PART. III. THEOLOGIE PIULOLOG. — DES LANGUES. — DISSERT. VI
d'alliance, comme nous disons, homme d'affaires, homme de bon caractère, homme d'un agréable commerce; et il n'y a pas ombre d'idiotisme dans toutes ces expressions.
Nous pouvons faire la môme remarque sur les racines p, "Q, ra (ben, bar, bath), qui, rendues en latin par filius et filia, font des expressions inouïes : filius impielatis, pour impius; filius olei ou pinguedinis, pour pinguis ; filius mortis ou plagarum, pour dignus morte ou plagi<; filii Orientis, pour Orientales; filius areœ, pour trilicum; filius arcus ou pharetrœ, pour sagitta; filia cantici, pour canora; filia vocis, pour oratio ou oraculum, etc.
Pour savoir si ces expressions sont propres ou métaphoriques, il faut remonter au sens primitif de ben, bar, bath. Ils signifient nonseulement ce qui sort, ce qui est produit, mais encore ce qui est uni et attaché, et c'est pour cela qu'on s'en est servi pour exprimer fils et fille. Qu'est-ce qu'un Bis à l'égard d'une mère? C'est non-seulement ce qui est sorti de son sein, mais ce qu'elle porte entre ses bras, ce qui est pendu à son cou, ce qu'elle ne quitte jamais. Voilà deux idées conlraires, mais étroitement unies, par lesquelles on a designé la filiation, soit dans l'espèce humaine, soit chez les animaux. On Je verra par l'explication de tous les mois qui l'expriment dans nos quatre langues.
Ben, bar, bath, sont donc des termes beaucoup plus génériques que filius et filia. Ils expriment en général : 1° tout ce qui sort ou qui est sorti ; ainsi filii Orientis signifie à la lettre ceux qui viennent de l'Orient; filius areœ, arcus, pharetrœ, ce qui sort de la grange, de l'arc ou du carquois. Filia vocis, c'est emissio vocis, ou vox emissa, et cela par la force des termes, sans aucune métaphore.
2° Dans un sens contraire, ils expriment tout ce qui est lié, uni, attaché à quelque chose; voilà pourquoi on a donné ces épithètes, non-seulement aux enfants à l'égard de leurs pères et mères, mais encore aux domestiques, aux esclaves, aux disciples, aux compagnons, aux habitants. Par conséquent, au lieu de filius impietatisf la lettre porte partisan de l impiété; filius mortis, dévoué à la mort ; filius pinguedinis , doué de fertilité, et ces prétendues traductions latines sont plutôt de vrais contre-sens.
3°*p(ben, bin) signifient souvent in,inter, inlra : Tu doles super hederam... , quœ sub una nocle nala est, et sub una nocte periit, ou inlra unam noctem. (Jon. iv, 11.) Au lieu de sub, il y a p en hébreu. Mais les critiques, ourse ménager le double plaisir défaire un lébraïsme et de contredire la Vulgate, ne manquent pas de traduire, qui filius noctis fuit et filius noctis periit. De môme dans une infinité de passages où les ponctuateurs auraient pu mettre p (bin) inter, ils ont misp (ben) filius; et les partisans de la Massore se feraient hacher plutôt que d'eu démordre.
De même qu'en français, nous changeons quelquefois la préposition en substantif, et que nous disons le dessus, le dessous, les c/e-
dans, les dehors; les Latins ont aussi formé superi et inferi de super et infra, et los Grecs disent comme nous t« ivrôç , les dedans, ri Èxrôf, les dehors. Il n'est donc pas extraordinaire que de la préposition a (bin) inter, les Hébreux aient formé le singulier p (ben), et les pluriels n^n, mn (banim, benaïm. banolh), pour signifier les dedans, l'intérieur, ce qui est dedans, ou ce qui entre dedans. Ainsi filia maris exprime ce qui est dans la mer; et filia cantici (Eccli. xn, 4), doit se traduire, introilus cantici, ou auditio cantici: Mais les grammairiens, qui ne remontent point à la racine, ne l'entendent pas ainsi, et partout où ils voient ces noms au singulier ou au pluriel, c'est toujours pour eux filius ou filii, et voilà comme sont nés les hébraïsmes.
Par une allusion encore plus ridicule, ils prétendent que l'expression syriaque nhUN "Q ( bar egoro ) , pour désigner la maladio d'un lunatique, signifie à la lettre filius tecli, parce que les lunatiques se précipitaient en bas des toits, et qu'ainsi le toit accouchait d'un homme. Ils ne voient pas que bar signifie maladie; c'est la racine du grec /S«ow?, pesant, incommode. Gar, gor, gur, exprime dans toutes les langues tour, circuit, révolution; c'est le môme que yû/ao?, gyrus, girouette. Par conséquent, bar egoro désigne une maladie périodique, une maladie qui circule, qui revient de temps en temps.
Personne sans doute ne sera surpris de ce que l'on attribue ici aux syllabes ben, bar, bath des significations opposées, entrée et sortie, liaison et séparation. On verra la même chose dans tous les mots primitifs; et dans le dictionnaire des racines, ces quatre sens différents seront démontrés par des dérivés dans nos quatre langues.
Mais on ne manquera pas de m'objecter que la plupart des traductions que je désapprouve se trouvent eu propres termes dans les Septante et dans le nouveau Testament,
OÙ nOUS lisons via; âavaTOV, vio; ytiwnc , etc.
Est-il probable que les auteurs de ces traductions n'aient pas conçu l'énergie de leur propre langue, et le vrai sens des termes? Ils l'ont compris sans doute ; mais ne trouvant pas en grec un terme aussi général que le mot hébreu ou syriaque, ils ont pris celui qui y répondait le plus communément. Or, il est certain que le mol qui répond !e plus communément à ben et bar, c'est vïoç eu grec, filius en latin; mais il n'est pas moins vrai (pie ces deux derniers ne rendent point dans l'usage tout le sens des deux premiers, et que pour accommoder la traduction au génie du grec et du latin , il faut en substituer d'autres. Je ne crois point manquer do respect en cela pour les auteurs inspirés du nouveau Testament; l'inspiration ne leur a pas été donnée pour nous apprendre le sens grammatical des mots, ni la mécanique des langues. Ma réponse est fondée d'ailleurs sur les propres termes du traducteur grec de l'Ecclésiastique* où yùp hoSuvxfJnî aùzù iv
ÉauTitç é(./5«K7Tt Xî'/opsva, KOi ôxav p-ra^Oii tic
siipott yXâffow?. Non enim eamdem vim habent
hebraica, quando translata sunt in aliamlinguam. (Prolog. Eccl.)
On ne s'est pas moins trompé sur le mot n'a (beth) domus. Non-seulement on lit en hébreu domus servorum, lieu ou pays de servitude; domus remotionis , lieu écarlé; domus sœculi, domus quietis, tombeau, sépulcre ; mois si nous en croyons les rabbins et leurs sectateurs, on trouve (Isa. ni, 20) domus animœ, pour signitier des ornements de femme. L'usage de ce terme est encore plus universel en chaldéen et dans les paraphrases , où on lit domus congregationis pour congrcgatio aquarum; domus irrigationis pour terra irrigua ; domus boum pour armenlum; et le iront d'Àaion (Exod. x^vm, 38) est appelé, dit-on, dans leïargum, dom/us oculorum Aaronis. Selon la même méthode, les rabbins appellent des gants, domus manus ou digilorum, et un voile, domus faciei, etc.
Je conviens que si beth ne signifie rien autre chose que domus, une maison, voilà des métaphores bien extraordinaires, et il faut avouer que les Hébreux ne parlaient pas comme les autres hommes. Mais cette supposition est une erreur. Beth, dans les langues orientales, est un terme aussi générique que lieu en français, locus en latin; c'est donc très-mal à propos que l'on restreint sa signification à !a seule idée de maison.
1° Il faut remarquer que beth est la môme racine que bath de l'article précédent; l'un de ses sens, comme nous avons dit, est d'exprimer lieu, arrêt, par conséquent le lieu où Von s'' arrête, le repos et le lieu du repos. On remarquera en même temps que lieu en français n'a pas une racine différente du verbe lier; que par une analogie constante, locus en latin, ïotto,- en grec, Dlpn (makom) en hébreu, sont de même tirés des racines qui expriment lien, arrêt. Or, en mettant locus au lieu de domus dans plusieurs des phrases citées, la métaphore disparaît et le sens devient clair.
Selon l'ordre naturel des analogies, toute racine qui signifie lien, signifie aussi ce qui environne, comme un lien, une bande, une écharpe, une ceinture, un voile, un habit, une couverture; voilà pourquoi beth, lien, est employé pour exprimer couverture. Or que des gants soient appelés couverture des mains, et un voile couverture du visage, il n'y a pas là de mystère; mais pour les appeler maison des mains, etc., il faudrait extravaguer.
3° Beth, en suivant toujours le même fil d'idées, signifiant enceinte et couverture, a exprimé conséquemaoent ce qui est creux et
senti la signification ni de l'un ni de l'autre de ces deux termes. Le dernier no désigne l'âme en hébreu que parce qu'il signifie le souffle ; or, dans toutes les langues, souffle, vapeur et odeur, sont synonymes. Beth a le môme sens : Myrrha et gutta et casia in vestimentis tuis ex pyxidibus eburneis. (Psal.