‹ Œuvres completes de BergierChapitre 41 sur 255 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

DES MOTIFS QL'I PORTENT A L'ATHÉISME. — CE SYSTÈME N'EST-IL POINT DANGEREUX? — PEUT-IL ÊTRE EMBRASSÉ PAR LE VULGAIRE?

§ I. Les différentes questions que l'auteur se propose de traiter ici , nous paraissent déjà suffisamment éclaircies par ce qu'il a dit dans les chapitres précédents ; mais la fécondité de son génie , l'art qu'il i '.-sède de présenter les mômes objets sous des aspects différents, nous donneront lieu .l'ajoutc'r encore de nouvelles observations. Il es! convenu, et il le répète , que le motif principal qui précipite un philosophe dans l'athéisme, est Yindignation des maux que la croyance d'un Dieu a causés, et continue de produire sur îa terre (pages 359 et 360); indignation très-mal fondée , après l'aveu formel répété plus d'une fois par l'auteur, que, quand les hommes font le mal, ils y sont entraînés par leurs passions, et non point par leurs opinions spéculatives. C'est donc contre les passions que les incrédules devraient tourner leur indignation, et non contre la religion ; ce n'est point sa faute si les passions trouvent le moyen d'en abuser, et parviennent souvent à la corrompre.

Nous avons déjà observé que les am ieis épicuriens ont fait autrefois à la raison les mômes reproches que les modernes font aujourd'hui à la religion ; Cicéron les a rapportés fort au long dans le m" livre De la nature des dieux. Il y a un entêtement fanatique à rendre la religion responsable du lortque lui font les travers et la corruption du genre humain. C'est à elle de !e réformer Mns doute; mais la religion ne fait point violence à l'homme, non plus que la raison ; il est toujours le maître de les suivre ou d'y résister. Ce n'est point par des chaînes d'airain ni par des impulsions invincibles que l'homme doit être conduit; l'empire absolu que l'on voudrait exercer sur lui ne sert qu'à le révolter, et à le jeter infailliblement dans l'excès même dont on veut le détourner. La religion est un guide et non

— EXAMEN DU MATERIALISME

un tyran : des dogmes purs, une morale sainte, des exemples touchants, des peines et des récompenses en cette vie et en l'autre : tels sont les liens aimables par lesquels elle enchaîne notre liberté; le cœur farouche qui les brise, ou qui s'en sert pour se' blesser, doit-il nous les rendre moins chers?' L'homme, jouet éternel de ses passions* également aveugle et faible, souvent furieux et indomptable, sera-t-il plus heureux d'ôtré abandonné à lui-même?

S'il était vrai, comme l'auteur le prétend, que c'est l'intérêt du clergé qui a rendu la Divinité terrible et haïssable, afin de faire trembler les hommes et de les rendre esclaves (note, p. 359; Contag. sac, eh. 1, p. 18; Essai sur les préjugés, eh. ik, p. 360), il y aurait lieu sans doute de déclamer contre cet intérêt, de chercher lès moyens de le réprimer, et non pas d'arracher aux peuples la religion qui leur est nécessaire: il nefaut point rendre les peuples scélérats, de peur qu'ils ne deviennent esclaves; ilj y aurait un milieu, et l'on permettrait aux philosophes de le chercher. Mais comment accorder ce reproche avec ce que l'auteur a soutenu ailleurs, que le peuple lui-même s'est forgé ses propres dieùï \ que le sentiment de ses maux les lui a fait envisager comme des êtres redoutables; que l'ignorance, l:i crainte, la faiblesse l'ont rendu superstitieuxi (Chap. 1, p. h, 5, G, etc.) Il n'a donc pas eu besoin du secours des prêtres pour se former une religion telle qu'on la lui suppose; les prêtres n'ont fait tout au plus que se prêter aUx idées dont l'homme trouvait la source dans lui-même : ils n'ont d'autre crime que d'avoir été faibles, timides, tremblants, comme le reste de hommes.

Coupables ou innocents, n'importe; il est décidé que les prêtres porteront tout le poids de Yindignation des incrédules. Ils soutiennent la religion et travaillent à l'étendre : voilà le crime qu'on ne leur pardonnera jamais.

§ IL Outre cette indignation si sensée et si louable, outre la mauvaise humeur dont l'auteur convient (page 360), il assigne pour seconde ça Use de l'athéisme la crainte importune d'un Dieu bizarre que l'on peut offenser sans le savoir, qui n'est astreint à aucune des règles de la justice ordinaire, qui ne doit rien aux faibles ouvrages de ses mains, qui donne à ses créatures la liberté de suivre leurs penchants malheureux, afin d'avoir la satisfaction odieuse de les puni?! des fautes qu'il leur permet de commettre'. * \ (Page 300; Contagion sacrée, ch. ,2, p. 28; ch. 12, p. 110; Essai, c. 8, p. 181.)

Il n'est pas nécessaire de faire remarquer au lecteur le bon sens, l'équité, la candeur du procédé des matérialistes. Par indigna* tion et par humeur, ils se forment fie la Divinité un tableau directement contraire à celui que la raison et la religion nous présentent, afin d'en prendre le droit de conclure (pie Dieu n'existe point, que la religion n'est qu'une rêverie absurde et et odieuse. Si l'on nous accusait de dissimuler la vraie cause

do leurs travers, leur propre aveu servirait à nous justifier. On n'a qu'à se rappeler les propres termes de l'auteur. « L'homme, d'un tempérament mélancolique, dit-il, aigri par dc's malheurs ou des infirmités, l'homme chagrin et d'une humeur fâcheuse, ne peut voirdans le monde que désordre, difformité, malice et vengeance de la part d'un Dieu fantasque et jaloux. Ce sont ces idées sombres qui ont fait éclore sur la terre les cultes bizarres, les superstitions cruelles et insensées, tous les systèmes absurdes, toutes les notions et les opinions extravagantes. » (Chap. 7, p. 213, 214, 215.) Voilà donc l'origine des systèmes absurdes, des notions et des opinions extravagantes des matérialistes, indiquée par eux-mêmes.

Dans un sens, nous convenons de la conséquence qu'ils en tirent : le Dieucontro lequel ils déclament n'existe point, c'est un monstre et une chimère; mais la raison-et la religion nous prêchent l'existence d'un Dieu différent, bon, sage, juste, bienfaisant , qui est la sainteté et l'équité même. Quel est l'insensé qui a jamais cru que l'on peut offenser Dieu sans le savoir ; que Dieu n'est astreint à aucune règle de justice, qu'il ne doit rien aux ouvrages do ses mains, qu'il leur donne la liberté de suivre leurs penchants, afin d'avoir la satisfaction de les punir? Ce sont là autant do blasphèmes imaginés par des hommes d'un tempérament mélancolique, par des philosophes chagrins et d'une humeur fâcheuse.

Mais on nous dit qu'tï est affreux de tomber entre les mains du Dieu vivant. (Hebr. x, 31.) Oui, sans doute, il est affreux d'y tomber chargé de crimes, et ohstiné dans l'impénilencc. Do qui parle l'Apôtre dans cet endroit? De celui qui a foulé aux pieds le Fils de Dieu, qui a profané le sang de l'alliance par lequel il a été sanctifié, qui a outragé Vesprit de grâce, ou qui a résisté à la grâce et au pardon que Dieu lui offrait ?

Lorsqu'on dit à notre judicieux philosophe que Dieu n'est point tel qu'il le dépeint: il répond que toutes ces notions absurdes et nuisibles sont des corollaires des principes ohscurs et faux que l'on se fait do la Divinité, et que son incompréhensihilité suffit pour les autoriser. (Page 362; Contag. sac, C. 9, p. 5.) Admirons encore la justice de ce raisonnement : Dieu est incompréhensible; ce que la religion nous apprend est obscur : donc des hommes chagrins et d'une humeur fâcheuse peuvent en conclure que Dieu est injuste, bizarre, cruel, tyran, etc. ; donc, pour prévenir ces conséquences folles, il faut anéantir totalement l'idée de Dieu ; donc, pour empêcher les insensés de déraisonner, il faut supprimer toute vérité.

§ III. L'auteur convient sans peine que ce sont les passions et les intétérêts qui déterminent quelques penseurs à discuter les droits, ou plutôt les preuves de l'existence de Dieu; mais il soutient que leurs inquiétudes, leurs craintes, leur amour pour la liberté sont des motifs raisonnables : il avoue encore que souvent la corruption des mœurs,

la débauche, la licence, la légèreté peuvent conduire à l'irréligion: que plusieurs y tombent par vanité on par crédulité, et sur la parole d'autrui; qu'ainsi on peut être incrédule de la même manière que la plupart des hommes sont religieux : les uns par crédulité, comme le peuple, les autres par intérêt, comme les prêtres; mais cela n'empêche point que d'autres ne puissent êtro athées par conviction, cl après avoir mûrement examiné les divers systèmes. (Pages 3G3, 364,305; De l'esprit, second discours, chap. 10, tome 1", p. 352.) Il y a bien des réflexions à faire sur tout cela.

1° L'auteur pose pour principe qu'iï faut être désintéressé pour juger sainement des choses (page 306) ; et il soutient qu'en agissant par intérêt, par crainte, par amour de la liberté, on peut juger sainement de l'existence de Dieu; mais il ne veut pas perdre l'habitude de se contredire.

2° Dans le doute même de l'existence de Dieu, n'est-ce pas une absurdité révoltante de commencer par l'envisager comme un usur|>ateur, ou comme un souverain équivoque contre lequel l'homme est en droit do disputer sa liberté? comme si l'indépendance à l'égard de Dieu était un état plus avantageux pour l'homme qu'une soumission raisonnable envers l'auteur de son être, son père et son bienfaiteur; comme si l'homme avait des droits contre Dieu. Pour faire cet examen de bonne foi, il est clair que l'on doit écarter d'abord toute idée fausse, bizarre, odieuse sur la nature de Dieu: les preuves de son existence n'ont lien de commun avec ces idées; quiconque s'appuie sur ces notions fausses décide déjà la question avant l'examen : celui qui examine par humeur, par crainte, par amour de la liberté, est incapable de faire un examen sage et désintéressé. Ces motifs ne peuvent être raisonnables, qu'en supposant d'avance que l'existence de Dieu est un malheur pour l'homme. Partir d'une absurdité n'est-ce pas un excellent moyen de découvrir la vérité? Et telle est la méthode que notre auteur a suivie avec tous les Penseur*; et il en convient.

3° 11 ne soutiendra pas sans doute que ceux qui sont incrédules par libertinage, par vanité, par déférence pour les idées d'autrui, soient des hommes fort raisonnables; il ne prétendra pas que les autoriser dans l'irréligion, ce soit rendre un service fort essentiel à la société. Or, parmi la foule de ceux qui ont lu ou qui liront son ouvrage, combien y en a-t-il qui soient exempts de ces odieux motifs, qui soient en état de peser son système sans partialité, sans intérêt, sans aucun penchant au libertinage ? Voilà donc le bel exploit dont il doit s'applaudir : il a cité l'existence de Dieu au tribunal de tous les libertins de l'univers; il leur a fourni des armes et des préjugés ; contre un dogme qu'ils détestaient déjà dans leur cœur; il les a confirmés peut-être pour jamais dans une incrédulité libertine.,! dont les remords et les doutes auraiont pu

lesfairo sortir un jour : ils lui seront redevables de leur endurcissement dans le mal, et de l'impossibilité morale de leur conversion.

k" De son propre aveu , l'athéisme est une hypothèse dont on peut abuser, tout comme on abuse de la religion. Dans l'état présont des choses, dans la corruption actuelle des mœurs, est-il probable que le plus grand nombre de ses lecteurs n'en abusera pas? Est-il probable que sa morale, dont on est sûr que tout libertin s'autorisera, fera plus de bien que de mal ? Est-il probable même que dans un siècle licencieux l'athéisme ne sera pas plus pernicieux que la religion, seule digue qui. résiste encore au torrent du libertinage? Nous osons prendre pourjuges les philosophes mômes.

Ils posent pour principe que l'athéisme est fait pour peu de gens; que, pour avoir droit de l'embrasser , il faut n'avoir rien à se reprocher; que quiconque l'adopte pour mettre ses passions à leur aise, est un homme de mauvaise foi, qui calomnie son système par ses mœurs (note , p. 365) : et après cette déclaration publique on va mettre l'athéisme entre les mains de tout le monde, pour avoir le plaisir de multiplier les athées de mauvaise foi , et de mettre la conscience des libertins plus à son aise. En vérité il y a dans eette conduite beaucoup de prudence et un zèle fort pur pour le bien public. Pour un athée , persuadé sans intérêt (si cependant il y en a) , nous en aurons dix mille pervertis par libertinage.

5° Selon l'auteur, la plupart des hommes sont religieux par crédulité; mais il oublie ce que nous lui avons déjà rappelé dix fois : que, selon lui, c'est la crainte et le malheur qui ont enfanté la religion , et non pas la crédulité: l'homme s'est fait des dieux, parce que le spectacle de l'univers lui a causé tantôt de l'admiration et tantôt de la frayeur (tome II, ch. 1) : c'est donc sur le témoignage de la nature, et non sur la parole des prêtres, Dieu.

que l'homme croit un

6° Les prêtres, dit-il, sont religieux par intérêt; c'est l'intérêt qui lésa faits prêtres , c'est l'intérêt qui les rend théologiens ; c'est l'intérêt de leurs passions, de leur orgueil, de leur avarice, de leur ambition , etc., qui les attache à leurs systèmes , dont seuls ils retirent les fruits. (Note, p. 36i; Contagion sac. , Préf. , p. 8; c 5, p. 95; ch. 8. p. 159.) Les prêtres ne sont donc plus des hommes, ce sont des monstres d'une espèce particulière Les hommes croient en Dieu par foi- Messe, et en suivant la voie de la nature: les prêtres n'y croient que par intérêt ; les hommes embrassent un état par goût, et parce qu'ils se croient destinés par la Providence à le remplir: les prêtres n'entrent dans le sacerdoce que par intérêt; les tommes se livrent aux sciences par inclination et par devoir de leur état: les prêtres ■'étudient la théologie que par intérêt; les hommes embrassent un système par persuasion , et souvent par erreur : le* prêtres ne

suivent le leur que par intérêt ; les autres hommes sont souvent vicieux par faiblesse : les prêtres le sont par intérêt et par malice. Dans les premiers temps, les hommes élevèrent eux-mêmes au sacerdoce les sages, les vieillards, ceux dont ils respectaient les. vertus et les lumières (tome II, ch. 1) : aujourd'hui les prêtres sont les plus détestables des hommes, et les ennemis nés du genre humain.

Que repondre à ces invectives indécentes et furieuses? Rien : le souverain prêtre de la loi nouvelle a donné la leçon et l'exemple : Le disciple n'est pas plus grand que son maître; si l'on a nommé le père de famille démon infernal, à combien plus forte raison ses serviteurs seront-ils traités de même? (Matth. x, 2i;/o«n. xv, 20.)^

§ IV. L'auteur conclut qu'il est inutile, d'examiner les motifs qui peuvent déterminer un homme à embrasser un système; qu'il s'agit seulement de savoir si ce système est vrai; que l'athéisme a du moins cet avantage sur la religion , que celle-ci peut porter ses sectateurs au crime, au lieu que l'athéisme ne peut rendre pervers celui qui ne l'est pas par tempérament. (Page 307.)

La principale question est sans doute d'examiner si un système est vrai ou lanx ; mais il n'est pas inutile de connaître les motifs qui portent un philosophe h l'embrasser et à le proposer, puisque l'auteur convient qu'un homme honnête et vertueux est seul juge compétent dans une si grande affaire. (Page 3G8; Essai sur les préjugés, c. 3, p. 51 ; De l'esprit , second discours , ch. 21.) S'il est démontré que tel homme qui professe l'athéisme n'est ni honnête ni vertueux, c'est un moyen d'empêcher que des esprits légers et frivoles ne suivent son système sur parole et par crédulité, comme cela peut arriver.

Il est faux que l'athéisme ne puisse porter au crime , et rendre pervers celui qui ne l'était pas d'ailleurs : nous voyons sous nos yeux que tout docteur d'athéisme commence toujours par soutenir que ceux qui professent la religion sont des scélérats et des hommes de mauvaise foi ; or, c'est un crime et une perversité de calomnier et d'outrager son prochain: l'athéisme est donc la source du même désordre que ses sectateurs attribuent mal à propos à la religion. On peut encore trouver des hommes religieux et sincèrement croyants, qui sont charitables, indulgents, tolérants, même à l'égard des athées : et nous no connaissons pas un seul matérialiste qui n'écrive sur un ton furieux.

Si les athées étaient maîtres , l'athéisme les porterait infailliblement à envoyer tous les prêtres et tous les théologiens au gibet, comme autant de pestes publiques : l'athéisme les rendrait donc persécuteurs, tyrans, cruels, injustes, meurtriers, tels qu'ils supposent faussement tous les sectateurs de la religion,

lis soutiennent (pie la religion, toujours sombre et enthousiaste, conduit toujours ses partisans, soit à la folie, soit à ia

cruauté. Or, nous sommes convaincus , par >* l'exemple de l'auteur même, que l'athéisme est plus sombre, plus enthousiaste, plus atrabilaire que la religion; il conduirait donc plus sûrement qu'elle, soit à la folie, soit à la cruauté, et môme à toutes les deux.

Ils accusent les théologiens de tyranniser la pensée, de forcer le sanctuaire de la pensée, parce qu'ils s'opposent à la propagation du matérialisme. (Page 369; Contag. sac, c. 1, p. 51 ; c. 13, p. 123.) Si les athées jouissaient de 1 autorité absolue, ils tyranniseraient donc aussi la pensée, en empêchant les théologiens de prêcher la religion: ils ne sacrifieraient pas des victimes humaines â la méchanceté de leurs dieux anthropophages ; mais ils les sacrifieraient à la fureur qu'ils ont conçue contre Dieu. En un mot, ces messieurs jugent de la religion, tout comme nous jugeons de l'athéisme; ils traiteraient donc la religion, comme on a traité l'athéisme dans tous les temps.

Je demande pardon au lecteur de cette récrimination, qui paraîtra peut-être trop vive, quoique copiée d'après les termes mêmes de mon auteur ; mais puisqu'enfin l'athéisme ne garde plus de mesures, et qu'il ose se démasquer lui-même, il doit être permis de lendre sensibles les traits du tableau qu'il olfre à tous les yeux.

Il est certain que, sous l'empire de l'athéisme, il y aurait une inquisition établie contre la croyance d'un Dieu. Des athées pourraient-ils en conscience tolérer la religion chrétienne, après le portrait horrible aous lequel ils la présentent, et après tous les maux dont ils la chargent? (Pages 370 et 371 ; Contagion sacrée, c. 5, p. 100 ; Essai sur les préjugés, c. 6.) Ils demandent aujourd'hui la tolérance; ils disent qu'il n'est pas permis de persécuter pour des opinions; ôt ils soutiennent que des opinions sont la source de tous les maux du monde ; ils veulent que les erreurs d'un athée soient sans conséquence, et ils s'obstinent à répéter que les erreurs des croyants ont eu les plus pernicieuses conséquences :

peut-on se contredire avec, plus d'intrépidité?

Il y a eu des Papes qui ont abusé de leur autorité, qui ont méconnu les règles que la religion leur prescrivait: mais l'erreur d'un homme n'est point l'erreur de la religion ; tout comme les crimes d'un athée ne sont pas toujours l'effet de l'athéisme.

On reproche à l'athéisme de rompre un des plus puissants liens de Ja société, en faisant disparaître la sainteté des serments; Fauteur répond que le serment n7est point un lien, puisque rien n'est si commun que le parjure parmi ceux mêmes qui ont de la religion. Il ajoute que la religion dispense de garder les serments, qu'elle prescrit d'être perfide et de violer la foi jurée quand il s'agit surtout de ses inlérêts; il donne pour preuve de cette accusation, que l'Eglise a décidé que l'on ne doit point garder la foi aux hérétiques; que le concile de Constance

a suivi cette maxime, en faisant brûler Jean Hus et Jérôme de Prague, malgré Je saufconduit de l'empereur; que les Papes se sont arrogé le droit de déposer les rois, et d'absoudre les sujets du serment de fidélité. (Pages 273 et suiv. ; Contagion sacrée, ch. 8, p. 169; c. 9, p. 8.)

La même justesse, la même équité brille toujours dans les objections et dans les raisonnements de notre auteur : souvent on a violé le serment, donc le serment n'est pas un lien ; souvent aussi les hommes violent leur simple promesse, donc une promesse n'est point un lien: on trouve même un moyen d'enfreindre les lois, donc les lois ne sont point un lien utile ni nécessaire. Nous pouvons nous dispenser de répondre à de pareils arguments. Par l'exposition que nous avons faite de la morale des athées, il est aisé de juger si, dans leurs principes, la parole, les promesses, les engagements réciproques seraient un lien bien fort et bien sacré.

Nous avons prouvé, dans un autre ouvrage, qu'il est faux que la religion dispense de garder les serments, qu'il est faux que l'Eglise ait décidé que l'on ne doit point garder la foi aux hérétiques, qu'il est faux que le concile de Constance ait violé le saufconduit donné à Jean Hus. (Voyez Cert. des preuves du christ., ch. 10, §. 5 . Réponse aux conseils raisonnables, n. 2.) Bayle a eu la, bonne foi de convenir que cette prétendue décision est une calomnie. ( Tome III, Rép. aux quest. d'un Prov., ch. 8 et 9, p. 512.)

§ V". Malgré l'opinion de quelques spéculateurs, notre philosophe ne juge pas vraisemblable qu'il y ait sur notre globe un peuple nombreux, qui n'ait aucune idée de Dieu, ou de quelque puissance invisible, à qui il donne des marques de respect et de soumission. (Page 376.) Et cette croyance unanime de tous les nommes est sans doute une preuve satisfaisante de l'existence de Dieu, quand on veut l'examiner sans prévention ; mais il prétend que, chez un peuple sauvage, cette notion n'influe poinjr. sur la morale (page 377; Contagion sacrée, c. 10, p. 69); en quoi il se trompe évidemment: on pourrait prouver le contraire par les notions religieuses de tous les peuples que nous connaissons ; mais ce détail nous mènerait trop loin.

« Ce n'est, dit-il, que dans une société nombreuse et civilisée qu'on est obligé de recourir à des lois, à des cultes publics, à des systèmes uniformes de religion, pour maintenir la concorde : c'est alors que les législateurs se servent de la crainte de Dieu pour contenir les hommes, pour les forcer d'obéir et de vivre en paix. C'est ainsi que peu à peu la morale et la politique se trouvent liées au système religieux? » Et, selon lui, c'est un abus contre lequel il s'élève de nouveau, et contre lequel il n'a cessé de! déclamer.

11 n'est pas difficile de lui montrer qu'il i tort sur le fait et sur les conséquences. . 1" 11 n'est aucun peuple qui ait admis ui

ou plusieurs dieux, sans leur attribuer une pour le réfuter.«L'athéisme,dit-ii, suppose de providence, par conséquent la qualité de la réflexion, de l'étude, des connaissances, rémunérateur et de vengeur: il n'en est une longue chaîne d'expérience, l'habitude donc. aucun qui n'ait Hé dans ce sens la 1110- de contempler la nature; la science des raie avec la religion. Cette liaison n'a point vraies causes de ces phénomènes divers, de été l'ouvrage des législateurs et des poli- ses conbinaisons, de ses lois, des êtres qui tiques : ils n'ont fait qu'appliquer h leurs la composent et de leurs différentes proprié; lois particulières une notion générale, pri- tés. » Rassurons-nous sur les progrès de initive et uniforme, inséparable de la l'athéisme; s'il faut tous ces préliminaires croyance d'une Divinité. Les dieux oisifs pour y parvenir, ce sera beaucoup s'il se d'Epicure ont été un rêve delà philosophie, forme deux athées dans un siècle; mais, en que la nature et la raison n'adopteront ja- vérité, c'est nous imposer un terrible tramais, vail, pour n'en tirer d'autro fruit que de

2* 11 n'est pas vrai que dans ce système savoir que tout est matière, et que tout est

la morale soit incertaine et flottante; qu'il nécessaire.

n'y ait (dus d'autres devoirs que ceux de L'athéisme ri est point fait pour h vulgaire,

religion. (Page 378; Essai sur les préjugés, ni même pour le plus grand nombre des

c. 2, p. i2. ) Mais nous soutenons encore hommes (page 382) : cette conséquence est

que sans Dieu il riexiste plus de morale, évidente ; et comme on nous dira bientôt

ni de devoirs véritables, et nous l'avons dé- que la vérité est faite pour l'homme (p. 837),

montré. il s'ensuit bien clairement que l'athéisme

Conséquemment nous prétendons qu'une n'est pas la vérité,

société d athées ne peut longtemps subsis- Les athées peuvent donc écrire tant qu'il

ter; que sa morale, son gouvernement, ses leur plaira pour la postérité, pour les géné-

lois, son éducation, ses principes ne porte- rations futures, pourles siècles à venir (page

raient sur rien; et cette conséquence nous 380; Essai sur les préjugés, c. 12, p. 297), et

parait évidente. s se flatter de triompher après leur mort;

11 est absurde d'objecter que la société est pourvu que les hommes à venir soient de

actuellement dans un état pire, ou du moins même nature que ceux d'aujourd'hui, ils

aussi malheureux qu'elle le serait, si l'a- auront autant d'horreur pour l'athéisme que

théisme y régnait (page 379) : la peinture la génération présente : ce système ne sera

qu'en fait l'auteur n'est qu'une saillie d'hu- jamais embrassé que par des rêveurs atrabi-

îneur noire et de malignité. Le meilleur laires ou par des méchants; et il faut espérer

châtiment dont on pourrait punir les athées, que ces deux espèces ne prévaudrons jamais

ferait de les obliger à vivre ensemble sans sur la terre.

aucune autre société, et de les réduire à Dans le désespoir d'établir jamais l'athéis-

cette félicité romanesque dont ils ne cessent me, ces messieurs se proposent d'introduire

de nous bercer. du moins l'indifférence et la liberté de pen-

Nouvelle absurdité d'avancer qu'une so- ser (page 388) : cela serait, disent-ils, si ciété d'athées aurait de bonnes lois, une juste, si raisonnable, si avantageux 1 Fort bonne éducation, des peines et des récom- bien. Et voilà ce zèle si intrépide, si héroïpenses distribuées avec équité: qui est-ce que, si pur pour la vérité! « La vérité est (pii donnerait des lois à des hommes infa- faite pour l'homme; son esprit la cherche tués de la liberté naturelle et de l'égalité, sans cesse; son cœur la désire; son bonheur qui regardent toute espèce de sujétion la demande à grands cris. » (Page 387). Et comme un esclavage, qui prétendent que malgré ce besoin si pressant, il faut établir c'est un opprobre pour l'homme d'obéir à V indifférence, même pour la vérité 1 Fionsun autre homme, qui se croient tous plus nous encore à l'amour tendre des«athées sages que l'humanité entière? Tous vou- pour le genre humain. (Iraient commander, nul ne se résoudrait à Ils veulent la liberté de penser, c'est-àobéir: tous prétendraient faire des lois, et dire, la liberté d'écrire, de dogmatiser, de aucun ne consentirait à en recevoir; au déraisonner; ils l'exigent sous peine d'inpremier objet d'intérêt à discuter, la guerre vectiver contre les souverains et les prêtres, civile serait allumée. Il est fort aisé de d'accabler d'outrages l'univers entier : voilà mettre de belles spéculations sur le papier; toute leur ambition, le seul but de leurs de déclamercontre une société dans laquelle travaux, l'objet de tous leurs livres. Rois, on se trouve cependant fort à son aise ; d'in- souverains, grands de la terre, voulez-vous vectiver contre le gouvernement, parce que obtenir l'encens et les adorations des ruatél'on n'y a point de part; d'outrager la reli- rialistes? ordonnez par un édit la liberté de gion et les lois en vivant sous leur sauve- penser; dès lors vous serez des héros, dès jjflnle : dans la pratique c'est autre chose, divinités bienfaisantes, dos Titus, nés pour 11 n'y eut jamais de société d'athées, il n'y Je bonheur du genre humain. Tous vos en aura jamais ; il ne peut point y en avoir, crimes vrais ou prétendus seront oubliés et parce que cet état répugne à la nature. pardonnes; toutes les horreurs vomies con-

§ VI. L'auteur a donc raison déjuger qu'il tre vous seront changées en panégyriques.

BSt impossible de détruire la religion (page Prêtres du Seigneur, monstres si horribles

381; voyez ci-devant, c. 10, § $;Lucrèce, I, vi, aux yeux des athées, voulez-vous devenir à

v. 57) ; voilà le premier hommage qu'il lui peu de frais des hommes divins, des prodi-

ait rendu dans tout son livre, et p'est assez ges de bienfaisance et de charité? prêchez

l'indifférence et la liberté de penser : décidez, dre la royauté sacrée, les lois respectables,

une t'ois pour toutes, qu'il n est point permis les peuples obéissants et affectionnés, les

de persécuter et de nuire pour des opinions : États paisibles, heureux et florissants. 11

vous serez laves de toutes les accusations leur suffira de comparer les nations chré-

formées contre vous. ( Note, p. 371.) tiennes avec les autres peuples de l'univers,

Et que deviendra la vérité? ce qu'elle pour leur faire concevoir l'avantage dont pourra ; la vérité n'est qu'un mot, un pré- jouit un bon prince de commandera des texte pour parvenir à la liberté: dès que chrétiens, et de régner sur les cœurs parles nous aurons celle-ci, qu'avons-nous besoin lois aimables et saintes de la religion, de la première? Il est toujours bon de dire Déjà les partisans de l'athéisme sont foraux hommes que la vérité est faite pour ces do prévoir que leurs principes ne seeux; mais il faut les avertir en même temps ront adoptés que par un petit nombre do que très-peu d'entre eux sont destinés à y penseurs ; qu'ils n'auront jamais beaucoup -arvenir : il faut tant de qualités rares pour d'approbateurs ou de prosélytes. (Page 388.) a découvrir, que ce serait un prodige si, Ainsi leurs espérances se contredisent aussi entre mille, un seul pouvait en appro- bien que leurs dogmes. Ils n'auront pour cher. (Page 392.) Nous n'avons donc pas approbateurs que des esprits égarés , et pour lieu de présumer qu'aucun des pbiloso- prosélytes que des cœurs pervers. L'homphes ait pénétré dans ce sanctuaire inacces- me n'est pas né pour être penseur, mais sible au reste des hommes ; il y aurait trop pour être sociable : un siècle penseur n'est de danger à compter sur leur pénétration, qu'un siècle frivole; plus il y aura de préencore plus à nous reposer sur leur bonne tendue philosophie, moins il y aura de verfoi, tus : ce n'est pas d'aujourd'hui que ceux qui

GrAco a la bonté divine , nous avons un se piquent de bien penser se croient

maître plus charitable, plus sincère, plus exempts de bien faire. Le mérite de penser

humain, plus infaillible que les philoso- singulièrement coûte si peu à acquérir ! il

plies. Il ne s'est pas contenté de nous pro- n'est pas étonnant que tant de gens bornent

mettre la vérité, il nous l'a montrée , après là leur ambition.

l'avoir reçue de Dieu môme (Joan. xvm, Le chancelier Bacon a eu raison de dire ,

40) : il nous a dit : Je suis la voie , la vérité qu'une connaissance superficielle de la na-

et la vie (Joan. xiv, 6) ; j'ai été envoyé dans le ture peut conduire à l'athéisme, mais qu'une

monde pour rendre témoignage à la vérité; et étude plus profonde et plus réfléchie ramène

quiconque est du parti de la vérité entend ma à la religion. Les plus grands philosophes

voix. (Joan. xvm, 37.) Il n'a point affecté ont été les plus humbles adorateurs de la

un zèle apparent pour elle ; il l'a scellée de Divinité ; mieux ils ont connu les ouvrages,

son sang, il a inspiré le môme courage à ses plus ils ont rendu hommage à sa sagesse :

disciples. Pour connaître les vérités que ceux d'aujourd'hui , désespérés de ne pou-

nous avions le plus grand intérêt de ne pas voir égaler leur gloire, prennent le parti do

ignorer, nous n'avons plus besoin de dis- les déprimer, pour se faire un nom à leurs

eussions profondes après-Jésus-Christ ni de dépens. Cet artifice usé ne peut en imposer

■ recherches pénibles après l'Evangile : Nobis à personne.

curiositate non opus est post Christum Jc~ Par une nouvelle contradiction, après

sum, neque inquisitione post Evangelium, avoir étalé les difficultés qu'il faut vaincre

(Teutull.) lour parvenir à la connaissance intuitive do

§ VIL En vain les athées se flattent que le a vérité dans l'athéisme (page 388 et 392),

destin conduira peut-être au trône des sou- l'auteur prétend que les observations les plus

verains instruits et courageux, qui regarde- simples prouvent invinciblement que tout

ront la Divinité comme le fléau des peuples, est nécessaire; que tous les effets et les

ses ministres comme leurs rivaux, la reli- causes sont matériels. (Page 390.) Nous

gion comme l'ennemie de leur pouvoir, avons examiné ces prétendues preuves in-

(Page 387; Essai sur les préjugés, ch. 14, p. vincibles, et nous avons eu lieu de nous

359.) Ces souverains seront donc des princes convaincre qu'au lieu de preuves, on nous

d'un tempérament mélancolique, aigri par a toujours donné la question pour raison ,

des malheurs ou des infirmités, des hommes et des absurdités au lieu de démonstrations,

chagrins et d'une humeur fâcheuse, tels en Ne craignons donc point que les progrès

un mot qu'il faut être pour avoir dos idées de la saine physique deviennent jamais fu-

sombres de Dieu et de la religion. Dieu nestes à la religion (page 391); mieux on

préserve les peuples du joug de pareils connaîtra la nature, plus l'on découvrira do

maîtres 1 preuves de l'existence , de la puissance , de

Il y a lieu d'espérer que sa providence, la sagesse, de la bonté de son auteur,

qui veille sur les hommes, ne placera ja- « Nous n'assurons , disent les matérialis-

mais sur le trône un monstre pour les dé- tes , que ce que no-us voyons ; notre systè-

truire. Tant que les souverains seront ins- me n'est fondé que sur des faits.» (Page 395.)

tniits, ils comprendront que Dieu est leur Ainsi ces messieurs voient de leurs yeux

maître, leur juge, leur bienfaiteur; que la que le mouvement est essentiel à la matière;

religion est le plus ferme soutjen de leur que la matière est éternelle ; que la matière

couronne ; que ses ministres seront toujours pense ; qu'il n'y a ni ordre ni désorùre dans

les sujets les plus soumis et les plus fidèles, l'univers; que l'homme n'est point libre ;

Ils sentiront que la religion seule peut ren- qu'il n'y a point de Dieu ni d'autre vie. 11

faut leur laisser la satisfaction de s'applau- - doivent rien 5 eux-mêmes ni à la société, et

i rfir <Ie leur vue perçante , de l'évidence de se croient des sages, parce que souvent en

leurs lumières, de sublimes découvertes tremblant, et avec remords, ils foulent aux

dont ils se vantent. pieds des chimères qui les forçaient à res-

Le sens intime ne prouve rien, le sens peeter la décence et les mœurs? » (Essai,

commun n'est qu'une illusion , la voix de ch. 8, p. 181, 182 et 183.)

la nature qu'une erreur universelle: la dé- Nous ne sommes point garants de la vé-

cision d'un seul matérialiste a plus de poids rite de ce tableau ; c'est au lecteur judicieux

que le suffrage de tous les hommes ; qui- d'en faire l'application comme il le trouvera

conque admet un Dieu est un insensé; qui- convenable,

conque reconnaît une loi naturelle est un CHAPITRE XIV.

imbécile : celui qui croit une vie à venir récapitulation de cette seconde pabtie;

est un enthousiaste; celui qui veut avoir ^ ABREGE Dl] C0DE J>E LA KATLRE#

une religion , est un fanatique. *

Lorsque des philosophes sont montés sur f § I. Un ouvrage inspiré par l'intérêt des

ce ton, la raison n'a plus de prise sur eux; passions, par une crainte ombrageuse de la

leur cerveau est affecté, et leur maladie à Divinité, par un amour effréné de la liberté

peu près incurable. et de l'indépendance, par une haine aveu-

()n ne sera pasfûchéde voiries traits sous gle et furieuse contre la religion, ne pou-

lesquels ces messieurs se peignent quel- vait être qu'un tissu d'idées discordantes ,

quefois eux-mêmes. « Souvent sous le man- de principes contradictoires, de supposi-

teau du cynique et du stoïcien, sous les tions qui se détruisent. Après les aveux que

apparences du désintéressement , du mépris la vérité a tirés de la plume de notre auteur

des grandeurs, de la louange, des plaisirs, dans le chapitre précédent, nous ne pou-

nous ne trouverons que des âmes bilieuses, vons douter que ce ne soient là les motifs

rongées par l'envie, dévorées par l'ambi- qui ont présidé à la composition du Système

lion , embrasées du vain désir d'une gloire oe la nature; nous n'aurions pas osé les at-

qui est usurpée toutes les fois qu'on ne la tribuer à un philosophe, si lui-même n'en

doit point aui avantages réels qu'on pro- était convenu en propres termes. Pour

cure à la société... (Essai sur les préjugés , achever de mettre le lecteur en état do por-

c. 7, p. 161.) Si nous remontons à la source ter un jugement impartial sur le mérite de

de la prétendue philosophie de ces mauvais cet ouvrage , il ne nous reste qu'à rassem-

raisonneurs, nous ne les trouverons point hier en peu de mots les contradictions que

animés d'un amour sincère pour la vérité ; nous avons eu lieu de remarquer dans la se-

ce n'est point des maux sans nombre que la conde partie.

superstition a faits à l'espèce humaine, dont Après avoir reconnu que tous les hommes

nous les verrous touchés; nous verrons s'accordent à croire un ou plusieurs dieux,

qu'ils se trouvent gênés des entraves impor- il pense que les divers phénomènes de la

tunes que la religion, quelquefois d'accord nature ont fait naître cette créance (chap. 1,

avec la raison, mettait à leurs dérèglements, p. 19.); ensuite il l'attribue à la politiquo

Ainsi c'est leur perversité naturelle qui les inléresséo des législateurs et des théolo-

rend ennemis de la religion; ils n'y renon- giens. (Chap. 3, p. 50; ch. 6, p. 167 et 168.)

cent que lorsqu'elle est raisonnable; c'est Selon lui, les calamités auxquelles le genre

la vertu qu'ils haïssent encore plus que Ter- humain a été exposé dans tous les temps,

reur et 1 absurdité : la superstition leur dé- lui ont fait envisager la Divinité comme une

plaît, non par sa fausseté, non par les con- puissance irritée (ch. 1, p. 4); et, selon lui,

séquences fâcheuses, mais par les obstacles ce sont les prêtres qui ont imaginé un Dieu

qu'elle oppose à leurs passions, par les me- terrible pour faire trembler les hommes,

naces dont elle se sert pour les effrayer, (Chap. 2, p. 51; ch. 13, note, p. 359.) 11 a

par les fantômes qu'elle emploie pour les d'abord adopté la pensée de Lucrèce, que la

forcer d'être vertueux Des mortels em- crainte a enfanté les dieux (chap. 1, p. 9) :

nortés par le torrent de leurs passions, de et il avoue que l'athéisme vient delà crainte leurs habitudes criminelles, de la dissipa- importune d'un Dieu bizarre et redoutable, tion, des plaisirs, sont-ils fjicn en état de (Chap. 13, p. 360.) C'est donc la même paschercher la vérité, de méditer la nature hu- sion qui a créé la Divinité et qui la détruit; maine, de découvrir le système des mœurs, c'est un sentiment naturel qui a inspiré la de creuser les fondements delà vie sociale? religion, et la religion est un effet delà four- La philosophie pourrait-elle se glorifier d'à- berie des prêtres. Selon les principes de voir pour adhérents dans une nation disso- l'auteur, les penchants de la nature sont lue , une foule de libertins dissipés et sans invincibles; et l'homme a eu tort de suivre DUBurs, qui méprisent sur parole une reli- le penchant qui fe portait à croire un Dieu, gion lugubre et fausse, sans connaître les à se faire une religion. (Ch. h, p. 135.) devoirs qu'on doit lui substituer? Sera- Pour détruire les preuves de l'existence t-elle donc bien flattée des hommages inté- de Dieu, il se contente de faire des objecressés ou des applaudissements stupides tions sur son essence ; nour raisonnons mal, • l'une troupe de débauchés, de voleurs pu- en affirmant que Dieu est YElre nécessaire, blics, d'intempérants , .de voluptueux, qui, puisque nous ne concevons fias son essence; de l'oubli de leur Dieu et du mépris qu'ils et il raisonne bien en décidant que la matière ont pour son culte, concluent qu ils ne se est l'être nécessaire, quoiqu'il ne conçoive

pas son essence. (Chnp. t, p. 130.) Dion ne peut pas être immuable, puisqu'il doit changer continuellement de volontés; et la matière est immuable, quoiqu'elle change sans cesse de formes et de combinaisons. Il défie les théologiens d'assigner le concept essent el, duquel découlent les attributs de Dieu (chap. 7, p. 195); et il ne connoît pas mieux les attributs essentiels de la matière, puisqu'on ne peut pas la définir. (Tomel", ch.3, p. 32 et 33; tome II, c. 4, p. 107.) Il avoue que nous ne connaissons la matière que par ses opérations ou par les impressions qu'elle fait sur nous (Ibid.) ; et il ne veut pa§ convenir que l'on puisse connaître l'espriKpar sesopérations. (Ibid.)Nous ne devons croire, dit-il, que ce qui est constaté par les sens (chap. 4, p. 95 et 124); et un aveugle-né raisonnerait mal, s'il ne croyait [tas l'existence dus couleurs. (Ch. 4, p. 126.) Il est absurde de croire ce que nous ne pouvons pas comprendre ( h. 3, p. 57] ; et sans doute un aveugle-né comprend ce qu'on lui dit des couleurs.

Il reproche aux théologiens d'avoir formé la Divinité sur le modèle de l'homme (ch.2, p. 40); et il part de ce préjugé même pour soutenir que Dieu ne peut être otl'ensé sans que son bonheur soit troublé (ch. 3, p, 65) : il compare la bonté et la justice de Dieu à la bonté et à la justice des hommes, pour conclure que Dieu doit punir le crime en ce monde, récompenser la vertu sur la terre, rendre toutes les créatures heureuses. (Ibid., p. 67 et 71.)

Obligé de renouveler la question, s'il y a de l'ordre dans l'univers, il retombe dans les mômes absurdités qu'il a soutenues dans Ja première partie : il répète que la nature est industrieuse, et qu'elle n'est pas intelligente (ch.5,xp. 158); que rien dans la nature ne se fait au hasard (Ibid., p. 163), et que l'homme naît par le concours nécessaire de quelques éléments, sans qu'aucune intelligence préside à sa formation (Ibid.) : c'est au mouvement seul que sont dues toutes les combiinisons de la matière (chap. 5, p. 164 et 165) ; mais ses molécules sont des dés pipés (I tid , p. 162), ou préparés à dessein pour recevoir une combinaison déterminée. Un poème ne se peut faire sans germes intellectuels conçus dans le cerveau d'un poëte (page 163); le genre humain ne se développe point au hasard ; il ne peut, être conçu ni formé que dans le sein d'une femme (page 162) ; mais cela ne prouve point qu'il y ait dans la nature un but, un plan raisonné, ni des lois prescrites par un être intelligent.

Lorsqu'il est question d'examiner les effets de la religion, l'auteur fait paraître la même justesse et la même sagacité. Il pose pour principe que l'utilité est la seule règle pour juger des opinions (ch. 8, p. 233), mais c'est après avoir remarqué que l'utilité d'une opinion ne la rend pas plus certaine. (Chap. 7, p. 201 et p. 229.) Souvent il répète que les maux du genre humain sont dus à ses erreurs (chap. 12, p. 356, etc.); et selon sa

maxime, ce ne sont point tes opinions qu. font agir les hommes, co sont les passions; elles sont plus fortes que la religion même. (Ibid., p. 343.) Tantôt c'est Ja religion qui rend les hommes insensés et méchants (chap. 8, p. 257), tantôt les hommes sont méchants en dépit de la religion et des idées théologiques. (Ibid., p. 254.)

Si l'homme commet des injustices et des cruautés envers ses semblables, est-ce parce qu'il adore un Dieu injuste, cruel, fantasque, jaloux? L'auteur le soutient dans un chapitre entier (ch. 8); dans un autre, il convient que si certains hommes se forment cette idée bizarre de Dieu, ce sont des tempéraments mélancoliques, des caractères portés à la méchanceté. (Chap. 7, p. 213 et 215.) Leur méchanceté est donc tout à la fois la cause et l'effet de leurs fausses idées sur la Divinité. Il ne cesse de déplorer les suites funestes de nos erreurs; mais il a soin de nous avertir que ces erreurs sont l'effet nécessaire de l'organisation et du tempérament. (Chap. 10, p. 301 et suiv.) Ainsi en dernière analyse c'est la nature et le tempérament qui sont la cause de tous les maux, et la religion est justifiée par son propre accusateur.

Un des plus grands reproches qu'il lui fait, c'est de causer des disputes (chap. 3, p. 84; c. 8, p. 237, etc.) ; et il en fournit l'aliment lui-même, en soutenant un système sur lequel on dispute déjà depuis deux mille ans. Les hommes, dit-il, ne disputent point sur les matières évidentes, telles que les propositions de géométrie (chap. 7, p. 193) ; mais il observe que si les hommes y avaient quelque intérêt, ils douteraient de la certitude des Eléments d'Euclide (chap. 4, note, p. 127.); et il pose pour principe que les hommes ne peuvent avoir les mêmes opinions, à moins qu'ils n'aient la même organisation. (Tome 1", ch. 10, p. 181; tome II, ch. 10, p. 309.) Si le consentement de tous les hommes sur un dogme est une preuve certaine de son évidence, il s'ensuit clairement que l'existence de Dieu est une vérité évidente, et le matérialisme une absurdité.

Mêmes contradictions sur la politique et sur la morale. D'un côté, c'est la religion qui change les souverains en despotes et en tyrans (chap. 8, p. 241 et suiv.); de l'autre, la religion met des bornes à l'autorité des rois, en enseignant qu'il vaut mieux obéira Dieu qu'aux hommes. (Ibid., pag. 253.) Puisqu'il y a des chrétiens vicieux, c'est une preuve que la morale religieuse ne vaut rien ; mais quand un athée est vicieux, cela ne prouve pas que sa morale soit fausse ou défectueuse. (Chap. 12, p. 342.) Un des principes de cette morale est que l'homme ne peut être heureux sans la vertu itome 1", litre du ch. 15) : un autre principe est que dans des sociétés corrompues il faut se corrompre pour devenir heureux. (Tome II, c. 9, p. 279.)

La logique de notre philosophe ne brille pas moins dans l'apologie des athées. Il faut être désintéressé. dit-L, pour juger sai-

PAHT. I. TIIEOLOCIE PHILOS.

EXAMEN PU MATERIALISME

nemenl les choses (chap. 13, p. 366); mais cela n'empêche pas que les athées uo jugent sainement de la religion, quoiqu'ils en jugent par intérêt. [Jbid., p. 363.) Los prêtres sont suspects, parce qu'ils soutiennent In religion par intérêt [Ibtd., note, p. 36i) ; les athées ne le sont point, quoiqu'ils attaquent la religion par un intérêt opposé. 11 n'appartient qu'a l'homme de bien d'examiner les preuves de l'existence de Dieu et les principes de toute religion, (ilrid., p. 366.) Ainsi, avant d'ajouter foi au Système de la nature, il faudrait savoir si l'auteur était homme de bien.

• Faut-il donc détruire la religion? C'est sans doute le vœu des athées; mais quand on en viendrait à bout, elle renaîtrait bientôt de ses cendres : les hommes ignorants et malheureux se feront toujours des

• lieux. (Chap. 10, p. 317; eh. il, p. 321.) D'ailleurs l'athéisme n'est pas fait pour le peuple (chap. 12, p. 352); cependant la verte est faite pour l'homme, l'auteur le décide ainsi (chap. 13, p. 387) : il faut donc que l'athéisme ne soit pas la vérité. La religion, néanmoins n'est pas nécessaire au peuple (chap. 12, p. 354); ainsi, Je peuple n'est fait ni pour l'athéisme ni pour la religion.

Hamènerons-nous le peuple aux autels de h nature? (Chap. 6, p. 186.) Non; il ne dpit point adorer une nature sourde et qui igit nécessairement. (Ibid., p. 190.; Cependant on nous dit que la nature n'est point une marâtre, ni le destin inexorable. vChap. 7, p. 230.) Le peuple peut donc adorer la nature et le destin, au lieu d'adorer Dieu; l'auteur en donne l'exemple : c'est à la nature sourde qu'il adresse ses vœux en linissant son ouvrage. (Ch. 1i, p. 411.)

Il ne s'est point proposé, dit-il, d'écrire pour le siècle présent, mais pour la postérité (chap. 13, p. 383); probablement il espère que la postérité n'aura pas le sens commun. Il se flatte qu'il se trouvera un jour des souverains qui feront adopter son système (chap. 13, p. 387 j; sans doute ifs commenceront par renoncer à la lumière naturelle, et par l'étouffer dans leurs sujets.

On ne peut pas comprendre comment un écrivain a pu rassembler dans un même ouvrage autant de contradictions et d'absurdités ; on conçoit encore moins comment un livre construit de cette manière a pu séduire un aussi grand nombre de lecteurs.

§ 11. 11 est a^sez démontré que ce qui est faux ne peut être utile aux hommes (page 398); que l'erreur est, pour ainsi dire, un état < outre nature, puisque la vérité est faite pour l'homme, que son esprit la recherche sans cesse , que son cœur la désire , que son bonheur la demande à grands cris (page 387) : c'est la réflexion de notre philosophe. Et, comme il est prouvé par une expérience constante et universelle que les hommes sont redevables à la religion de tous les avantages dont ils jouissent

dans l'état de société; que, sans elle, ils seraient encore errants dans les forêts, isolés , sauvages et malheureux, il n'en faut pas davantage pour conclure avec une certitude entière que la religion n'est point une erreur.

On no doit donc pas être surpris de l'anathème auquel toutes les nations ont dévoué les athées, de la haine qu'elles semblent leur avoir jurée, de l'indignation que ce nom seul excite dans tous les hommes.

(Page 399.) Vainement cette espèce de philosophes, que la nature forme de temps en temps dans sa colère, s'écrient qu'ils sont les bienfaiteurs du genre humain, mille voix rassemblées à l'instant répondent qu'ils en sont les empoisonneurs et les ennemis : vainement ils étalent les avantages prétendus de leur doctrine : leurs promesses pompeuses, leur ton enthousiaste , leurs prestiges, semblables à ceux des empiriques qui rassemblent le peuple autour d'eux, ne l'ont illusion qu'aux esprits légers et crédules.

Notre auteur en gémit, et ces plaintes ne sont guère propres à exciter la commisération. « Le disciple de la nature, dit-il, est communément reçu de ses concitoyens de la même manière que l'oiseau lugubre de' la nuit, que tous les autres oiseaux, i\ès qu'il sort de sa retraite, poursuivent avec une haine commune et des cris différents. » (Page 399.) C'est, que l'oiseau de la nuit ne sort de sa retraite que pour dévorer j un instinct sûr anime les autres contre l'ennemi commun : c'est la nature qui les instruit. Le cri perçant et lugubre de cet animal sinistre annonce assez son caractère malfaisant. Heureusement il ne peut soutenir l'éclat du jour; au premier lever de l'aurore, il cm forcé de rentrer dans les ténèbres auxquelles la nature l'a condamné. L'apolication est facile.

Cependant le disciple de la nature n'a que des vérités consolantes à nous annoncer ; il nous adresse une harangue pathétique, pour nous engager à y prêter l'oreille : Cicéron ou Démoslhènes ne pourraient déclamer avec plus de chaleur. Tout est nécessaire; si nous sommes sages ou insensés, bons ou méchants, heureux ou malheureux, nous sommes tels que la nature universelle nous a faits ; tout Gnit avec cette vie . si la vertu est malheureuse ici-bas, elle est sans espérance; si le méchant prospère, il est sans remords. Tels sont les dogmes consolants que l'on veut nous faire adopter.

Mais les anciens orateurs gardaient les bienséances, et notre philosophe commence par les violer ; c'est la nature qu'il fait parler, et la nature n'est que la matière. Lue matière éloquente est un phénomène nouveau ; aussi raisonne-t-il fort mal. 11 n'est pas besoin de beaucoup d'esprit pour réfu- . ter le discours de la matière. 1

§ III. « O vous qui, d'après l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur dans chaque instant de votre durée , ne,

révisiez point à ma loi souveraine. » (Page WM.) Et comment y résisterions - nous , puisque nous ne sommes pas libres, et que tout est nécessaire? Un pareil début ne nous promet point une harangue raisonnable.

C'est dans mon empire que rèqne la liberté. La liberté avec la nécessité ! Voilà un mystère qui passe notre intelligence. La vérité éclaire mes sttjets. Cela est heureux; ils en ont très -grand besoin pour comprendre ias absurdités que vous leur annoncez.

Cesse de contempler l'avenir. Et si vous me forcez de le contempler par la manière dont vous m'avez formé, est-ce à moi que vous devez vous en prendre? Je suis votre ouvrage, c'était à vous de me former autrement.

Sois heureux! Très-volontiers: mais puisje l'être avec la goutte ou la gravelle, quand il vous plaira de me les envoyer ? Puis-je l'être, si vous m'avez donné un caractère chagrin, bizarre, mécontent des autres et de moi-même? Rendez-moi heureux, si vous voulez que je le sois.

Vis pous tes semblables. Mais il serait beaucoup plus avantageux à mon bonheur qu'ils vécussent pour moi : puis-je être heureux en leur sacrifiant sans cesse mon bienêtre et mes intérêts?

Sois juste et bon. J'y consens, pourvu que les autres soint tels à mon égard ; mais s'ils sont injustes et méchants, pourquoi ne me serait-il pas permis de m'en venger et d'user de représailles ? Accordez vos préceptes avec mon bonheur , ou ne m'en parlez pas.

Sois fidèle à la tendresse de ton épouse, et qu'elle soit fidèle à la tienne. L'avis est excellent; mais si elle manquait de fidélité, en succombant à un penchant nécessaire ; si je venais à succomber moi-même , aurionsnous droit de nous en accuser ?

Elève tes enfants. Je pourrai m'y résoudre, si je puis espérer de les voir heureux ; mais si je n'ai d'autre héritage à leur laisser que des maux et des larmes , le plus grand service que je puisse leur rendre est de les étouffer à leur naissance.

Si.mon injuste patrie me refuse h bonheur, je dois m'en éloigner en silence. ( Pag. 404.) Et si je ne puis la quitter, sans me rendre plus maheureux encore? Par quel loi m'estil défendu de me venger de ses injustices? Le bonheur est la loi suprême : j'ai droit de me le procurer à tout prix.

Malgré l'injustice des hommes, je. jouirai du contentement intérieur. Belle ressource contre les traits de la fortune ! Au contraire, j'aurai à me reprocher d'avoir renoncé à mon bonheur pour des êtres qui ne méritent que ma haine.

Je vivrai toujours dans V esprit de mes amis. Cela n'est pas sûr; un malheureux n'a plus d'amis ; les mor-ts sont bientôt oubliés : et de quoi me servira le souvenir des hommes quand je ne serai plus?

Garde- toi de te, plaindre de ton sort. Quoi?

en me rendant malheureux , vous me refuserez encore la triste consolation de me plaindre ? C'est tout ce que pourrait faire le plus cruel des tyrans. .

Je punis, dites-vous, plus sûrement que les dieux tous les crimes de la terre. V Cela est faux ; dès qu'un scélérat peut braver la honte et les remords, vous ne pouvez rien contre lui. 2° Vous punissez donc vos propres crimes sur les malheureux que vous entraînez au mal par un penchant invincible

Ne me parlez ni de remords, ni de la honte, ni de la crainte qui tourmentent l'âme des méchants (Pag. 406 et 407); c'est qu'ilsnesavaient pas raisonner : devons-nous avoir des remords ou de la honte des actions que nous n'avons pas pu éviter? C'est à vous, nature marâtre, de rougir des vices que vous nous avez donnés; ou plutôt, ce qui vient de la nécessité, peut-il être un vica ou un crime ? Pouvons-nous oublier qu'il n'y a dans la nature ni ordre ni désordre , ni bien ni mal , ni vice ni vertu ?

Les motifs de la morale de la nature , sont l'intérêt évident de chaque homme, de chaque société (pag.409). Cela serait fort bien si 1 intérêt de chaque homme et celui de chaque société étaient toujours d'accord ; mais quand ils sont opposés, lequel doit, avoir la préférence? Voilà sur quoi nous ne sommes pas encore instruits. ». Serons-nous assez insensés pour demander à une nature sourde d'écarter l'imposture qu'elle-même a fait naître (pag. 412) ; de dissiper des erreurs où elle nous a fait tomber , et qui sont un effet de l'organisation ; de soumettre nos cœurs, si elle lésa rendus incapables de soumission? Conclurons-nous avec les matérialistes qu'il faut nous soumettre à la nécessité d'être méchants, s'il plaît ainsi à la nature.

O disciples prétendus de la nature l C'est déraisonner trop longtemps : puisque la religion nous adresse un langage plus sensé, nous ne pouvons plus refuser de l'entendre.

s § IV. Souvenez-vous, dit-elle à l'homme, que vous êtes l'ouvrage, non d'une nature aveugle, mais d'un Dieu sage et bon ; qu'il est votre créateur et votre père , qu'il a pétri de ses propres mains l'argile dont il vous a formé (Isa. lxiv, 8); que le souille dont vous êtes animé' est une émanation de son être, une âme spirituelle et immortelle. (G en. i, 26 ; n, 7).

Il vous a placé sur la terre, non pour y vivre esclave de vos appétits, comme les brutes; mais pour exercer sur elles et sur vous-même l'empire que la raison vous donne. (Gen. i, 28 ;iv, 7). Il a mis devant vous le bien et le mal ; pour les connaître , vous n'avez qu'à consulter votre propre cœur; il a gravé sa loi au fond do votre âme , il vous ordonne de la suivre, et vous punira si vous la violez. (Eccli. xv, 14.)

Destiné à une vie immortelle et à un bonheur plus parfait que celui qu'on peut goûter en ce monde, vous ne devez point lixer

ici-lins vos désirs : joussez des biens que le Créateur a destinés à vos besoins, (Gm. i, 29.) Mais n'oubliez pas que vous devez lui rendre compte de l'usage que vous en aurez fait. (Eccle.i, 9.)

S'il vous survient des afflictions et des malheurs, n'en accusez ni le sort bizarre, ni la malice des créatures; c'est Dieu qui élève et qui humilie, qui envoie les richesses et la pauvreté, la vie et la mort (1 Reg. ut 6); mais ne désespérez jamais de sa bonté, encore moins de sa justice; il no frappe que pour guérir, il n'éprouve ici-bas la vertu que pour augmenter ses mérites, et lui accorder une immortalité plus glorieuse. (Sap. i, 13 et 15.)

Regardez tous les hommes comme vos frères, puisque vous êtes enfants d'un père commun (Gen.iu, 20); aimez-les comme vous-même , faites-leur du bien, ne rendez point le mal pour le mal , ne gardez point de ressentiment ni de haine dans votre cœur ; soyez juste, sincère, miséricordieux, bienfaisant; c'est Dieu qui l'ordonne? (Lcvit. xix, 9 et seq.) Secourez les pauvres, faites accueil aux étrangers, respectez les vieillards, honorez vos père et mère , aimez votre épouse , élevez avec soin vos enfants, chérissez vos concitoyens et vos amis (Exod. xx ; Levit. xix; Deùt . v, etc.) ; et attendez de Dieu seul la récompense Je vos œuvres. (Ps. xvn, 21 et suiv.)

En vain chercheriez-vous .es ténèbres, pour faire le mal, l'œil perçant du Seigneur vous suit partout : il lit au fond de votre âme, et vos pensées les plus secrètes ne lui sont point cachées : un désir injuste suffît pour vous rendre coupable ; quand vous tromperiez tous les hommes, vous n'en imposerez jamais au Juge souverain qui est l'arbitre de votre sort. (Ps. xcm et cxxxvm.)

Aimez-le, puisqu'il est votre bienfaiteur; observez sa loi, puisqu'il est votre maître; craignez-le, puisqu'il est votre juge; espérez en lui, puisqu'il est votre rémunérateur. (Deut, vi, 5; Eccle. xu, 13 ; G en. xv, 16.)

Tel est le précis do la morale que la religion de concert avec la nature enseigna aux Juifs, malgré la grossièreté lia leurs mœurs, malgré l'ignorance des siècles où leur loi fut rédigée, malgré la barbarie des nations dont ils étaient environnés. Tel est le fond sur lequel le Fils de Dieu a tracé une morale encore plus parfaite et une religion plus sublime; une morale dont il a donné des leçons et l'exemplo, et à laquelle il a su assujettir les différents peuples de l'univers. Tel est le code immortel dont Dieu a gravé les notions dans le cœur de l'homme, contre lequel une orgueilleuse philosophie se flatte en vain d'opérer la prescription, auquel elle oppose inutilement la voix des passions, les titres d'une liberté qui n'exista jamais, les clameurs de la calomnie et de la mauvaise foi.

Nous ne craignons plus de nous en rapporter au jugement du lecteur sur le mérite de l'ouvrage que nous venons de réfuter; il est en état de décider si les principes do l'auteur s'accordent et se soutiennent; si les preuves sont concluantes , ses objections solides, sa morale raisonnable et utile, ses plaintes et ses déclamations bien fondées. Nous n'hésitons point de renouveler l'observation que nous avons faite en finissant la première partie, que le Système de la nature, loin de favoriser les progrès de l'incrédulité, est peut-être le coup décisif qui doit déconcerter ses projets; que les erreurs monstrueuses rassemblées dans cet ouvrage sont un des plus beaux trophées que la philosophie ait pu élever à la gloire de la religion.

Nous croyons avoir rendu assez sensibles les égarements de l'auteur; mais un livre a peu d'influence sur les opinions; il peut encore moins opérer sur les mœurs. C'est à celui qui tient les cœurs dans sa main, et qui les tourne comme il lui plaît, de ramener à lui ceux qui l'ont oublié : et puisset-il ne leur faire sentir son existence et son pouvoir que par des bieniaits 1 C'est le vœu que nous invitons nos lecteurs à former avec nous

LE DÉISME RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME

ou

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