Ceux qui ont entrepris l'apologie des
passions l'ont fait sur un équivoque; ils les ont confondues avec nos penchants naturels. Ceux-ci, sans doute, sont innocents et légitimes, tant qu'ils ne tendent qu'à la fin pour laquelle ils ont été donnés, qui ost notre conservation; mais ils peuvent être poussés à l'excès. Dans ce cas seulement ils prennent le nom de passions. Alors ils ne sont plus naturels, ils ne tendent plus à notre conservation, mais à notre destruction.
Lorsque les moralistes disent qu'il faut combattre les passions, ils entendent qu'il faut modérer les penchants excessifs. Comme il est trop tard de s'y prendre quand ils'sont parvenus à l'excès, par l'habitude de les flatter, on n'a pas tort d'ajouter que l'homme doit réprimer ses penchants pour les empêcher de dégénérer en passions.
Epicure même enseignait cette morale ; les stoïciens avaient coutume de l'outrer; les épicuriens modernes l'ont trouvée trop sévère ; ils disent que les passions sont aussi bien la source des grandes vertus que des grands vices. C'est une fausseté : lorsqu'un penchant naturel a dégénéré en passion, il ne porte plus à la vertu, mais au crime; tant que la raison domine et le dirige, il ne peut être nommé passion que par un abus de terme.
97. D'ailleurs il faut envisager principalement, les effets que les passions produisent dans la société et le préjudice qu'elles lui portent, pour sentir l'obligation que la loi naturelle impose à l'homme de les réprimer. Nous ne parlerons que des principales.
1° L'estime de soi-même n'est point répréhensibl& torsqu'ette nous inspire les sentiments d'un être raisonnable, créée l'image de Dieu, et destiné à un bonheur éternel : alors c'est un principe de vertu, un préservatif contre le crime. Portée à l'excès, elle dégénère en orgueil, en vanité ou ostentation de qualités sans valeur par ellesmêmes.
2° Lorsqu'un homme n'emploie que des moyens honnêtes pour augmenter sa fortune, et en fait un usage louable, il n'est point accusé d'avarice : mais lorsque le désir des richesses est une passion, non seulement il porte à l'injustice et au crime, mais il dégénère souvent en une espèce de folie.
3° Parmi les panégyristes des passions, nous n'en connaissons aucun qui ait tenté de justifier Y envie ou la jalousie : tout le monde en reconnaît la bassesse, en redoute les attentats, en déplore les fureurs.
k" a Tous les sages, dit un moraliste trèssensé, toutes les histoires, l'expérience de tous les temps font voir qu'il n'est point de tyrannie plus affreuse que celle d'une femme sur un homme qui s'est laissé prendre à sescharmes.il n'est plus rien qu'il puisse vouloir lorsqu'elle ne le veut pas. Il faut qu'il prenne ses goûts, ses aversions, ses inimitiés; qu'il serve aveuglément ses caprices et ses fureurs. 11 est inconcevable jusqu'à quelle bassesse il s'avilit , jusqu'à quels excès il est capable de se porter contre ses véritables sentiments. Il sacrifiera ses
1537 PART. IV. TH. DOGM. ET MOR. — SFCT. I. TH. MOU. — PU1NG1P. DE MKTAIMI.
amis les plus chers et les plus utiles, et s'il a du pouvoir, il sacrifiera la tête de ceux qu'il révère le plus. Ces sortes de portraits n'ont pas besoin d'être exagérés, pour montrer qu'il n'est plus aucun vestige de liberté dans ceux qui se livrent aux amours déré
d'autre substance que la matière* la nature ne serait (prune chaîne éternelle de causes et d'effets nécessaires; il serait impossible d'attacher aucun sens aux termes qui expriment des relations morales. En admettant un Dieu créateur et gouverneur du monde, tout
glés Les plus forts y perdent toutes leurs change de face ; nous commençons à parler forces et en sont impérieusement; domi- un langage intelligible et sensé. Par la ruinés. Les moins esclaves sentent le poids de ture, nous entendons les choses telles que leurs chaînes, c'est une expression qui leur Dieu les a faites par une volonté libre : la fin
est familière ; et ces hommes en qui l'amour de la liberté ne meurt pas vont jusqu'à se plaire dans leur esclavage, jusqu'à le chanter, jusqu'à s'en plaindre sans le haïr. » (Voy. La régit des devoirs que la nature inspire à tous (es hommes , tome II, oh. 14, p. 394.)
5" Un homme qui désire sa conservation et son bien-être peut-il de sang-froid s'exposer aux suites de l'intempérance? Le dérangement de la santé, l'oubli de tous les devoirs, la négligence des affaires, l'affaiblissement de la raison, souvent un abrutissement total, sont le salaire ordinaire des plaisirs immodérés de la table. Epicure luimême conseillait de fuir tous les excès capables d'altérer les facultés de l'âme et du corps : plusieurs épicuriens furent des modèles de sobriété. .__
6° Le seul aspect des symptômes de la colère suffit pour la faire redouter. Dans
de la nature est le dessein que Dieu s'est proposé en créant chaque espèce d'être. Tout ce qui conduit à cette fin est naturel.
100. Le droit naturel est la collection des lois que Dieu a données au genre humain par les lumières de la droite raison. L'homme a le droit naturel défaire tout ce qui est nécessaire à sa conservation et à son bienêtre, sans nuire à la conservation et au bienêtre d'autrui. Dieu qui veut la conservation et le bien-être de tous, n'adonné à aucun la liberté de se procurer sa conservation et son bien-être aux dépens de ses semblables, ce seraient deux volontés contradictoires.
101. Comme tous les hommes ont un intérêt égal à leur conservation et è leur bienêtre, et une volonté à peu près égale de se les procurer, il est impossible que toutes ces volontés se réunissent pour accorder à un particulier la faculté de procurer son propre bien à leurs dépens. Dieu ne le peut pas
les mouvements impétueux d'un sang trop non plus, puisqu'il veut la conservation et
bouillant connaît-on encore le devoir, la vertu, la décence? Combien d'hommes ont eu à gémir toute leur vie d'un emportement de jeunesse dans lequel la raison n'a pas pris Je dessus?
7° L'homme doit à la société l'emploi de ses talents et de ses facultés ; il ne peut travailler avec trop de soin à les perfectionner pour se rendre utile : l'oisiveté et la mollesse l'ont avorter tous ses talents. L'inconvénient est sensible à l'égard du peuple, qui est bientôt réduit ou à la mendicité, ou à chercher des ressources dans le crime. C'est l'oisiveté, l'ignorance, la mollesse des grands et des riches qui ont perverti nos mœurs et qui ont rendu nécessaires les amusements de toute espèce.
98. Quelques philosophes avides de paradoxe ont essayé de prouver que les vices contribuaient autant que la vertu au maintien des sociétés; ils auraient aussitôt démontré que les maladies sont utiles au public et que la peste contribue à la salubrité de l'air. Pour peu que l'on ait lu l'histoire, on voit les nations déchoir, languir, se consumer à mesure que la corruption des mœurs y a fait des progrès, et les états les plus florissants s'abîmer enfin sous le poids de la dépravation. Un peuple énervé ne subsiste que par l'indolence de ses voisins; il n'attend qu'un bras assez fort pour l'asservir.
ARTICLE IV