‹ Œuvres completes de BergierChapitre 156 sur 255 · PART. III. TI1K0L0G1Ë PHILOLOG · texte numérisé non relu

PART. III. TI1K0L0G1Ë PHILOLOG

DLS LANGUE. - DISSERT. Vlîl.

termes hébreux que celles que l'on a données jusqu'à présent; et c'esl déjà quelque chose. Il s'agit de Caire voir encore que son ulililé est égale dans les autres langues. Le lecteur remarquera que l'on cherche les noms par comparaison ; qu'en expliquant un terme hébreu, on donne par la même le sens de ceux qui lui correspondant dans les autres langues; que c'esl leur analogie qui sert de preuve. Il est bon de rappeler ici le principe sur lequel ou s'est fondé.

Pour nommer un objet, dans tous les temps et dans tous les pays, les hommes ont fuit attention a ses qualités les plus sensibles et les plus frappantes. Tous les peup'rs, ayant les mêmes organes, ont dû être alfeciés partout de même, être touchés des mêmes rapports; par conséquent, dans toutes les langues, on a dû donnera tel «bel un nom qui exprimât la même ou les mêmes quai ilés, qui signifiât !a même chose. Les noms diversdu même objet, dans lesditféreutes langues, doivent doue être ordinairement la traduction ou L'équivalent les ans des autres. Aussi, on a fait voir que les Hébreux, le> Grecs, les Latins, les Français, pour désigner le ciel , se sont arrêtés tous à l'idée •l'élévation , que les noms différents qu'ils lui ont donnés expriment également ce qui esl au-dessus de nous : et c'esl la première idée qui se présente à l'esprit. Par ce rapport d'analogies, l'on se croit en droit de rejeter les élymologies que des écrivains 1res habiles oui données de ces mêmes noms, parce que , n'étant tixés par aucune règle , ils les ont données à l'aventure. On va le montrer, non plus pour- les termes hébreux, niais pour les noms grecs.

o0f«v6c , le ciel, n'est point dérivé de oipà, la lumière, puisqu'il signilie aussi le pulais de la bouche ; mais il vient de f«v , élévation, parce que le ciel est au-dessus de nous , comme le palais est nu-dessus de ta bouche. Voilà certainement le seul rapport qui ait pu leur faire donner le même nom ; il n'était pas plus mal de dire en grec le ciel de la louche, que de dire en français te ciel d'un lit. La version syriaque du ps. xxn a conservé la même allusion , verset 10, Adhœsit lingua mea cœlis pulati met. oùpavb; ne vient pas non plus de ôooç , terminus, ni de i/»«<u, video, pour la même raison.

"ol-jy/ro; , autre nom du ciel, ne vient point de iïk'jç Xccpxfâf, lotus fulyens , comme on l'explique ordinairement; ni de Sïkvu mvç, perdens pedes, comme le veul Scaliger, parce que le mont Olympe fatigue les pieds île ceux qui y montent ; ni du n zyichj (ho!amiHi bo) , inunorlales in eo , connue le prétend Lecierc, parce qu'il est la demeure des immortels. Sa racine est lov, lup, élévation. La preuve, c'esl que "olv^no; est aussi le nom de cinq montagnes connues des géographes ; l'une dans la Thessalie; l'autre dans l'Llide, où élail la ville dOlympie; la troisième dans l'Ile de Cypre ; la quatrième dans la Mysie;la Cinquième dans 1 Ethiopie, sur le bord de la mer Kouge. Or ce nom ne peut convenir au ciel et à cinq montagnes

qu'à cause de leur rapport général d'élévalion. Lecierc a donc eu tort d'imaginer que le mont Olympe dins la Thessalie avait tiré son nom de la fable ; «-'est, au contraire, l'équivoque du nom Olympe, montagne et ciel , qui a donné lieu à la demeure fabuleuse des Dieux sur le mont Olympe, et à toutes les rêveries d'Homère.

§ II. — Application de cette méthode a la géographie.

On comprend par cet exemple, comment l'on doit expliquer les anciens noms des lieux. Leur élymologie ne doit point être tirée de la fable, et rarement de l'histoire, parce que les lieux ont été nommés avant la plupart des événements, vrais ou faux, dont on croit qu'ils ont été la scène; et rarement un fait historique a pu faire oublier le nom déjà usité d'un lieu, pour lui eu substituer un nouveau. Il Unit convenir qu'un grand nombre de villes oui porté les noms de leurs fondateurs, mais alors leur fondation est une époque connue dans l'histoire. Cela n'est arrivé qu'à celles qui ont été créées tout à coup, ou rebâties par des. souverains ou des conquérants , non pas à celles qui se sont formées par des accroissements insensibles. Pour les montagnes, les mers, les lacs, les rivières, les îles, les provinces, les royaumes, ils ont ordinairement tiré leurs noms de leurs qualités, ou génériques ou particulières; les montagnes , de l'idée générale de hauteur; les lacs et les fleuves, du terme générique d'eau ou de courant; les villes, du mot commun d'habitation ou d'enceinte, ou des collines, des rivières, des forêts, près desquelles elles étaient assises.

Les différents lieux ont sans doute été nommés par leurs premiers habitants. Or» comment pouvait s'y prendre une famille de coloris, nouvellement arrivée dans une contrée, pour désigner les différentes parties de son domaine? Ici c'est l'habitation, la demeure; là, c'esl la plaine ou la campagne; d'un côlé Je ruisseau ou la rivière; de l'autre la montagne, le rocher, ou la forêt; plus loin le marais, ou le vallon , etc. C'est ainsi que les villageois dressent encore aujourd'hui la topographie de leur territoire, et toutes les nations ont fait de même. Ces noms simples et communs, imposés d'abord par les pères, furent conservés par leurs enfants et se perpétuèrent, voilà pourquoi l'on Irouve tant de noms de lieux ou identiques ou synonymes , c'est que les lieux se ressemblent. Lorsque plusieurs familles, lixées dans un même continent, eurent élabli un commerce entre elles , et que l'on put passer d'une contrée dans une autre, on les distingua de môme par leurs propriétés. Un canton se nomma le pays gras et fertile; l'autre le pays des forets et des broussailles ; celui-ci le pays montueux ou pierreux ; celui-là le pays bas ou aquatique, etc. Quand il fut question de désigner nies pays lointains dont on n'avait pas une connaissance détaillée , il fallut les caractériser

par les poinls cardinaux qu'indiquait le cours du soleil : ainsi l'on distingua les terres de l'Orient et celles du Couchant, les régions du Midi ou de la chaleur, et celles du froid ou de la hise. Les habitants des campagnes se servent encore de la même méthode |iour distinguer et limiter leurs héritages.

Faute d'avoir réfléchi sur ce procédé enseigné par la nature, les Grecs, et les Latins leurs copistes, ne nous ont débité que des rêveries sur l'ancienne géographie; et les savants modernes, quoique beaucoup plus sensés , ont envisagé souvent les noms de lieux comme s'il avaient été donnés sur une mappemonde par des géographes occupés à arpenter l'univers. Parce quThT ont trouvé une signification à ces noms dans l'hébreu, ils les ont attribués à des Phéniciens, comme si les autres nations n'avaient pas eu l'esprit de désigner leurs propres habitations ; ce n'était pas assez de chercher les racines des noms dans l'hébreu, il fallait les monlrer encore dans la langue du pays où les lieux sont situés. 11 est naturel sans doute de puiser l'étymologie du nom d'une ville de la Grèce dans la langue grecque, d-'un fleuve d'Italie dans la langue latine, d'une montagne des Gaules dans l'ancienne langue des Gaulois. Il fallait se mettre à la place des premiers habitants, pour sentir comment ils ont envisagé les objets pour les distinguer, il fallait enfin comparer les noms dans les diverses langues, comme l'on tâche ici de le faire, et comme on va l'essayer dans quelques exemples. Les noms propres ayant moins changé que les noms appel latifs, ils doivent avoir mieux conservé la structure de l'ancien langage, et mieux faire sentir la signification des racines.

Europe — Si nous demandons aux Grecs pourquoi l'on a nommé Europe le pays que nous habitons, leur réponse est toute prête ; c'est à cause d'Europe, fille d'Agénor, roi de Phénieie. Il serait à propos de nous apprendre d'abord quelle relation il y avait entre l'Europe et celte aventurière, et comment l'Europe avait pu manquer de nom jusqu'à elle. Les Hébreux nommaient cette partie du monde n'ru (kitthim, keihim), de ket , couverture, obscurité, d'où est formé le greexeué», cacher, et axôvos, ténèbres. Ils l'appelaient donc le pays du soir ou de la nuit ; et par la même analogie , du \eçbe èpéfu ou èpino>, couvrir, obscurcir, les Grecs formèrent Eùpûnn l'Occident. Aujourd'hui encore les Européens sont nommés les Occidentaux à l'égard des Asiatiques. Les Grecs transmirent ce nom aux Latins, qui apprirent d'eux la géographie, et nous l'avons reçu de ces derniers.

Hésiode, dans sa Théogonie, parle d'une nymphe Europe , fille de l'Océan et de Théiis. Cela signifie sans doute que l'Europe est le pays environné par l'Océan et la Méditerranée; ce qui est très vrai. On a vu, sixième dissertation, § 3. que les mêmes racines, qui dans les langues ex-

priment fils et fille, signifient aussi ce qui touche, ce qui avoisine , ce qui lie et environne , et l'équivoque du terme a donné lieu à la fable. Thélys , chez les anciens Grecs, était sûrement la Méditerranée, puisque c'est la seule mer qu'ils ont pa connaître d'abord.

Bochart a dérivé le nom des Européens de ^K in (hour op) , visages blancs; mais celle épilhète n'aurait pas pu les distinguer des Asiatiques, qui n'ont pas le visage noir.

Asie — En suivant toujours la même analogie, les Grecs et les Latins ont nommé 'Aaî«, Asie, les pays orientaux à notre égard, et en particulier l'Asie mineure, qui est l'orient de la Grèce. Or, dans toutes les langues, orient est synonyme de levant, et analogue au verbe lever, élever; c'est le lieu où le soleil se lève, d'où il monte sur notre horizon. Tous les termes qui le signifient sont dérivés des racines qui expriment élévation, hauteur; QTp (kedem) en hébreu, «varo/Â en grec, oriens en latin, levant en français. 'a<tî« est donc le même terme que Kity- (hissia) lever ou élever en hébreu, hausser en françois ; aÇov, haut , élevé en grec ; ausus de audeo eu latin , qui s'élève par sou courage.

Les Grecs, à leur ordinaire, font venir le nom d'Asie, d'une nymphe Asia, fille de l'Océan et de Thétys, fable uniquement fondée sur ce que l'Asie, aussi bien que l'Europe, touche l'Océau d'un côté, et la Méditerranée de l'autre.

Bochart le tire de 'ïn (hatsi) milieu, parce que l'Asie est située enire l'Europe et l'Afrique. Cette éiymologie conviendrait, si ce nom eût été donné par un géographe instruit de la situation des trois parties du monde ; mais les anciens Grecs n'en savaient pas tant.

Afrique. — L'Afrique a reçu ce nom des Latins; et Africa dans leur langue est le même terme que apricus , exposé au soleil, et apricari, se chauffer au soleil, comme l'ont remarqué Servius et Isidore. La racine est rie, fric, le feu ou la chaleur, qui se retrouve dans lecbaldéen*pn(harac), brûler;

dans l'hébreu p~U (baraq), un éclair; dans

le grec ypvxrôf, dans le latin friclus, rôti au feu; dans le français fricasser, et mieux encore dans le patois fricot.

On pourrait supposer que Africa vient de afer, qui est plus simple; or, afer signifie rouge et brûlé ; sa racine est phar, far, d'où sont formés l'hébreu 131 (chafar), rougir, avoir honte ; le grec -nûp et r.opyvpu. ; le latin purpura et pyra ; le français pourpre, qui signifie la couleur do feu, et une maladie qui fait paraître des taches rouges sur la peau ; enfin le patois porpureau qui signifie la petite vérole.

Les Hébreux nomn aient les Africains

o'Tib (lubim, loubim) de loub, le feu, la chaleur, la soif; c'est l'idée de Virgile : al nos sitientes ibimus Afros. Les Grecs les appelaient AiSûot, et !e vent d'Afrique Xi£;

PART. 111. THEOLOGIE PIHLOLOG. — DES LANGUES. — DISSERT. Mil.',

c'est le même nom que l'hébreu. Nos paysans appellent encore aujourd'hui les pays méridionaux, les pays chauds.

Boeharl a rejeté celle élymologie pour dériver Africa de p'-ffl (pheriq), un épi, à cause de l'abondance du blé qui croit en Afrique. Mais cette fertilité ne sullisait pas pour la distinguer de la Sicile, qui peut le lui disputer sur cet article.

Les grammairiens latins ont dit que Africa était tonné de «privatif, et ypïxn, froid, tremblement, parce qu'on ne tremble jamais de froid en Afrique. Celle étyuiologie est tirée. On sait d'ailleurs que le sommet du mont Atlas est toujours couvert de neige, qu'il en s »rt des tleuves dont l'eau est d'un froid mortel, et que le Nil ne croit eu Egypte que par la fonte des neiges qui couvrent les montagnes d'Elhiopie. On peut donc trembler de froid en Afrique.

Egypte. — Les Hébreux appelaient l'Egypte "WD, OTi'O (melsar, mitsraïm) du nom d'un des fils de Cham ; qu'est-ce que ce nom signifie? Les Grecs la nommaient A<7V7TTor, à cause, disaienl-ils, d'un certain roi iEgyptus; telle est leur méthode. Des savants modernes ont lire ce nom de blôtt-to?, Coptus. ville de la Thébaïde. Mais il serait bien singulier qu'une ville eût donné son nom à un royaume donl elle n'était point la capitale, et où il y en avait d'autres plus considérables. L'Egypte existait sans doule et avait un nom avant que Goptos fût bâtie; d'ailleurs pourquoi cette ville était-elle ainsi appelée?

Metsar a pour racine tsar, tser, serrer, environner, fermer ; yup, cup, cop, ont le même sens. Si donc celui des fils de Cham qui s'est allé établir le long du Nil est le premier qui se soit avisé de faire des fossés et des levées de terre pour s'enfermer, et faire écouler les eaux du Nil après leur crue, c'est avec raison qu'on lui a donné le nom de Metsar, le faiseur de levées et de fortifications, et à son pays celui de Mitsraïm, les levées, les fortifications, le pays environné de fossés. C'esi encore avec justesse qu'on l'a traduit en grec par ai/utt-to;, qui en est l'équivalent, et qui répond au verbe chaldéen 'j'il (heghip) fermer environner. Par conséquent KoîTTOf a signifié de même la ville environnée et fermée, comme xwot signifie un jardin ou un enclos. Par ce mojeii nous n'avons plus besoin du roi vEgyplus, ni des Grecs.

Cette étymologie est confirmée par la Volgale, qui traduit *TOD (niatsor), IV lleg. xix, 2'*;/s. xix, (j, et xxxvii,23), parasita? clausœ, et rivi aggerum \ l'Egypte pouvait-elle être mieux caractérisée que par ce nom ? Il paraît que ma ost ici le singulier de Q*D (maïmj les eaux, et tsor, l'adjectif serré ou fermé. On se souvient encore que la fameuse bataille de la Mussoure en Egypte, sous saint Louis, se donna dans un terrain environné d'eau; c'est l'ancien nom hébreu.

L'Egypte est appelée Terra Cham (Psal. cv, 23); or cham, chom, en hébreu, peut encore exprimer enceinte ou clôture, puis-

que ~cn (chomah) signifie mur, enceinte, maison ; c'est toujours le même sens.

Enfin elle se trouve nommée àtpia, selon Etienne de Bysance; c'est la racine ar, er, qui exprime de même serrer, fermer, comme on le voit dans àtipu, necto, arceo, etc. Une preuve de cette signification, c'est que ce même nom a été aussi donné, selon Pline, à l'île de Thasos et à l'île de Crète, parce qu'il exprime un terrain environné d'eau.

La meh Rouge. — La nier d'Arabie était appelée par les Hébreux la mer des joncs et des herbes, ^ID a' (jam suph) parce

qn'ils y croissent en si grande abondance qu'en plusieurs endroits les vaisseaux ont peine à s'en débarrasser, ce qui rend la navigation périlleuse. L(;s Septante et les anciens auteurs grecs traduisirent ce nom par £/3\jQp«î« 6a)>«<T<ra, du mol èpvQpo:, espèce de lierre ou d'arbrisseau , qui s'attache comme les herbes marines et qui leur ressemble, dont le nom est dérivé de pvQrtp, bride, lien; la version était fidèle. Mais les Latins confondant ce terme avec IpvQpôî, rouge, traduisirent mare rubrum , la mer Kouge ; et les voyageurs, aussi bien que les grammairiens, ont cherché fort inutilement cette prétendue rougeur de la mer d'Arabie.

Il est bon de remarquer que suph, yûxo»-, /3/3Ûov, alga, l algue marine, ou les joncs , sont tous des noms formés de racines qui expriment un lien, une corde, parce qu'avant l'invention du lin et du chanvre, on s'est servi d'herbes, et surtout d'herbes aquatiques pour faire les cordes elles liens. C'est pour la même raison que les noms divers qui expriment le lin eu hébreu et daus les autres langues, sont tous synonymes do lier ou attacher.

Bochart a cru que le nom tpyQptd* venait d'Esaii ou Edom, dont Je nom se traduit en grec par èpvfyôs; on sent bien que cette allusion est sans fondement.

Chananéens ; Phéniciens. — De tous les noms des anciens peuples, il n'en est peutêtre aucun de plus célèbre, ni dont l'origine soit plus obscure que celui des Phéniciens. Les uns ont dit, selon la méthode des Grecs, qu'il venait d'un certain Phénix, fils de Neptune et de la nymphe Libye; fable fondée sur ce que les premiers Phéniciens qui abordèrent en Occident y vinrent de Libye ou dé Carthage, montés suides vaisseaux. Ces autres, que Phénicien signifie rouge, parce que ces peuples habitaient les bords de la mer Rouge, pufe équivoque dont je viens de montrer la source. Certains ont prétendu que ce noua faisait allusion à la couleur de pourpre dont on faisait grand commerce à Tyr; quelquesuns l'ont rapporté aux palmiers appelés foivme. Bochart l'a expliqué par'ùùyp. (ben

anak) fils des géans ou des héros. Toutes ces étymologies sont purement arbitraires.

il est incontestable, et le même Bochart l'a très bien prouvé, que les Phéniciens sont la postérité de Chanaan, et le même peuple

qui est appelé Chananéens dans l'Ecriture sainte; il est étonnant que cet habile homme n'ait pas aperçu que ces deux noms exprimant la même chose, que l'un est la traduction de l'autre. pDfl (chenâan) signifie un marchand, un négociant : or, Pœni, Phœni, Phœniccs, qui a pour racine ]p (pen, phen) de l'argent, le trafic, l'usure, ne donne pas une autre idée. OWiS (phenimin) en hébreu, signifie des richesses ou des bijoux; SifsvQç, «jTOO?, a le même sens en grec. Pœni, Phœni, est évidemment en latin le même terme que fenus , le profit, l'usure, et que notre vieux mot fenim , argent , dont nous avons formé finance, financer , financier. Un Phénicien ou un Chananéen est donc un négociant. Personne n'ignore que les peuples de la Syrie et de la Palestine furent les premiers qui s*adonnèrent au commerce. Dès le temps de Jacob, c'est-à-dire vers l'an 2300 du monde , nous voyons les enfants d'Ismaël porter en Egypte des drogues et des parfums. Celte inclination s'est conservée parmi les descendant de Chanaan, surtout chez les Carthaginois, qui en étaient une colonie, et elle se soutient encore aujourd'hui chez les Juifs.

Bochard prétend que ces peuples ne voulurent point conserver le nom de Chananéens, à cause de la malédiction portée contre Chanaan, leur père; mais ce fait est certainement faux, puisque du temps de Jésus-Chris', on ne leur donnait encore, témoin la Chananée dont il est parlé, Malth , xv, 22, qui venait des environs de Tyr et d'e Sidon. 11 est vrai que les Grecs et les Latins ne connaissaient point ce nom, parce qu'il est syriaque ; mais ils lui substituaient celui de Phéniciens qui exprimait la même chose dans leur langue. Or, ni chez les uns, ni chez les autres, le nom de marchand ou négociant n'était une injure.

1 111. — Application des mêmes principes à la mythologie.

Personne n'ignore les divers systèmes imaginés par les savants pour découvrir l'origine de l'idolâtrie et des fables du paganisme, ni les difficultés qu'on y a opposées. Les uns ont prétendu que toute la mythologie n'était autre chose que l'histoire sainte défigurée et corrompue, que lesGrecs et les Latins avaient adoré sous les noms de leurs dieux les ancêtres du peuple Juif. Mais on a peine à comprendre comment les Grecs ont pu avoir connaissance d'Abraham ou de Moïse, dans un temps où les nations avaient peu de commerce entre elles, où, bornées à satisfaire les besoins de la vie, elles s'informaient peu de ce qui se passait ailleurs. Qu'importait aux: habitants de l'ionie ou du Péloponèse de savoir ce qu'on faisait dans la Palestine ? Quand ils l'auraient appris par hasard, quel eût été le motif de leur vénération pour des personnages étrangers? S'ils eussent choisi ces hommes respectables pour les objets de leur tulle, ils les eussent honorés sans doute

sous les mêmes noms sous lesquels 'on les leur eût fait connaître.

D'autres ont imaginé que l'écriture hiéroglyphique ou symbolique des Egyptiens avait donné lieu à l'idolâtrie de ce peuple et qu'il l'avait communiquée aux autres nations. Si cela était, il leur eût transmis en même temps le culte qu'il re-tdait aux animaux et aux productions de la nature; et c'est ce qui n'est point arrivé. Dans le temps où les sages de la Grèce allèrent voyager en Egypte, les Grecs avaient déjà une religion, et aucun monument ne nous apprend qu'ils en aient changé.

Plusieurs pensent que les fables grecques sont l'histoire de la Grèce même, embellie ou plutôt altérée; que par ignorance et par grossièreté les eniants changèrent bientôt en culte religieux le respect et la reconnaissance qu'ils conservaient pour leurs pères, pour les fondateurs des villes et des états, pour les inventeurs des arts et des sciences : que les poëtes, habitués à personnifier toutes choses , augmentèrent l'erreur en créant de nouveaux êtres que l'on s'accoutuma insensiblement à regarder comme des personnages réels ; que les équivoques et l'oubli dr, l'ancien langage ont lait transformor en aventures romanesques des histoires très-simples et très-communes; qu'enfin les usages purement civils, dont on avait perdu de vue le véritable objet, devinrent des cérémonies mystiques; que les [tassions attentives à profiter des erreurs populaires joignirent bientôt le libertinage à la superstition et achevèrent ainsi l'ouvrage monstrueux que l'ignorance avait commencé.

Ce système, mieux lié que les autres, trouverait peut-être plus de partisans, si on n'y avait pas mêlé des accessoires capables de le décréditer. Comme on trouvait dans l'hébreu l'étymologie de plusieurs noms des dieux, on a lait revenir encore les Phéniciens sur la scène ; l'on a supposé que c'étaient ceux qui, par des narrations entendues de travers, avaient donné lieu à l'erreur.

Si on eût commencé par montrer que le grec et l'hébreu ont les mêmes racines, le ministère des Phéniciens devenait inutile, et ont eût trouvé dans le grec même l'explication des fables grecques.

Je ne suis point en élat de disputer d'érudition avec les deux plus illustres partisans de celle opinion, Bochart et Le Clerc ; mais il me semble que l'on peut simplifier leurs idées, ne pas tirer les étymologies de si loin, et à l'aide de leurs lumières, approcher un peu plus près de la vérité, j

Je ne prétends cependant pas, en suivant le même système, renonc-er entièrement aux deux autres. La mythologie ayant été un ouvrage d'ignorance et de fantaisie, formé en plusieurs temps et en différents lieux, diverses causes y ont contribué, et sans doute qu'il faut les rassembler toutes pour rendre raison de toutes les fables. Les partisans de la première opinion en onl expli-

1333 PART. 111. THEOLOGIE PIIILOLOG. — DES LANGUES. — DISSERT. NUL P23i

que quelques-unes assez heureusement; dans le style des eaux et forêts tayon est

ceux qui tiennent pour récriture égyptienne un vieux chêne.

oui donné de môme quelques dénoùments Dey, Due, Dieu, Deus, Dius, Divus, sont fort ingénieux; on peut profiter des uns et originairement le môme mot que e«i;, par desautres. Les Grecs ont pu apprendre quel- le changement facile du % en d; ifs expriques fables des Egyptiens ou des Phéni- ment tous grandeur, élévation, et par analociens; pour le fond de leur mythologie, gie quantité; H (dei) en Arabie est le chef c'est autre chose. Je penche à croire que de l'Etat; le Dey d'Alger; *7(dai, dei), en les équivoqut-s de langage et l'ignorance hébreu et en chaldéen, quantité et abondes opérations de la nature ont été le prin- dance. Doge à Venise et à Gènes est le chef cipe le plus fécond des extravagances du de la république; Se est augmentatif eu paganisme, et que l'on en peut retrouver le composition grecque et latine; dais en germe dans les opinions et les usages qui français est un pavillon élevé pour servir subsistent encore aujourd'hui parmi lus de couverture, peuples de la campagne. z«ûç, autre nom synonyme à Deus, est

D'abord il me paraît que l'équivoque du encore le môme en changeant le d en dz ,

nom de Dieu, dans toutes les langues, a été Ç« est augmentatif en grec, «m, souffler,

une des sources de l'idolâtrie. Ce nom, Ç«>j>, qui souffle impétueusement : il est aua-

comtne l'a très-bien remarqué le Clerc, n'a logue à notre adverbe sus et çà; on sait que

signifié dans son origine qu'une nature su- le z est une lettre étrangère aux Latins et

périeure, élevée au-dessus de nous; un être aux Gaulois.

respectable, à qui l'on doit de l'honneur. Au lieu de Ze«» et Aiô;, les Romains di-

ïTïn, "7N*, rlT3N (adon, el, eloah), en hébreu ; saient jou, Joupiter, jou-pater, Jovis. On

i«i6,-, Zïvç, A»if, en grec; Deus numen, en sent l'affinité des deux syllabes zou el jou.

latin ; Dieu en français; Due, Dei, Dey, Ce dernier signilie encore élévation en

Diou, dans les patois, n'expriment rien au- français et dans les patois; être à jou, c'est

tre chose que supérieur, élevé en dignité, être perché ou élevé, u'où est venu jucher;

Dans l'impossibilité où étaient les hommes jou, en vieux gaulois, sapin, arbre fort

de connaître el de caractériser la Divinité élevé; joue est une élévation sur le visage,

en elle-même, pouvaient-ils mieux la dé- et jouir, c'est être le maître : aussi jou chez

signer qu'en l'appelant l'Etre supérieur, les Latins désignait encore le ciel ; sub Jove,

l'Etre souverain? sous le ciel, à la belle étoile. On dit qu'il

Je dois la preuve de celte élymologie: et en est encore ainsi chez les Chinois, où le

celle discussion, quoique peu agréable, est môme terme signifie le ciel et le Dieu du ciel.

absolument nécessaire. Adon a certaine- Cette racine n'est point inconnue aux

ment pour racine, don, den, dun, élevé ou. Orientaux; j'y rapporterais volontiers rr

élévation, au propre et au tiguré. Aewéî, en (jah) l'un des noms de Dieu, quoiqu'on lui

grec, grand ou terrible; Swaro,- , grand, atlnbue communément une autre origine.

puissant, capable, honorable. Idoneus, en Je ne parlerai pas de numen, on sait bien

latin, digne ou capable; en ancien français qu'il ne signifie rien autre chose que puis-

dun, dune, élévation, et don, titre d'hon- sance; mais j'observerai en passant qu'il

Heur. n'est pas étonnant que les noms Sx et rp

El, al, en hébreu, est le même que altus se trouvent en hébreu dans une infinité de

en latin ; â/Xou«i, en grec, bondir, sauter, noms propres ; c'est que dans leur origine

s'élever par des sauts ; «10*», augmenter, faire ce sont deux syllabes augmentaiives.

croître, élever, nourrir, comme alo ; allier, Il est certain par ce détail que toutes les

en françois, superbe, sont tous dérivés de nations se sont accordées à caractériser la

celte racine. Divinité par l'idée d'élévation, de grandeur,

Celle du mol eloha est lo,lou, d'où est venu de puissance, de supériorité. Mais comme

notre verbe louer, synonyme à exalter, et ees qualités pouvaient convenir aux hom-*

à>ûoj, en grec, s'élever, s'enorgueillir ; 1«, h, mes dans un degré inférieur, on a malheu-

sonl augmentants en composition grecque ; reusemenl donné à plusieurs d'entre eux

liov, fort ou beaucoup ; xliîw, honorer, rendre un litre qu'on aurait dû réserver [tour le

célèbre; les Latins l'ont conservé dans in- seul Elre suprême, et les sentiments do res-

clytus ; lie, eu patois bourguignon, grand, pecl que l'on avait pour eux ont ainsi dé-

excellent; chère lie, grande chère, excellente généré en culte religieux,

chère. On a donc attribué le nom de Dieu d'a-

0eoV, Dieu, en grec a le même sens, puis- bord aux ancêtres, dans le môme sens que

que xi'ji signilie honorer; &0«, Qvia, cèdre ou les Lalins les nommaient majores ; ensuite

pin, arbres fort élevés. Ta lui est équivalent aux rois dont on reconnaissait par là l'au-

dans les langues orientales; Phtà, nom de lorilé, et de là est venue la multitude do

Dieu en cophte, el "in (lhau) en hébreu sig- ceux que l'on nommait Zeus, ou Jupiter.

nilie quelque chose d'élevé, d'exposé à la On l'a donné aux juges, aux savants, qui

vue pour servir de signe, un poteau. Il avait avaient enseigné quelque chose d'utile,

encore le même sens en latin où Tata comme nous leur donnons encore aujour-

signitiait père, et dans le moyen âge c'a dhui la qualité de maître.

été un nom de dignité. Nous le retrouvons On a nommé de môme les esprits ou in-

aussi dans les Gaules; tayon, en picard et telligences à qui l'on attribuait les phéno-

eu vieux français signifie grand-père, et mènes de la nature donl on no connaissait

pas le principe, parce qu on regardait ces esprits comme des êlres plus puissants que nous. Un homme épouvanté par le bruit et les effets du tonnerre, dont il ne comprend pas la cause, n'a d'autre ressource pour câliner son imagination effrayée que d'attribuer ce météore à un esprit puissant qui en est l'auteur; et voilà Jupiter armé de la foudre. C est ainsi que le peuple se figure encore aujourd'hui que les orages sont suscités par des démous ou par des sorciers. Un laboureur frappé des merveilles de la végétation et qui n'en conçoit pas le mécanisme, se persuade qu'elle est l'ouvrage d'une intelligence bienfaisante qui y préside; de là sont nés Cérès, Pomono et Racchus. Celui-ci, à la vue d'une fontaine^ d'une rivière dont la source ne tarit jamais, incertain d'où peuvent venir ces eaux dont il ne voit pas l'origine, cherche à soulager sa peine, en supposant qu'un génie les fournit par un pouvoir supérieur, et cette créance enfanta les dieux des fleuves et des eaux. Celui-là, maîtrisé par une passion qui l'emporte malgré lui et qui le tyrannise, en accuse un esprit malfaisant plus puissant que lui, comme le peuple attribue au diable tout ce qui lui arrive de sinistre; voilà comme ont été créés Vénus, Plutus, Mars, Némésis, etc.

Dès qu'une fois l'on a eu commencé d'établir ces divinités factices et commodes, elles ne coûtaient rien à multiplier; l'on n'y a pas épargné la peine, et on leur a donné des noms qui expriment leurs caractères cl leurs fonctions. Ou en verra bientôt un exemple (2303).

Les premières colonies qui vinrent peupler la Grèce apportaient avec elles la créance d'une Divinité suprême et unique, aussi bien que l'habitude de lui faire des offrandes et des sacrifices, et de lui demander des bienfaits. Ces usages une fois établis ne se perdent plus, paice que le sentiment continuel du besoin les entretient et les perpétue. Mais lorsque l'imagination fut frappée de la présence d'un espiit ou intelligence particulière qui présidait à telle partie de la nature, on perdit de vue l'Auteur unique de l'univers, pour ne plus faire attention qu'à ce Dieu particulier dont on avait besoin pour le moment présent. Ainsi

les fôtes et les sacrifices de îa moisson et des vendanges ne furent plus célébrés à la gloire du seul Dieu créateur de toutes choses, mais à l'honneur de Cérès et de Bacchus. C'est la pente invincible du peuple grossier de particulariser les objets de son culte, et, jusque dans la plus spirituelle de toutes les religions, l'on a une peine infinie à le garantir de cet écueil. L'esprit humain ne s'accoutume point à l'idée d'un être immense, infini, qui suflil à tout; l'imagination fatiguée du poids de celle majesté qu'elle ne comprend point, cherche à se mettre à son aise, veut en partager les attributs et les fonctions. Telle est sans doute l'origine de l'adoration des anges, que les anciens Pères de l'Eglise ont reprochée aux premiers hommes.

On alla plus loin. Il y avait eu des hommes célèbres, à qui l'on avail donné le même nom qu'à certaines divinités, à cause de quelque art qu'ils avaient inventé ou enseigné, de quelque exploit par lequel ils s'étaient signalés. Il était toul simple que l'on appelâtCérès ou boulangère une femme qui avait montré à préparer le blé et à faire le pain; et Bacchus, ou donneur de liqueur, celui qui avait introduit l'usage du vin. Bientôt l'identité du nom fit confondre ce personnage avec l'intelligence ou divinité particulière que l'on croyait présider à la moisson et aux vendanges, et l'on attribua à celte divinité toutes les aventures d'une ou de plusieurs personnes, qui souvent avaient vécu en différents temps et en différents lieux. De là il est résulté un assemblage monstrueux d'histoires qui se contredisent, et que lus poètes ont habillées comme il leur a plu (2304); les mythologues eux-mêmes, pour débrouiller ce chaos, ont élé forcés de reconnaître qu'il v avait eu plusieurs Jupiter, plusieurs Bacchus, plusieurs Vénus, etc., et cela est vrai.

11 n'y a qu'à jeler un coup d'œil sur la théogonie d'Hésiode, on verra qu'il commence par un resle de tradilion informe de l'histoire de la création; qu'ensuite personnifiant le ciel, la terre, toutes les parties de la nature, il mêle leur généalogie à celle des premiers chefs de colonie qui ont peuplé la Grèce, et que celte confusion ridicule de dieux et de héros, d'êtres imaginaires et de

(2503) C'est une idée aussi ancienne que ie monde, et universellement répandue, que la matière ne se meut point d'elle-même, qu'if faut un esprit pour lui donner le branle, surtout pour produire des mouvements réguliers. Lorsque des peuples sauvages ou peu habiles dans les arts ont vu pour la première fois une montre, ils n'ont pas mai. que de supposer qu'une intelligence renfermée dans celle machine en faisait jouer les ressorts et en réglait la marche ; pour peu qu'on eût \oulu aider leur admiration, ils se seraient prosternés devant une horloge. La même persuasion a fait croire aux peuples encore grossiers que les différentes parties île la nature où ils remarquaient des phénomènes constants et réguliers, étaient animées ou conduites par autant d'intelligences différentes; encore une lois, que l'inertie «oit essentielle à la matière, c'est

une idée puisée dans la nature; ies matérialistes, avec toutes leurs subtilités, ne viendront jamais a boni de l'arracher du sein de l'humanité.

(2301) Les contradictions des historiens et des mythologues ne peuvent surprendre, dès que l'origine des fables n'est autre que l'histoire naturelle et civile grossièrement expliquée. On conçoit pourquoi Inodore de Sicile retrouvait en Egypte le fonds de la plupart des fables grecques. C'est que les phénomènes de la nature et les usages primitifs de la vie ont été les mêmes en Egypte et dans la Grèce; il n'est pas étonnant qu'ils aient occasionné les mêmes équivoques et les mêmes contes chez des peuples divers. De là était venu ce préjugé des Romains qui croyaient voir les dieux de Home dans les divinités gauloises, cl le culte d'isis chez, le* Germains.

uy,

Page 1