nom d'homme a été tiré de l'idée gendre, pour amener, pour avoir amené; ces de supériorité, parce que c'est le principal barbarismes ne doivent donc épouvantei individu de l'espèce. Il n'est donc pas sur-
personne.
Un des changements qui surprend le plus en hébreu, c'est celui des personnes. Ainsi, disent les grammairiens, Stratum meum nSy ascendit pour ascendisti. (Gen. xlix., 4.) Ego vir ruo vidil afflictionem pour vidi (Thren. m, i). Mais il faut faire attention ou'cn changeant les points, on aura les par-
prenant que homme et maître soient synonymes en hébreu, au lieu que homo et dominus ne le sont pas en latin. Or, quel inconvénient y a-t-il de dire l'homme aux rêves, pour le rêveur ? Homme de flèches fera-t-il un plus mauvais etfel en hébreu qu'en français homme d'épée, homme de cheval? On peut dire, homme de colère, homme d'inimitié, homme