DES DEVOIRS DE L'HOMME DANS LA SOCIÉTÉ NATURELLE
99. S'il n'était pas prouvé que le monde est l'ouvrage d'une volonté et d'une intelligence toute puissante, s'il n'y avait point
le bien-être de tous. Telle est V égalité morale qu'il a établie entre eux et qui est le principe de toute justice.
102. L'homme est-il né pour la société ? Cet état est-il conforme à la nature humaine? Avant notre siècle, cette question n'avait jamais été agitée, encore moins résolue par la négative. Elle se réduit à savoir s'il serait mieux pour l'homme que sa liberté ne fût gênée par aucune loi. C'est demander en d'autres termes s'il serait mieux que tous les hommes eussent le droit de se nuire réciproquement et impunément que d'être obligés de se procurer des secours et des bienfaits mutuels. Or, nous répondons que la société est l'état naturel de l'homme.
Première preuve.
103. Nous ne pouvions mieux juger des intentions de la nature qu'en considérant ce que l'homme a fait dans tous les temps et dans tous les lieux. Or, depuis la création, dans toutes les parties du globe, les hommes ont été déterminés par leurs besoins et leurs penchants à se réunir en société. La même chose n'est point arrivée aux animaux; ils sont encore tels que Dieu les a créés, cl ils ne changeront point. Ce besoin de vivre eu société n'est pas attaché par hasard à la nature humaine; c'est Dieu qui le lui a donné dans le dessein de réunir les hommes par ce puissant ressort.
Deuxième preuve.
104. On sait par l'histoire quelle est la stupidité, la misère des hommes dispersés et sauvages. Un sauvage n'est qu'un enfant
vigoureux, privé de ressources, de raison, de perpétuer son espèce, d'aimer son seind'industrie, exposé à la faira et aux injures blahle, il lui est naturel de chercher la sodé l'air, réduit à lutter contre les bêtes, ne ciété et d'y vivre : tels sont les liens qui la connaissant d'autre loi que son caprice, d'au- forment et l'entretiennent, tels sont les attre droit que la force, être fougueux, vindi- traits par lesquels Dieu voulait nous y concatif, cruel dans sa vengeance, injuste, ex- duire et a réuni les hommes dès le commen-
posé à être victime de sa folie ou des hommes stupides qui lui ressemblent.
On nous parle de sa liberté, de son indépendance; mais peut-on nommer liberté un instinct aveugle, sans frein, sans réflexion ? Quelle comparaison entre cette funeste li-
cement du monde.
De là suivent des conséquences importantes que la plupart des philosophes ont méconnues.
109. 1° Dès que Dieu a établi la société naturelle pour le bien de tous, il est évident
cenceetla sécurité, le repos, les agréments, que l'intérêt commun est la vraie règle de
les tendres liens par lesquels la société nous la justice ou de l'injustice des lois et insli-
attache? Prenez l'homme le pi us abandonné, tutions humaines. Rien n'est plus sacré que
le plus malheureux qu'il y ait chez un peu- cette maxime : Salus populi suprema lex
pie policé : voyez s'il manque autant de r^es- esto ; que la conservation de tous soit la loi
sources et de moyens de subsistance quefe suprême.
sauvage. Une preuve de la misère de l'état sauvage est le préjudice qu'il porte à la population; les nations dans cet état ne sont jamais nombreuses.
Troisième preuve.
105. L'homme est naturellement porté à se reproduire; ce penchant des deux sexes n'est souvent que trop impétueux. Osera-ton soutenir que leur commerce vague et passager est aussi favorable à la naissance, à la conservation et à l'éducation des enfants que le lien conjugal perpétuel et indissoluble? L'état d'impuissance dans lequel de- qu'on nomme le droit des gens. meure un enfant pendant plusieurs années 112. 4° Lorsqu'un particulier viole la loi est la voix de la nature qui implore l'assis- naturelle à mon égard, il ne me donne pas tance du père et de la mère et leur prescrit le droit de la violer à mon tour et de rendre un devoir. Us ne peuvent le remplir sans injustice pour injustice. Le droit de la juste contracter l'habitude de vivre ensemble, et défense ne rend donc point la vengeance
ilO. 2° La société conjugale ou domestique et la société civile sont de nouveaux liens ajoutés à la société naturelle, destinés à la renforcer et non à la dissoudre, à en augmenter les avantages et non à les diminuer : donc tout pacte, toute convention qui blessent la société naturelle et l'intérêt général, sont nulles de plein droit et contraires à la loi naturelle
111. 3° Puisqu'en vertu de cette loi, un homme doit à un autre homme l'humanité, la bienveillance et la justice, toute société le doit aussi à une autre société ; c'est ce
sans s'attacher tendrement au fruit de ieur union. 11 ne peut encore se passer d'eux lorsque la mère est en état d'en mettre un autre au monde : voilà le lien renouvelé. Ainsi se forme par les mains de la nature la société domestique, la famille, fondement et modèle de la société civile.
Quatrième preuve.
106. 11 n'est pas vrai, comme l'ont avancé quelques philosophes , que les hommes soient naturellement aussi égaux entre eux
que les animaux de chaque espèce. 11 y a pable de nous tromper, du sentiment inté-
parmi les hommes plus de variété dans l'or- rieur, qui est pour nous le souverain degré
ganisation; puis la différence des âges met de l'évidence. Par une chaîne de conséquen-
entre eux beaucoup plus d'inégalités qu'en- ces que rien ne peut ébranler, nous en avons
tre les animaux : la comparaison est donc déduit les principales vérités de la religion
fausse à tous égards. naturelle et de la morale, l'existence de Dieu,
107. Dès que le hasard peut rassembler ses attributs, sa providence; la spiritualité, plusieurs hommes, il est naturel qu'ils réu- la liberté, l'immortalité de notre âme; les
permise. Le point d'honneur mal entendu qui porte les caractères vifs à se venger d'un affront est donc un attentat formel aux droits de la société. Y a-t-il du bon sens à maintenir dans un état policé les mœurs féroces de ces guerriers qui ont envahi autrefois nos contrées, qui ne connaissaient d'autres lois que la force, d'autre divinité que l'épée?