PART. III. TIIEOLGIE PIIILOLOG. — DES LANGUES. — DISSENT. VIII
personnages réels, n'est qu'une rapsodie sans suite et sans raison, dont on peut expliquer des morceaux détachés, niais dont on ne concevra jamais l'ensemble.
Les Métamorphoses d'Ovide ne sont fondées que sur l'équivoque des noms des personnages qu'il met sur la scène. Ce sont des hommes changés en botes ou en arbres, parce qu'ils en portent les noms. Un roi devient loup parce qu'il s'appelle Lycann, une tisserande est changée en araignée parce qu'elle s'appelle Arachné, c'est-a-dire faiseuse de toile, comme l'insecte h qui l'on a donné le même nom pour la môme raison, et ainsi des autres.
Une preuve toujours subsistante que les fables doivent leur origine à l'ignorance des phénomènes de la nature et aux équivoques du langage, c'est l'opinion qui règne parmi les peuples de la campagne sur les feux nocturnes ou exhalaisons enflammées, dont ils ne comprennent pas la cause. Ces feux, très-communs dans les pays marécageux, se nomment dans quelques patois clar o ] clà, c'est-a-dire clarté, et par corruption cula. Celte prononciation vicieuse ayant fait perdre de vue le vrai sens du mot, et le peuple se figurant qu'une clarté en l'air ne peut être produite que par un esprit, Cula est ainsi devenu un personnage.
Cula, dit-on, se lient la nuit auprès des eaux et des marais, pour égarer et faire périr ceux qui sont assez imprudents pour s'approcher île lui. Si on veut s'enfuir alors, il court après le fuyard, et ne le quitte point qu'il ne l'ait conduit au bord du précipice. Pour s'en débarrasser, ajoute-t-on, il faut ramasser une pierre et la jeter dans l'eau ; alors Cula saute après la pierre et fait un éclat de rire, croyant avoir noyé sa proie. Le plus sûr, c'est de s'en éloigner d'abord le plus qu'on peut.
11 est aisé de distinguer ce qu'il y a de physique et de vrai, dans cette narration, d'avec ce qu'une imagination effrayée y ajoute de fabuleux, et qui varie sans doute dms les anciennes provinces où ce phénomène est aperçu. On voit que les ignorants se ressemblent partout, et envisagent les choses de môme. C'est ici un échantillon du canevas sur lequel ont été bâties les anciennes fables. Si Cula était tombé entre les mains des Crées, ils en auraient tiré bon parti ; ils lui auraient donné des ancêtres, des aventures, une postérité; au lieu qu'il n'est connu parmi nous que des bergers et des valets décurie, il tiendrait une place honorable parini les dieux du paganisme.
Le peuple pense de môme de la conduite singulière des somnambules. Comme il ne peut pas se persuader que des hommes endormis soient capables d'agir, il aime mieux attribuer leurs actions aux lutins, aux esprits follets, aux revenants; et de là sont nées tant d'histoires que l'on en fait dans tous les pays du uionde.
Il est bon d'ajouter ici un exemple de la manière dont les équivoques du langage ont
donné lieu à des pratiques superstitieuses. Autrefois, pour vouer ou destiner une offrande à un saint que l'on invoquait dans quelque maladie, on disait, par exemple, ployer une offrande à saint Biaise; ployer dans ce sens est le primitif des mots français emploi, employer. Le peuple dit encore s'employer à quelque, chose, pour s'y adonner s'y appliquer. Do bonnes femmelettes, prenant le terme do ployer dans sa signification propre, se sont imaginées que pour vouer une offrande, il fallait faire la cérémonie do plier la pièce de monnaie que l'on destinait à cet usage; et je l'ai vu pratiquer ainsi fort sérieusement.
Sur ces principes on va tenter l'explication de quelques fables. Si on se rencontre en quelque chose avec ceux qui ont traité les mômes matières, c'est sans avoir eu intention de les copier.
Bacchus. — Il serait inutile de vouloir concilier les différentes généalogies de ce dieu fameux ; les auteurs varient là-dessus ; aussi ne paraissent-elles fondées que sur une explication équivoque de la manièro dont il faut cultiver la vigne. Bacchus est, dit-on, fils de Jupiter et de Sémélé, c'està-dire que le vin est fils du ciel et des montagnes, parce qu'on plante la vigne sur les hauteurs : Bacchus amat colles; et qu'elle a bes'dn, pour fructifier, des influences du ciel. Sémélé est composé de deux racines, sem et mel, qui toutes deux signifient hauteur. Sémélé, pendant sa grossesse, ayant voulu voir Jupiter dans l'éclat de sa gloire et avec sa foudre, en fut consumée, et Bacchus naquit avant terme. Cela signifie (pue dans les pays chauds la vigne plantée sur les montagnes était souvent desséchée par les chaleurs excessives, et qu'alors elle ne pouvait pas mûrir. Jupiter mil cet enfant dans sa cuisse, où il demeura le reste des neuf mois, et après sa naissance il fut élevé par le secours des Hyades, des Heures et des Nymphes. Le terme popô;, la cuisse, peut signifier ce qui est couvert. Dans toutes 1er langues, les parties du corps depuis la ceinture en bas, sont nommées les parties tachées. Mujoôf peut être la même racine que «uaupô,-, obscur et signifier couverture ot ombrage. Toute cette fable nous fait donc entendre que pour préserver le raisin de la sécheresse, on s'avisa de le mettre à l'ombre, et de planter la vigne sous des arbres; qu'étant ainsi à couvert, elle mûrit avec le secours des Hyades, ou de la pluie ; des Heures, c'est-à-dire du temps; et des Nymphes, ou de. la culture que lui donnent les femmes.
Le nom de Bacchus a été donné d'abord au vin; pa, "p (bac, baq), en hébreu, liqueur, roa, ppa (baealh, baqaq), couler, répandre, arroser. ba./.éu a signifié en grec s'enivrer, et pv.vi.iu;, un lieu humide, un bourbier. Ensuite on l\j donné par analogie aux divers personnages qui ont enseigné à cultiver la vigne et à faire le vin, enï\i\ à l'intelligence que l'on a supposée présider à celte production de la nature, el on a coni'oudu les
mo
différentes «vent tires des vignerons fameux pour en composer l'hisloire fabuleuse de Bacchus.
Les Grecs le nommaient encore "iax^o,-, delW (ach, och), eau, ou liqueur; '6%o; et oyjTÔ; signifient ruisseau, courant d'eau, et houache, en français, terme de marine, est synonyme à aiquade. Aiçvuffoc, autre nom de Bacchus, est expliqué par quelques grammairiens Ai o'vvao; (sic), le dieu cluvin;\\ \\enl être encore dérivé de déafou, mouiller, humecter, arroser. ArjV'xïo; vient de favôr» /n cure rf«t pressoir; et Xuatb; de X«û«>, /«rer. B/jo/itof a le même sens, puisque abromius est le même qn'abslemius qui ne bnil point de vin ; JL/ftrr pa/ér en latin est le père des liqueurs ;\Uifa et libo signifient verser, répandre, faire, bouler, Xtfnjoôî, goutte, distillation. Liber est donc celui qui fait couler le vin sous le pressoir. Tous ces noms reviennent au môme.
Avec le secours de ces étymologies il n'est pas difficile de trouver l'origine des Orgies ou Bacchanales; leur nom "Opyrx est le même que l'hébreu ;ny(hôrg), crier, faire du bruit, et vpvyv dans Hésychius, rugio, crier fort, hurler. C'étaient (Jonc les fêtes des vendanges et les folies des gens ivres; et. pour en retrouver la copie, il n'y a qu'à jeter les yeux sur les l'êtes de villages. Dans les bacchanales on criait, on chantait, on dansait, on courait les rues. toute la nuit, souvent on se battait, c'est encore aujourd'hui la môme chose. De jeunes paysans pleins de vin ont la fureur de chanter et de danser ; ils crient à pleine tête ï<a, «&v, comme on faisait en Grèce et à Rome; c'est ce que l'on appelle dans quelques endroits hucher, dans d'autres hupper. Ejïo? suis, eùâv, qui embarrassent les grammairiens, sont dérivés do va, pleuvoir ou faire pleuvoir: e.voe Bacche est une invocation au dieu prétendu de faire couler le vin en abondance; wa£of, cri des Bacchantes, fait allusion à N3D (saba) boire, s'enivrer; c'étaient les cris de gens ivres. On représentait Bacchus avec un échalas environné d'un cep de vigne et de raisins, que l'on nommait en grec ôû/so-o,-, nouveau symbole qui fut ensuite transformé en lance guerrière; et les prétendues conquêtes du dieu ne sont aulre chose que les progrès qu'a faits successivement chez les peuples divers l'art de cultiver les vignes et de faire le vin.
Lorsque les Grecs et les Lalins eurent la tôle remplie des contes de leurs poètes et des aventures de leurs héros, ils mêlèrent à celte fête d'autres symboles qui avaient rapport à ces événements vrais ou faux, et qui donnaient un air d'importance à la cérémonie. On appela tout cela des mystères, pour leur concilier du respect; mais rien n'était moins mystérieux ni moins respectable, puisque ce n'était originairement qu'une fête où l'on s'enivrait.
On remarquera que ces mystères prétendus sont nés dans les lieux où il y avait abondance de vin, et ont parcouru successivement les pays où l'on a planté des vi-
gnes. La raison en est claire; les peuples du Nord, abreuvés d'eau glacée, n'avaient garde de faire les fêles des vendanges qu'ils ne connaissaient pas, ni de copier les extravagances de l'ivresse. I! fallait avoir bien bu pour en être capable, et joindre la réalité à !;• ligure. Mais les usages se perpétuent : on immolait des boucs dans les fêtes de Bacchus; c'est encore la coutume du peuple dans plusieurs provinces de manger du bouc pendant les vendanges, et on n'en mange que pendant ce temps-la.
Cérès et ses mystères. — Je fais grand cas de l'érudition que ls Clerc a répandue dans sa dissertation sur Cérès et ses mystères, tom. VI de sa Bibliothèque univ. ; mais il semble qu'il lire d'un peu loin ses étymologies, et qu'il reste encore bien des choses à éclaircir dans cette fable. Je n'en examinerai que les principales circonstances.
1° Cérès est, selon lui , Dio, reine de Sicile, qui apprit d'abord aux Siciliens, et ensuite aux Grecs, l'agriculture. Elle fut ainsi nommée de l'hébreu n(di), abondance, parce que Dio la fit régner, et les Grecs prononcèrent A»î&>, a>j ; Arjpjr>j/>. la mère on la reine Dio. Mais tous les auteurs conviennent qu'elle était nommée chez les Siciliens iîtw, qui signifie le blé et le pain : le latin Ceres, même mot que an; (gherès) blé »u,-ilut en est la traduction. D'où je concuis que Ariu ou A»} vient de oodu, donner à manger, nourrir; qu'il signifie nourricière, et exprime la fonction de Cérès ; qu'il est ainsi l'équivalent des deux autres noms. J'en conclus encore que les Latins n'ont pas reçu des Grecs l'agriculture ni le culte de Cérè's, parce qu'ils en auraient emprunté les noms, s'ils en avaient appris ces usages.
2° Les poêles ont dit que Cérès était fille de Saturne et de la Terre, c'est-à-dire que l'agriculture est fille du temps, parce qu'il a fallu du temps pour l'apprendre. Tous les peuples ont commencé par être chasseurs, pêcheurs et pasteurs, avant que de s'appliquer au labourage.
3° Qu'une reine, ou plutôt une femme âgée et respectable de Sicile, voyageant en Grèce, ait enseigné l'agriculture ou l'aride faire le pain aux Grecs encore errants .et nomades, et appelé pour celte raison "EXkwt; ; qu'ils lui aient érigé des a vi tels pour ce bienfait, la chose est possible. Cependant, selon l'ordre des migrations du genre humain, la Grèce a été habitée bien plus lot que la Sicile, et l'agriculture a dû y être plus tôt connue. D'ailleurs j'ai peine à croire que ce soit pour honorer la mémoire de Dio que l'on ait institué les fêtes d'Eleusis et leurs mystères, comme le prétend le Clerc. Ils faisaient, dit-on, allusion aux différentes aventures de Cérès ou de Dio ; ne serait-ce pas plutôt l'histoire de ces aventures qui a été forgée à l'occasion des dilîêrentes cérémonies dont on ne devinait [dus l'origine.
Les fêles d'Eleusis ne sont vraisemblablement dans leur institution que les réjouissances qui se font encore partout après la