DES LANGUES. — DISSERT. VII
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nient du français. C'est la syntaxe qui fait le caractère distinctif des langues» et il est
à présumer qu'elles doivent le grand nombre de leurs termes à la môme source d'où elles ont tiré leur construction.
On suppose que pendant cinq siècles ou environ que les Gaules demeurèrent sous la domination romaine, le latin absorba tout à l'ait l'ancien langage des peuples, et que jusqu'aux paysans les plus grossiers, tout le monde apprit à parler latin. Je n'opposerai point à cette prétention les monuments de l'histoire, comme a déjà fait M. Bullet, mon maître, dans ses Mémoires sur la langue celtique; je me bornerai à une preuve de fait. Depuis environ huit cents ans que le français a commencé à se former, et qu'on le parle dans les Gaules, il n'a pas empêché les patois de subsister toujours dans les provinces, et il y a encore plusieurs contrées en France où l'on peut trouver des gens qui ne savent pas quatre mois de français. Donc ces patois subsistaient de même lorsque les personnes polies parlaient latin; donc le latin n'a pas fait dans cinq cents ans, ce que le français n'a encore pu faire dans huit, ou neuf siècles ; donc ces paysans parlent encore aujourd'hui le même jargon dont leurs pères se servaient avant les conquêtes des Romains et des Francs.
Quand nos grammairiens nous donnent l'étymologie d'un mot français, s'ils en trouvent un semblable en latin, ce terme, disent-ils , est tiré du latin. Avant que de l'assurer, il faudrait savoir si ce même terme n'existe dans aucun des patois qui se parlent en Fiance; s'il s'y trouve, il n'est pas probable que nos ancêtres soient allés le chercher en Italie, tandis qu'ils pouvaient le prendre chez eux.
Nous avons vu que les colonies qui ont peuplé l'Italie sont un détachement de celles qui sont venues habiter les Gaules; ces colonies sans doute avaient un langage commun, c'est ce qui a servi de fonds à la langue des Latins comme à celle des Gaulois. Il serait fort surprenant que ces deux langues n'eussent pas des termes semblables. Puisque les pères ont parlé le même jargon, il est naturel que les enfants puissent encore s'entendre en quelque chose, sans rien emprunter les uns des autres.
11 n'y a pasplusdejuslessedans la prétention de ceux qui font venir dans les Gaules des Grecs et des Phéniciens, pour servir de précepteurs à nos ancêtres ; tel nom de ville, de port, de montagne, se retrouve dans le grec et dans l'hébreu ; donc ce sont des Grecs ou des Carthaginois qui les ont nommés. Il serait singulier que ces peuples eussent pris la peine de venir instruire les habitants des Cévennes, des Vosges et du mont Jura. Cependant les patois de ces bons montagnards ont des termes grecs et hébreux; et, ce qu'il y a de plus admirable, la construction de leurs phrases est souvent hébraïque et semble copiée d'après les écrivains sacrés; mais ce phénomène ne peut
surprendre que ceux qui. ont oublié l'histoire du genre humain et de la propagation des langues.
Sommes-nous suffisamment instruits, lorsque nous avons appris de nos étymologistes que tel mot français est emprunté du latin, tel autre du grec, celui-ci de l'espagnol, celui-là du teuton ou de l'allemand ? Mais les Lalins ou les Allemands de qui l'onlils reçu? Ne semble-t-il pas que nos aïeux ne subsistaient que d'emprunts, tandis que les autres peuples étaient riches de leur propre fonds? J'aimerais mieux savoir que le mot en question se trouve dans le par. tois d'Auvergne ou de Picardie; j'en conclurais du moins que c'est un terme ancien parmi nous, et déjà usité chez nos ancêtres. Je serai bien aise d'apprendre s'il nous est encore commun avec les Latins et avec d'autres nations, mais je ne puis soulfrir qu'on nous l'envoie mendier ailleurs, tandis que nous l'avons chez nous.
La question de l'origine du français, si longtemps agitée, est donc, à proprement parler, une affaire de calcul. Y a-t-il dans cette langue un plus grand nombre de termes tirés des patois qu'il n'y en a de dérivés du latin? Si la pluralité se trouve dans les patois, leur construction étant plus semblable au français que celui-ci au latin, la cause est jugée en faveur des patois; ils sont la vraie source de notre langue. Jusqu'à ce que la supputation ait été faite, le procès demeure indécis, et nous devons nous bornera dire, comme les Romains, que notre langage est formé en partie d'une langue polie, et en partie d'un jargon barbare. Mais ce jargon même a été bâti sur le même fonds que les langues les plus élégantes de l'univers, sur les monosyllabes dont se servaient les aïeux du genre humain.
Lorsqu'il m'échappede dire, dans le cours de cet ouvrage, qu'un terme français ou latin est dérivé du grec ou de l'hébreu, on comprend en quel sens; c'est-à-dire que leur racine est la même.
Avant que de finir, je prie le lecteur de faire attention que l'ordre que j'ai suivi dans les migrations des peuples est exactement parallèle à la succession des empires. Les premiers ont commencé dans la Chaldée et au voisinage où était le berceau du genre humain ; ils ont fait place à la monarchie des Grecs, sous Alexandre et ses successeurs ; celle-ci s'est fondue dans l'empire romain, des débris duquel se sont formés les divers Etats de l'Occident ; et les sciences ont suivi la même progression.
§ V. — De la différence des langues.
Un point qui me paraît peu éclairci , et qu'il n'est pas facile de résoudre, c'est de savoir en quoi consiste la différence des langues. Toutes ont été formées des mêmes matériaux, toutes ont entre elles quelque affinité, les unes plus, les autres moins, toutes aussi ont quelque chose de particulier. A quoi doit-on se fixer pour décider si
deux langues sont différentes, nu seulement deux dialectes de la mémo langue? L'hébreu, par exemple, le syriaque, le chaldéen, sont regardés comme trois dialectes, et non point comme trois langues distinctes; le grec, au contraire» et l'hébreu sont considérés comme deux langages divers. S'ils ont les mômes racines, comme je le soutiens, à quoi tient-il qu'on ne range le grec parmi les dialectes de l'hébreu?
OEUVRES COMPLETES DE BERGIEIL diversité des
diversité des langues est susceptible de plus et de moins, e! qu'il est impossible d'assigner un point fixe qui constitue l'une ou l'autre. 1° Pour supposer l'identité do deux langues, il ne suffit pas qu'elles aient les mômes racines; il n'y aurait, selon mou système, qu'une seule langue dans l'univers; 2° ce n'est pas assez qu'elles aient plusieurs termes composés qui leur soient communs, toutes en ont quelques-uns;
Celte question, qui paraît peut-être fri- mais il faut que ces termes soient en trèsvoie , est, dans le fond, très-sérieuse. Si grand nombre; 3° il n'importe que ces terl'on pouvait la décider par des principes mes soient prononcés différemment, quoiclairs, nous prendrions mieux le sens de que la diversité de prononciation suffise plusieurs auteurs, dont quelques-uns nous pour que deux peuples ne s'entendent plus; disent que tel et tel peuple avaient la môme h" c'est surtout à la syntaxe des langues langue, tandis que d'autres soutiennent qu'il faut s'arrêter pour prononcer sur leur
qu'ils en avaient de différentes. César, par exemple, assure que les habitants des trois parties des Gaules avaient des lois, des mœurs, des langages divers : doit-on supposer qu'il y avait effectivement trois langues dans les Gaules, ou seulement quelque différence dans les dialectes?
Si nous supposons que deux peuples ont une langue différente lorsqu'ils ne peuvent
diversité; et, parcelle raison, il me paraît que, la syntaxe latine étant très-différente de la française, on ne doit point regarder le français comme un dialecte du latin ; 5° quoiqu'il soit vrai qu'un Français qui sait le latin peut aisément entendre l'italien, ce n'est pas une raison de prendre celui-ci pour un dialecte du latin. La facilité qu'a un Français d'entendre le premier vient principa-
s'entendre l'un l'autre, il faudra multiplier lement de la ressemblance qu'il y a entre la
les langues à l'infini. Les Juifs, accoutumés construction italienne et la construction
a parler chaldéen à Babylone , n'entendi- française. Mais un Anglais qui aurait d'abord
rent plus, à leur retour en Judée, les livres appris' le français et l'italien, n'en serait
saints écrits en hébreu ; il fallut faire pour pas beaucoup plus avancé pour entendre
eux les paraphrases chaldaïques. On a fait les bous auteurs latins.
de même pour les Syriens une version sv riaque de la Cible. Pour citer'des exemples présents, un Picard n'entend point le langage d'un Gascon, et ni l'un ni l'autre ne comprennent rien au jargon d'un Auvergnat ou d'un Bourguignon. 11 faudra donc admettre autant do langues qu'il y a de patois en France.
Des écrivains très-habiles nous disent,
Sur ces principes, on peut conclure que l'hébreu , le grec, le latin , le français, sont quatre langues très -différentes ; que si, malgré cette différence, il se trouve encore beaucoup de rapport entre elles, et si elles ont les mêmes racines, il en doit être do même de toutes les autres langues de l'univers. Qu'au contraire, l'hébreu, le chaldéen, le syriaque, ne sont que trois idiomes
d'autre part, que l'italien, l'espagnol, le ou dialectes, corn français, sont trois dialectes du latin; qu'un homme qui sait médiocrement celte langue peut, avec une attention commune, entendre les trois autres; tout cela est-il vrai ou faux?
On sent bien que la ressemblance ou la
tout le monde en convient. Que de même entre le langage des trois parties des Gaules, au temps de César, il n'y avait d'autre dilférence que celie qui subsisle encore aujourd'hui entre les divers patois des provinces.