MORALE
§ I. Le principal reproche que l'on fa taux matérialistes, c'est que leur système détruit la morale par les fondements. « Un athée, dit Abadie, ne peut avoir de vertu ; elle n'est pour lui qu'une chimère, la probité qu'un vain scrupule, la bonne foi qu'une simplicité Il ne connaît de loi que son intérêt;
si ce sentiment avait lieu, la conscience n'est qu'un préjugé, la loi naturelle une illusion, le droit une erreur; la bienveillance n'a plus de fondement, les liens de la société se détachent, la fidélité est ôtée, l'ami est tout prêt de trahir son ami, le citoyen à livrer sa patrie, le fils à assassiner son père pour jouir de sa succession, dès qu'il en trouvera l'occasion, et que l'autorité ou le silence le mettront à couvert du bras séculier qui seul est a craindre. Les droits les plus inviolables, et les lois les plus sacrées ne doivent plus être regardées que comme des songes et des visions. » {Vérité de la reliq. chrét., tome I, soct. 1, c. 17.)
L'accusation est grave, il n'est pas surprenant que notre auteur en soit affecté; la question est de la dissiper pleinement; de montrer que Abadie a mal vu les conséquences du matérialisme; que nous avons tort nous-mêmes de les lui avoir imputées.
Il répond « qu'un être qui raisonne, est forcé de sentir que la société lui est avantageuse, qu'il a besoin de secours, que l'estime de ses pareils est nécessaire à son bonheur, qu'il a tout à craindre de la colère de ses associés; que les lois menacent quiconque ose les enfreindre. » (Pag<> 3V0; Contagion sucrée, c. 13, p. 137; Essai sur les préjugés, cb. 3, p. 71; De l'esprit, second discours, ( -li. 24, p. 282.) Tels sont donc les motifs qui doivent forcer un athée à avoir de la probité, de la bonne foi, de l'amitié, de la fidélité, etc. Voyons s'ils sont solides.
1" 11 est avéré, par celte réponse môme, que l'homme n'a d'autre loi que son intérêt, comme Abadie l'a remarqué; que ce qui lui est utile, est vertu; nue le vice est ce oui
peut lui nuire. S'il donne le nom de vertu a ce qui est utile aux autres, ce n'est qu'à cause de l'avantage qui peut lui en revenir h lui-même :il ne peut être obligé ni engagé à rien faire pour les autres, qu'autant que cette conduite lui assurera leur bienveillance, leur secours, leur estime. De là il s'ensuit clairement que dans une société d'hommes injustes, un particulier ne peut être obligé à pratiquer la justice, ni à exercer la bienveillance envers des citoyens ingrats; en un mot, que dans une société corrompue la vertu ne peut avoir lieu. « L'intérêt, dit l'auteur de l'Esprit, nous défend avec raison d'observer des lois qui deviendraient préjudiciables à celui qui en serait l'observateur unique ( troisième discours, tome il, chap. 4, page 48) ; » conséquence que notre philosophe semble avoir avouée ailleurs. (Tome I, chap. 9, p. 152.) C'est donc mal à propos qu'il a posé la maxime : Point de bonheur sans la vertu (tome 1, ch. 15, au titre) : il devait prendre l'inverse, et dire * Point de vertu sans le bonheur.
2° 11 n'est pas moins clair que, selon ce système, le nom de vertu, équivalant à celui de force, est purement abusif : de quelle force avons-nous besoin peur agir selon nos intérêts ? C'est le penchant du cœur et de la nature. « Si les citoyens ne pouvaient faire leur bien particulier, sans faire le bien de la société, il n'y aurait alors de vicieux que les fous, tous les hommes seraient nécessités à la vertu. *> (De l'esprit, tome I, 2' discours, chap. 22 page 3G3.) Au lieu de penser que la vertu est le sacrifice de notre propre intérêt à celui des autres, il faut juger que ce sacrifice est un vice, un crime, un dérèglement dans la morale. Dès que mon intérêt se trouve en compromis avec celui des autres, comment me prouvera-t-on que je dois céder, et quel motif m'indiquera-t-on pour le faire ?
3° L'homme est forcé de sentir que la société lui est avantageuse : son intérêt bien entendu est donc d'en retirer tous les avantages possibles, et d'y mettre du sien le moins qu'il pourra : n'est-ce pas là une idée fort noble de la bienveillance ? Si tous les individus pensent de même, la société sans doute sera fort aimable.
L'homme senr qu'il a besoin de secours : s'il est donc assez puissant ou assez habile pour obtenir le secours des autres, sans leur prêter le sien, il sera parvenu à la perfection de la morale : l'héroïsme de la vertu est do faire des dupes.
Il sent que l'estime de ses pareils est nécessaire à son bonheur : mais cette estime n'est nécessaire que pour acquérir leurs services; si l'on peut gagner ceux-ci sans leur estime, de quoi sert-elle alors ? D'ailleurs dans une société corrompue, l'estime est accordée à toute autre chose qu'à la vertu. Enfin, si un homme est organisé de manière qu'il trouve plus de satisfaction et de bonheur à suivre ses liassions qu'à plaire aux autres, il est censé vertueux dès. qu'il est heureux.
// a tout à craindre de la colère de ses associés: niais il est une infinité de choses que l'on peut se permettre sans exciter leur colère : des crimes secrets n'excitent la colère de personne : si la colère des associés est impuissante, ce n'est pas un crime de la bi'aver.
Les lois menacent quiconque ose les enfreindre ; et qu'importent leurs menaces, si Von est à couvert du châtiment? Ai- je peur de la loi Julia, disait Néron en préparant le poison pour Britannicus ? L'homme le plus adroit, le plus fourbe, le plus hypocrite, le plus habile à éluder les lois, à éviter le mépris et la colère de ses^ associés, est par conséquent le plus vertueux. Nous demandons à présent si Abadie a eu tort ?
§ II. « L'idée d'être vu de Dieu, continue l'auteur, est-elle plus forte que l'idée d'être vu par les hommes, d'être vu par soi-même, d'être forcé de craindre , d'être dans la cruelle nécessité de se haïr et de rougir en pensant à sa conduite, et aux sentiments qu'elle doit infailliblement attirer ? » (Pages 240, 241; Lucrèce, liv. v, 1153.)
Oui certainement, l'idée d'être vu de Dieu est plus forte que tous ces motifs. 1° Cette idée ne les détruit point, elle les appuie. L'homme persuadé que Dieu le voit, même
y conduire est légitime, est un devoir : ce qui procure le bonheur à un homme est vertu, quand même il serait crime à l'égard d'un autre homme organisé différemment.
« Un athée a de l'expérience , et cette expérience lui prouve à chaque instant que le vice peut lui nuire; que ses fautes Jes plus cachées, que ses dispositions les plus secrètes, peuvent se déceler et se montrer au grand jour. » Soit, cette expérience lui prouve aussi que ses fautes peuvent demeurer cachées, qu'il s'agit seulement de bien prendre ses précautions, et de savoir jouer adroitement son personnage ; l'expérience lui prouve que souvent le vice peut être très-utile; que pour s'en abstenir, il faut souvent faire des sacrifices dont la société ne nous tient aucun compte; qu'en suivant les règles de la plus exacte probité, on est encore exuosé à passer pour un fripon ; que les hommes ne jugeant de nos actions que selon leurs intérêts, sont souvent très-peu équitables; qu'il y a dans le monde des nommes très-injustes, plus honorés, plus estimés, mieux accueillis que les gens de bien.
« L'expérience lui prouve que la société est utile à son bonheur.» Mais elle lui démontre qu'une vertu exacte et scrupuleuse n'est
dans les ténèbres, a lieu de craindre que la pas toujours le moyen le plus assuré de par-
Providence ne le punisse dès cette vie, en exposant sa conduite aux regards des autres, par des voies qu'il ne peut pas prévoir. C'est donc au moins un motif Oe plus, et un motif très-fort, indépendamment des peines de l'autre vie. 2" Le méchant qui ne croit point un Dieu, peut souvent éviter les yeux des hommes : d'ailleurs, il ne redoute pas beaucoup les regards de ceux qu'il sait être aussi méchants et aussi vicieux que lui. 3". Dès qu'un malfaiteur sera parvenu à s'endurcir contre les remords, à ne plus rougir de rien, il n'a plus lieu de se haïr, il doit au contraire se savoir gré d'avoir rendu son bonheur indépendant de l'opinion des autres; peut-on se haïr en suivant fidèlement le penchant invincible de la nature, l'impulsion du tempérament, les lois de la nécessité ?
On dira que telle serait peut-être la conduite d'une bête féroce, d'un insensé (page 339), d'un forcené; mais cette conduite est très-conséquente, très-sensée, très-raisonnable, dans le système de l'athéisme. On dira que les scélérats ne parviennent jamais à ce point; cela peut être : mais c'est parce qu'ils ne peuvent jamais effacer entièrement la notion d'un Dieu.
Suivons néanmoins les réponses de notre philosophe. « Un athée, dit-il, est un homme qui connaît la nature et les lois, qui connaît sa propre nature, qui sait ce qu'elle lui impose. » La seule loi de la nature pour un être sensible , est de chercher le bonheur, le trouver est la souveraine perfec-
venir au bonheur; que très-souvent la vertu est malheureuse, et le crime dans la prospérité : qu'il y a eu des hommes chargés de l'indignation publique, punis et mis à mort pour avoir fait leur devoir, et dont la conduite n'a été dévoilée ou justifiée qu'après leur mort.
« L'expérience lui montre que son intérêt exige qu'il s'attache à la patrie qui le protège , et qui le met à portée de jouir en sûreté des biens de la nature. » Mais l'expérience lui apprend qu'une patrie ingrate a condamné Socrate à la ciguë, et Aristide à l'exil; que des scélérats sont parvenus aux honneurs et à la fortune en trahissant leur patrie; que d'autres y jouissent en sûreté des biens de la nature, après l'avoir fort mal servie; que d'autres enfin ont été persécutés, non pas parce qu'ils avaient trahi leur devoir, mais pareequ'ils avaient été malheureux.
« Tout lui montre que pour être heureux, il doit se faire aimer. » L'expédient n'est pas infaillible : plusieurs cherchent à se faire aimer et ne peuvent \ réussir ; on n'aime pas toujours ceux-mêmes que l'on est forcé d'estimer ; l'approbation de la société n'est jamais universelle ; souvent avec l'amour et l'estime des autres on n'est pas heureux; cette amitié stérile peut-elle nous dédommager des sacrifices que la vertu exige?
« La nature lui dit que son père est pour lui le plus sûr des amis. » Cette leçon de la nature est souvent difficile à comprendre
tiori : ce bonheur est toujours relatif à notre il est des pères d'un caractère dur qui n'ont
^tempérament, à notre organisation particu- jamais témoigné d'amitié à leurs enfants ;
lière, à nos passions; tout te qui peut nous et il y a des enfants organisés de inanièce
qu'ils préfèrent la «accession de leur père à son amitié : la difficulté est de leur prouver qu'ils ont tort.
L'ingratitude éloignerait un bienfaiteur de nous ; et que nous importe, lorsque nous en avons tiré tout ce que nous pouvions en attendre, lorsque ce bienfaiteur ne nous rêvent plus, lorsque ce bienfaiteur mourant ou mort ne pourra se plaindre de notre ingratitude ni la faire connaître?
La justice est nécessaire au maintien de toute association ; cela est certain : mais une injustice secrète ou adroitement palliée, n'empêchera pas que les autres ne soient obligés de pratiquer la justice envers moi : il est des injustices tolérées ou consacrées par l'usage, dont personne ne rougit et dont personne n'ose se plaindre : la justice que j'exercerai h mes dépens , ne forcera pas mes concitoyens à être justes à mon égard.
Nul homme, quelle que soit sa puissance, ne peut être content de lui-même quand il sait être l'objet de la haine publique. C'est encore une question. Ln se bornant au calcul des intérêts, un homme doit être content de lui-môme, quand il est plus flatté des laveurs de la fortune que de l'approbation publique. Il est des hommes constitués de manière qu'ils se font un mérite de braver l'opinion publique, témoin les matérialistes : il en est d'autres qui croient mieux penser que l'univers entier, qui se prodiguent l'enr cens à eux-mêmes, pendant que tout le monde les dévoue à l'anathème; témoin encore les athées. L'opinion publique , les préjugés de la multitude, sont une source d'erreurs; la haine publique n'est donc qu'un vain fantôme, dont le sage ne doit jamais avoir peur. C'est le jugement de tous les philosophes.
On objectera peut-être que les inconvénients attachés à la vertu n'ont pas lieu communément ; que, selon le cours ordinaire des choses, la vertu est pour tout homme la route la plus sûre pour la félicité (page 3i2) ; qu'il ne faut pas établir pour règle des cas extrêmement rares, et dans loquets la plupart des hommes ne se trouveront jamais.
Nous répondrons à celte objection ,l°que les règles de morale doivent être applicables à tous les hommes, dans tous les cas et dans toutes les circonstances possibles.- que s'il est un seul cas où elles se trouvent fausses, où elles puissent porter l'homme au crime, elles doivent être rejetées et regardées comme absurdes ; 2° que les inconvénients que nous avons cités, sont très-fréquents dans les sociétés corrompues, telles qu'on suppose les nôtres ; que c'est néanmoins dans ces circonstances que l'homme a plus besoin d'une morale fixe, certaine, infaillible ; 3" que le vice essentiel de la morale des matérialistes n'est que trop bien prouvé par le fait, puisque les crimes se multiplient à mesure que la religion s'all'aiblit.
11 y a encore une autre expérience qui
nous démontre la justice de nos préventions contre cette morale. Lorsque les incrédules se convertissent sincèrement, ils conviennent que leur vertu dépendait des circonstances ; en cela ils croyaient raisonner conséquemment, et ils soutiennent que le? autres raisonnent de même. Ils commencent par remplir des obligations de justice, sur lesquelles ils n'avaient jamais voulu entendre raison, à payer des dettes, à fixer l'éta* d'une épouse et de ses enfants, etc. (Page 342; Contag. sac, c. 10, p. 52.) Refuseronsnous de les croire sur leur propre expérience, et sur les effets d'une morale dont ils ont éprouvé toute l'influence? Personne n'a plus mauvaise opinion de la probité des incrédules, que ceux qui l'ont été autrefois.
*t § III. Quand l'auteur nous représente que les spéculations morales des athées, fondées sur la nécessité des choses, sont plus fixes et plus invariables que celles qui ne portent que sur un Dieu changeant d'aspect et de volonté, suivant les dispositions et les passions de tous ceux qui l'envisagent, il tombe en contradiction. 1" Cette prétendue nécessité des choses est relative, de son propre aveu, au tempérament, aux dispositions, aux idées, à l'organisation des divers individus : deux hommes ne peuvent pas avoir la môme idée du bonheur, de l'intérêt, ni par conséquent du devoir ni de la vertu. 11 est donc absurde de regarder comme fixe et invariable, une morale qui doit nécessairement changer selon le caractère de chaque particulier. Il m'est impossible d'avoir la même morale que mon voisin, dès qu'il m'est impossible de juger des choses comme il en juge, de placer mon intérêt et mon bonheur dans les mêmes objets que lui. 2° Supp osons faussement avec l'auteur que nos idées et nos passions particulières, [missent changer à nos yeux la volonté et la loi de Dieu : il est évident qu'elles changeront, à plus forte raison, les règles d'une morale qui leur est relative, et dont elles sont l'unique fondement. Selon lui, c'est l'intérêt des hommes qui décide de leur morale ; mais , selon nous, la volonté de Dieu est indépendante de nos intérêts. 3° Dans une religion révélée telle que la nôtre, la loi morale et la volonté deDieu sontconsignéesdanssaparole même; les préceptes sont clairs et immuables : nos idées, nos passions, notre tempérament ne feront pas qu'une loi formelle et clairement énoncée , n'existe pas : quand nos passions nous la font violer, la loi réclame et nous condamne. Dira-t-on que si les lois civiles n'étaient pas rédigées dans un code, que si les intérêts des hommes étaient la seule règle de leurs droits, la justice serait mieux observée? Voilà ce que les matérialistes osent soutenir.
S- Il est faux que l'athée qui sait raisonner, soit « toujours forcé de nommer vice et io lie, ce qui lui nuit à lui-même; de nomme crime, ce qui nuit aux autres; de nomme vertu, ce qui contribue à leur bonheur du rable. » (Contaqion sacr., c. 10, p. 63 et 6V;
c. 13, p. 137.) 1° Dès qu'une conduite est conforme à mon 'goût, à mon tempérament, à mon inclination particulière, il est absurde de juger qu'elle me nuit à moimême, et de la nommer vice ou folie: puisje accuser de vice ou de folie la nature qui m'a ainsi conformé? Quand môme je prévoirais qu'il m'en arrivera du dommage dans la suite, suis-je libre de résister à l'impulsion de la nature, à l'empire de la nécessité ? Est-ce un vice ou une folie d'y obéir? 2° 11 est faux que ce qui nuit aux autres soit toujours un crime, dès qu'il m'est utile à moi-même : en vertu de quoi mon intérêt doit-il céder à celui d'autrui ? Kst-ce un crime de nuire au voleur qui veut me^nlépouiller, ou à l'assassin qui veut m'ôter la vie? 3° 11 est également faux que je doive toujours regarder comme vertu, ce qui procure aux autres un bonheur durable ; lorsque c'est un obstacle à mon propre bonbeur, suis-je obligé d'immoler mon bien-être à des hommes ingrats ou injustes ? Quel est le fondement de cette obligation ? Nous le cherchons en vain dans les principes de l'auteur,
« Si un athée, entraîné par ses passions ou par ses habitudes criminelles, livré à des vices honteux, jouet d'un tempérament vi
Un athée fidèle à ses principes doit donc conclure que le vice et la vertu sont des notions relatives ; qu'une action qui est vice à l'égard des autres hommes, parce qu'elle dérange leur façon d'exister, est venu par rapport à lui, parce qu'elle lui procure le bonheur; qu'en cherchant son intérêt et son bonheur dans le contentement de ses passions, il obéit à son devoir ou à Y obligation morale; que si son tempérament [tarait vicieux aux autres, il n'est dans le fond que ce que la nature a voulu qu'il fût; qu en suivant l'impulsion de ce tempérament, i! ne peut être digne de blâme ou de punition, qu'au contraire il est vertueux, dans toute la rigueur du terme.
Telle est la morale que l'auteur a établie, répétée, enseignée constamment dans tout son livre.
On objectera sans doute que l'athée, on agissant ainsi, s'expose à exciter la haine, lo mépris, le ressentiment de ses semblables, et à trouver son malheur durable dans une conduite où il n'a goûté qu'un bonheur passager. Soit. 11 est en droit de répondre, 1° que l'on peut tout au plus lui reprocher d'être imprudent, d'entendre mal ses intérêts, mais non pas l'accuser d'être vicieux ; 2° que si par son tempérament et son or-
cieux, paraît oublier ses principes moraux , ganisation particulière, il est invinciblement
il ne s'ensuivra pas qu'il n'a point de principes, ou que ses principes sont faux.»
(Page 342.)
Je soutiens que dans ce cas-là un athée n'oublie point ses principes, mais qu'il les suit exactement. Un de ces principes est que 1 ■homme n'est pas libre ; que, dans la passion, la raison eH aussi impossible à écouter que dans le transport ou dans l'ivresse. (Tome 1, ch. 11, p. 200 et 201.) Un autre principe est que des erreurs ou des crimes involontaires et inévitables ne peuvent être dignes de punition (tome II, c. 10, p. 302 et 303) : ils ne sont donc pas plus dignes de blâme ; ils cessent d'être des crimes. Un troisième principe est que le plaisir et la douleur, 1 espoir du bonheur et la crainte du
déterminé à préférer un bonheur passager à un bonheur plus durable, ce n'est point sa faute; 3° que si les autres hommes sévissent contre lui, ils seront injustes, puisqu'ils puniront en lui un penchant irrésistible et une conduite qu'ils suivent eux-mêmes; h" qu'il y aurait de la folie à préférer le contentement des autres à sa propre satisfaction, sans être bien assuré qu'ils lui en sauront gré, qu'ils l'en récompenseront, qu'ils ne seront point ingrats ni injustes; qu'il y a cent à parier contre un qu'ils chercheront, dans leur conduite à son égard, leur propre intérêt à ses dépens, et leur propre bonheur préférablement au sien.
§ IV. L'auteur, qui a probablement senti
malheur, sont les seuls motifs capables d'in- toutes ces conséquences, a cherché à en évi-
lluer efficacement sur les volontés des êtres sensibles, le seul fondement de l'obligation morale ou du devoir. (Tome I, ch. 15, p. iH; tome II, c. 9, p. 262.) Pour que l'homme soit vertueux, il faut qu'il ait intérêt à l'être. (Tome I, ch. 9, p. 151 et 152.) Et l'intérêt n'est jamais que ce que chacun de nous regarde comme nécessaire à sa félicité; ainsi l'intérêt du méchant est de satisfaire ses liassions à tout prix. (Tome 1, ch. 15, p. 315.) De là s'ensuit un quatrième principe, que tout est toujours dans l'ordre relativement à la nature, (pie tous les êtres ne font que suivre les lois qui leur sont imposées... que les vices et les vertus sont également nécessaires ; les uns ne sont des biens, les autres ne sont des maux que pour des êtres particuliers, dont ils favorisent ou dérangent la façon d'exister. (Tome I, ch. 12, p. 147.) Nous copions exactement les ternies de l'auteur.
ter le contre-coup par une contradiction ; c'est sa méthode ordinaire.
11 observe que rien de plus commun parmi les hommes, qu'une discordance trèsmarquée entre l'esprit et le cœur, rien de plus rare que de voir la spéculation influer sur la pratique. « Ne voyons-nous pas tous les jours les mortels en contradiction avec eux-mêmes? Leur jugement ne condamnc-t-il pas sans cesse les écarts auxquels les passions les livrent? En un mot, tout ne nous prouve-t-il pas que les hommes, avec la meilleure théorie, ont quelquefois la pratique la plus mauvaise , et avec la théorie la plus vicieuse ont souvent la conduite la plus estimable? » Ainsi il y a eu des païens très-vertueux, et il y a des chrétiens très-méchants. L'auteur conclut que le tempérament de l'homme est toujours plus fort que les dieux, l'organisation plus puissante que la religion ; que les
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mortels suivent bien plus leurs passions; leurs intérêts, que leurs spéculations. (Pages 343-345 et 350 ; Essai sur les méjugés, c. 7, p. 161 ; c. 8, p. 181 ; De l'esprit, second discours, eh. 2, tome I, p. 90.)
De (elle remarque très-vraie , très-conforme h l'expérience, nous avons droit de tirer plusieurs conséquences importantes.
1° L'auteur a faussement attribué tous les crimes qui ont inondé la terre à l'idée que les hommes se sont formée de la Divinité et n la morale religieuse; il a supposé mal à propos que les hommes y avaient été entraînés par la religion môme; il fallait en accuser les passions et le tempérament, et non la religion; toutes les invectives qu'il a vomies contre elle portent à faux et sont autant de calomnies. 2° L'auteur a eu tort de soutenir que nos erreurs et nos fausses idées sont la cause de nos maux ; de ce que nous agissons mal , il ne s'ensuit point que nous avons de fausses idées, mais que nous agissons contre nos idées et contre la voix de notre conscience. 3° Quoiqu'un athée puisse contredire sa propre morale par sa conduite, s'ensuit-il que cette morale est inutile ; qu'il ne faut point de morale aux hommes; qu'il faut lâcher la bride au tempérament et aux [lassions; qu'il faut laisser l'homme sans frein, sans lois, sans principe? C'est cependant le raisonnement que l'auteur a répété vingt fois contre la morale religieuse; il a soutenu qu'il fallait y renoncer, parce qu'elle ne suffit pas pour retenir la ibugue des passions, et il est forcé de convenir que la morale de l'athéisme, ne suffit pas toujours non plus pour arrêter la fougue des passions. 4° Puisque les fiassions peuvent toujours résister à la voix de la raison aussi bien qu'à celle de la religion, puisqu'elles peuvent abuser de toute espèce de morale; à laquelle faut-il donner la préférence? Est-ce à la morale la [dus favorable aux passions, ou à celle qui leur est la plus contraire? Lorsque cette question sera décidée, il ne sera pas difficile de juger si la morale chrétienne vaut mieux que celle des athées.
Telle est l'équité des matérialistes;: parce qu'un chrétien peut commettre des crimes, ils concluent que cet homme ne croit point sa religion, ou que sa religion est fausse et pernicieuse ; si un athée est livré à des vices honteux , il ne s'ensuit pas, disent-ils, qu'il K*a point de principes , ou que sa principes sont faux, mais que ses passions l'entraînent malgré ses principes; un athée, suivant eux, peut être inconséquent, et un chrétien ne peut pas l'être.
Us prétendent qu'un tyran athée ne serait pas plus à craindre qu'un tyran fanatique, qu'il serait môme moins dangereux. Nouvelle fausseté. 1° Un tyran fanatique contredit s'a religion, puisque sa religion ne lui commande point le fanatisme, mais la douceur et la clémence; sa conduite est un état violent. Un tyran athée suivrait exactement ses principes, puisqu'ils lui ordonnent de chercher ;>on bonheur et de suivie la pente
de son tempérament. Un tyran athée qui persécuterait pour des opinions, ne serait donc point un homme inconséquent à ses principes (page 345), puisque, selon son principe, l'erreur est la source de tous les maux du genre humain, il faut absolument bannir les erreurs. Nous avons prouvé ailleurs que l'intolérance est attachée à l'athéisme aussi bien qu'à la religion. (Chap.8, §4.) Un souverain athée, imbu de la doctrine de notre philosophe, qui regarderait la religion comme le principe de tous les crimes qui ont dévasté la terre, devrait se croire obligé de la détruire à quelque prix que ce fût. 11 n'est donc pas vrai que Y athée aurait un prétexte de moins que le prince crédule, pour exercer sa méchanceté. (Page 346.) 2° Un tyran fanatique n'est point continuellement dans les accès du fanatisme ; dans les intervalles de raison, Jil peut rentrer en lui-même, revenir au véritable esprit de sa religion; un tyran athée, obstiné dans ses principes, agirait de sang-froid, agirait conséauemment, serait incapable de changer. 3° Un tyran fanatique n'est intraitable que sur le chapitre de la religion : elle le retient sur tout le reste ; un tyran athée ne serait gêné sur rien, il prendrait pour devise la maxime ordinaire des monstres : Odcrint, dum metuant. A la vérité, il ne pourrait prétendre que c'est son Dieu qui ordonne et qui approuve une telle conduite (page 346) ; mais il soutiendrait que c'est la nature et la raison; en exterminant les hommes , il prétendrait encore travailler au bien de l'humanité. Un athée, qui envisage les hommes comme une assemblée de machines ou comme un troupeau de bêtes, est-il disposé à les respecter et à les ménager beaucoup ?
§ V. « L'athéisme bien entendu, continue l'auteur, est fondé sur la nature et la raison, qui , jamais comme la religion , ne justifierontet n'expieront les crimes des méchants.» (Page 347.) Nouvelle absurdité. 11 'n'est aucun homme qui ne cherche à justifier ses passions par la raison , aussi bien que par la religion. Dans le système de l'athéisme , il n'y a point de crime; nous l'avons montré (§ 3); et il n'y a pas besoin d'expiation. Nous ne concevons pas ce que c'est que IV théisme bien entendu, ni comment l'on peut bien entendre des contradictions.
De ce que l'on a fait dépendre la morale de l'existence et de la volonté de Dieu, il est résulté, selon notre philosophe, un grand inconvénient. Des âmes corrompues, venant à découvrir la fausseté de cette supposition, lâchèrent la bride à tous leurs vices, conclurent qu'il n'y avait point de motifs réels [tour faire le bien. La remarque mérite attention. Jamais l'on n'a fondé la morale sur la volonté arbitraire de Dieu, mais sur sa volonté conforme à la nature des choses , par conséquent sur la raison même. Ce sont des âmes corrompues , qui ont prétendu découvrir la fausseté tie celle supposition; nous en convenons, et nous soutenons que l'athéiSme n'est fait que pour des âmes de cette espèce j ou pour des cerveaux
ZP.i
mal organisés. Ces ômes corrompues, trompées dans le principe, ont bien raisonné dans les conséquences; puisque dans l'athéisme il n'y a effectivement aucun motif réel pour laire le bien : nous l'avons démontré, et l'auteur va encore nous le faire sentir.
« Soit qu'il existe un Dieu, dit-il, soit qu'il n'en existe point, nos devoirs seront les mômes; et notre nature consultée nous prouvera que le vice est un mal, et que la
vertu est un bien réel que snns nulle
vertu, la société ne peut se maintenir; que sans mettre un frein à ses désirs, nul homme ne peut se conserver. Les hommes sont contraints par leur nature d'aimer la vertu et de redouter le crime , par la même nécessité qui les oblige à chercher le bien-être , ot à fuir la douleur; cette nature les force à mettre de la différence entre les objets qui leur plaisent et ceux qui leurnuisent. » (Pages 3*8, 349; Contagion sacrée, ch. 10, p. 63, 64; c. 13, p. 137.)
On prie de nouveau le lecteur de bien peser cette doctrine; nous ne pouvons trop insister sur les conséquences. 1* 11 est clair (pie la vertu n'est rien autre chose quo le
trouve bien ou mal, cela ne me regarde point : je n'existe que pour être heureux, et pour l'être autant qu'il me plaira. L'homme se doit le bonheur à lui-même (tome I , c. 15, p. 318 ; De l'esprit, second discours, ch. 29, ]). 377) : tel est le fondement de toute morale. Si pour mon bonheur il faut que le genre humain périsse, ce n'est pas ma faute; c'est la loi de la nécessité.
A la vérité , si mes sentiments étaient connus, la société se croirait obligée de se défaire de moi ; je me garderai donc bien de les faire connaître. Dans le fond, tous les hommes doivent penser comme moi, s'ils savent raisonner, et s'ils entendent leurs intérêts : il n'est donc question que de jouer comme eux le personnage d'homme de bien, d'affecter ce qu'ils nomment vertu, et qui ne signifie rien.
On me dit ^ue l'homme doit quelque chose à l'homme ; parce qu'en lui faisant injure, il violerait les droits de l'équité (page 350) : mais il n'y a d'autre équité que le calcul bien entendu des intérêts (De l'esprit, troisième discours, ch. 4 , tom. II. p. 46) ; or mon intérêt bien entendu est d'obtenir des autres tous les services possibles , et de leur
bien physique, ce qui nous plaît , ce qui con- en rendre le moins que je pourrai.
tribue à notre conservation et à notre bienêtre ; le vice ou le, crime, c'est le mal physique ; ce qui nuit à notre bien-être , à notre conservation , ce qui nous cause de la douleur, ou peut nous en causer dans la suite. 2° Que le vice et la vertu sont des notions
On" me dira encore que je ne dois pas faire à mon prochain ce que je no veux pas qu'il me fasse. Il faut distinguer si mon prochain est en état de me rendre le mal que je pourrais lui faire , la maxime est évidente , mon intérêt me défend de lui nuire.
relatives; ce qui est un bien pour moi, peut S'il est dans l'impuissance de me nuire à
être un mal pour un autre ; mais l'intérêt moi-même, et que mon intérêt m'engage a
d'un autre ne doit jamais prévaloir au mien : lui nuire , la maxime est fausse : l'intérêt et
mon bonheur ne doit jamais être sacrifié à le droit sont la même chose; l'auteur du
celuides autres. 3°Je nepuis donc êtreobli- livre De l'esprit le décide formellement,
gé à rien faire pour la société, qu'autant que ( Troisième discours , ch. 4. )
je suissûrqu'il m'en reviendra un plus grand J'ose défier tous les matérialistes du
bien : autrement je me tromperais dans mon monde de démontrer que dans leur système
calcul; je résisterais à ma nature, qui me ce langage n'est pas raisonnable, et que les
force à chercher mon bien, mon intérêt, mon bonheur. 4" Pourvu que la société dure autant que moi, et autant qu'il faut pour me procurer le bien-être, que m'importe qu'elle périsse avec moi ou après moi ? Sa conservation ne me touche en rien , quand je ne suis plus : mon ambition doit se borner à en tirer le meilleur parti possible, tant que dure mon existence. 5° Je dois me conserver et prolonger mon bonheur, le plus longtemps que je pourrai : mais si je suis plus affecté par le plaisir présent que par l'espérance d'un bonheur plus durable, suis-je blâmable de préférer le plasir à ma conservation ? Me priver du plaisir présent, est un sacrifice douloureux; ma nature, mon tempérament, mes désirs s'y opposent; ce serait donc un crime. Si j'étais malheureux, il me
conséquences sont mal liées au principe.
Nous ne devons donc pas être surpris si l'auteur de l'Homme-Machine a raisonné sur les mœurs comme un vrai frénétique (page 348) : c'est qu'il a raisonné conséquemment; et quiconque aura un peu de logique raisonnera de même. Dès que la vertu n'est rien autre chose que le bien physique; que le droit est confondu avec l'intérêt; que l'homme est censé suivre l'impulsion nécessaire du tempérament; il n'y point d'autre morale que celle que nous venons d'exposer.
§ VI. L'auteur ajoute que le système d'un athée ne lui donne point d"3 vices nouveaux; que l'athéisme laisse les hommes tels qu'ils sont; au lieu que la superstition fournit à ses sectateurs mille prétextes pour com-
serait permis de me tuer (tome I, c. 14); me mettre le mal sans remords, et même pour
sera-t-il moins permis d'abréger mes jours s'en applaudir; qu'elle lâche la bride aux
par le plaisir? Est-ce un plus grand mal de passions les plus terribles , ou procure des
se tuer par plaisir, que par désespoir? expiations faciles aux vices les plus désho-
Cherchons donc le plaisir, et une existence norants. (Page 350; Contagion sacrée, c. 9,
heureuse, quoique momentanée : que les p. 5; c. 11, p. 82; Essai sur les préjuges,
antres en souffrent ou qu'ils n'en souffrent c.6, p. 132.) Ces deux tableaux sont infidèles,
pas, c'est leur affaire : que la société s'en. Le système d'un athée ne lui donne point
do vices nouveau* , mais il excuse et autorise tous les vices sans exception, étouffe tous les scrupules , éteint les remords , détruit tous les liens de la société, ne laisse subsister aucune vertu, réduit l'homme au niveau de la brute conduite par le seul instinct. La religion ne peut autoriser tout au plus qu'une seule passion, qui est le faux zèle , et cette passion ne peut avoir lieu que dans les cas où la religion court quelque danger; mais il est encore faux que la religion l'autorise jamais.
On ne dira pas que la religion autorise l'injustice , le vol, *e meutre, la calomnie, la vengeance , l'intempérance , la prostitution , etc., dans le cours ordinaire des choses, ni qu'elle fournisse aucun prétexte pour s'y livrer. Il n'est pas vrai qu'elle procure des expiations faciles, surtout pour les péchés contraires à la justice, puisqu'elle enseigne formellement que ces crimes ne }>euvent être expiés sans que le prochain soit dédommagé, s'il est possible. Elle n'admet l'expiation d'aucun crime sans la volonté sincère d'y renoncer pour toujours et d'en réparer les mauvais elfets.
Il est faux que l'athéisme laisse les hommes tels qu'ils sont. 1° 11 leur inspire une haine furieuse contre la religion ; et, s'ils étaient les maîtres d'en suivre les mouvements, elle les conduirait aux plus grands excès. 2° Si les hommes sont policés et réunis en société, c'est à la religion qu'ils en sont redevables; l'athéisme les rendrait sauvages et abrutis, tels que sont tous les peuples chez lesquels en n'a reconnu aucune marque extérieure de religion. Le sophisme continuel des incrédules est de supposer que, s'il n'y avait point de religion sur la terre, les hommes ne laisseraient pas d'être apprivoisés , policés, instruits, civilisés comme ils le sont; et cette supposition est absurde. Si la religion était anéantie tout à coup, les peuples conserveraient sans doute pendant quelque temps les idées sociales, les principes de vertu, les lois que la religion leur a donnés ; mais nous soutenons que tous ces mobiles s'affaibliraient de jour en jour, et seraient bientôt entièrement détruits, que les hommes retomberaient peu à peu dans l'état de barbarie , d'ignorance et de stupidité d'où la religion les a tirés. Lorsque la cause n'est plus , son effet ne peut pas subsister.
Il est faux que les temps où les hommes ont penché vers l'athéisme aient été les plus tranquilles. (Page 351; Essai, c. 3, p. 4-7.) Lorsque l'épicurisme relâché se fut répandu flans la Grèce, il y éteignit l'esprit patriotique ; les dissensions et les séditions s'y multiplièrent; il fournit aux Romains les Doyens d'affaiblir ces différentes républiques les unes rar les autres , et de les subjuguer. Le même système produisit à Rome le même effet; sa naissance fut immédiatement suivie de la ruine de la république et des horreurs du triumvirat. Ou;ind Je fait avancé par l'auteur serait encore plus vrai , l'on n'en pourrait rien conclure. L'athéisme OLLvnts comi'l. ut Bergier. I.
n'a pas coutume de s'établir au milieu (\os guerres civiles et des malheurs domestiques d'une nation ; les esprits sont alors occupés h autre chose qu'à bâtir des systèmes dei métaphysique : il est le fruit de l'oisiveté ,ti du luxe , de la volupté, de la corruption des mœurs, suites ordinaires de la paix et de la prospérité d'un empire; mais il ne manque jamais d'augmenter la corruption, de relâcher les liens du gouvernement et d'en préparer la décadence.
Nous convenons que les hommes nabitués a méditer et à faire leur plaisir de l'étude , ne sont point communément des citoyens dangereux; mais il ne s'ensuit pas que leurs spéculations ne puissent produire des révolutions subites sur la terre: le tempérament des disciples n'est pas toujours aussi paisible que celui de leurs maîtres. Epicure, Lucrèce, Bodin, Spinosa n'ont point causé de guerres civiles par eux-mêmes : c'étaient de simples particuliers sans autorité; mais leurs opinions, adoptées par ceux qui gouvernent, seraient le fléau du genre humain. Epicure contredisait ses principes et adorait les dieux d'Athènes : si tous ceux dont on vient de parler avaient été croyants, ils auraient encore fait moins de bruit qu'ils n'en ont fait : leur tempérament paisible, la médiocrité de leur fortune , l'obscurité de leur nom les rendraient incapables de troubler le monde. Mais lorsoue les incrédules joignent à l'athéisme la violence du caractère, l'emportement du style, la haine furieuse contre toute religion , comme notre auteur, ce sont évidemment des boute-feux , capables de mettre la société en combustion, s'ils avaient quelque autorité.
C'est donc une très-faible objection d'alléguer que des opinions purement philosophiques, ou directement contraires à la religion, n'ont jamais causé du trouble dans un Etat (page 352; Essai sur les préjugés, ch. 3 , p. '*!, c. 10, p. 239) ; la raison en est fort simple : c'est qu'elles ont été méprisées par le grand nombre des hommes , suivies seulement par quelques rêveurs oisifs et sans crédit, qui n'ont pas pu suivre dans la pratique les principes qu'ils établissaient dans leurs écrits. On ne doit pas savoir beaucoup de gré aux alliées de n'avoir pas fait tout le mal qu'ils auraient voulu faire.
§ VII. Les principes de l'athéisme ne sont loint faits, dit-on, pour le peuple, pour es esprits frivoles, pour les ambitieux, pour es âmes pusillanimes : concluons qu'ils ne sont point faits pour personne; la vérité et la raison sont faites pour tout le monde ; c'est insulter la nature humaine, que en prétendre qu'elle est destinée par son organisation à préférer l'erreur à la vérité. Puisque l'athéisme n'est point fait pour le peuple, il n'est pas tort étonnant que ses principes n'aient pas encore soulevé les peuples.
L auteur reproche pour la seconde fois aux déistes qu'ils n'osent point citer la Uivi-
ŒUVRES COMPLETES DE BKRGIEIt.
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nité, même au tribunal de la raison. (Page 353.) En effet , ils ont tort de s'arrêter en chemin ; dès qu'ils ont une fois cité à leur tribunal la conduite de Dieu dans l'établissement d'une religion révélée, ils sont en droit d'exercer la môme juridiction sur sa providence dans le gouvernement du monde; l'une donne autant de prise que l'autre à la censure des incrédules : il n'y a plus qu'un pas à faire depuis le déisme jusqu'à nier l'existence de Dieu.
Mais il ne fallait pas renouveler la contradiction que nous avons déjà mise en évidence : il est ridicule de répéter que la religion est la vraie cause des maux^de la société ( page 35i; Contagion sac, c. "13 , p. 120 ; Essai sur les préjugés , ch. 3, p. 57), après avoir reconnu que la vraie cause de ces maux sont les passions et le tempérament , que l'homme entraîné par leur impulsion résiste également dans sa conduite à la raison et à la religion.
N'était-ce pas assez du moins de cette contradiction , sans tomber encore dans une autre? L'auteur vient de dire que l'athéisme n est pas fait pour le peuple; à présent il s'emporte contre ceux qui prétendent que la religion est nécessaire au peuple : quel sera donc le sort du peuple? Faut -il qu'il soit tout à la fois incrédule et religieux , athée et persuadé de l'existence de Dieu?
Mais le fanastime philosophique est aveugle, incapable de raisonner. Quand il faut disculper la morale | ernicieuse de l'athéisme, ce n'est point elle qui est la cause des vices de ses sectateurs , ce sont les passions et le tempérament : lorsqu'on veut rendre odieuse la morale du christianisme , ce ne sont plus les [tassions qui font agir l'homme, c'est la croyance et la morale qu'il professe : quand il faut savoir ce qu'il convient d'enseigner au peuple , on décide d'un côté que la religion l'asservit sans le rendre meilleur, qu'elle le rend au contraire plus méchant (page 355); de l'autre, on reconnaît qu'il n'est pas fait pour saisir les principes et la morale de l'athéisme.
Quel est donc le dénoûment de toutes ces absurdités? Le voici : La religion nous incommode, il faut la détruire à quelque prix que ce soit : ne nous embarrassons point des conséquences qui en résulteront, ni de la destinée du peuple ; ce n'est qu'un troupeau de brutes : quand nous en serons les maîtres , nous le conduirons comme il nous plaira.
Docteurs superbes, vous vous trompez ; le peuple n'est point dupe de votre dédain et de vos mépris : il vous les rendra au centuple, et vous serez punis par votre orgueil même. 11 a rendu justice à vos prédécesseurs; il vous la rendra infailliblement : il sent ses véritables intérêts; il sait distinguer les maîtres qu'il doit écouter par préférence.
Nous ne soutenons point qu'il est des erreurs utiles : c'est le principe des fourbes et des hypocrites ; si c'est la morale des déis-
tes, ce n'est point la nôtre. La religion est utile, parce qu'elle est vraie; et elle est vraie, parce qu'elle est utile : ces deux caractères sont essentiellement inséparables. Quand on soutient que l'homme est une production du hasard , on peut supposer qu'il est destiné à être le jouet de Terreur : lorsqu'on reconnaît qu'il est l'ouvrage d'un Dieu sago et bon, qui l'a créé raisonnable, on sent qu'il est né pour la vérité, qu'il a droit de la connaître; qu'elle seule doit le subjuguer et le conduire: que la vérité est, pour ainsi dire, le patrimoine du genre humain, et non le partage d'un petit nombre de cerveaux qui se croient pétris d'un autre limon que le reste des hommes.
De là il s'ensuit que la religion à laquelle l'homme est certainement redevable de la vie sociale, de la police, des lois, d'un état infiniment supérieur à celui des sauvages et des brutes, ne saurait être un préjugé et une erreur ; que de toutes les religions connues, celle qui a fait le plus de bien aux hommes est nécessairement la plus vraie: et c'est par ce parallèle décisif que l'on doit juger de la vérité du christianisme, indépendamment des autres preuves sur lesquelles il est fondé.
Vainement on prétend que dans les pays où la superstition aie plus de pouvoir, on trouve toujours le moins de mœurs. Cette observation presque toujours fautive, efiet du préjugé national, ne prouverait encore rien quand elle serait vraie. La superstition et la corruption des mœurs peuvent venir de la même cause physique , du tempérament particulier d'un peuple et de l'inOuence du climat : les philosophes ne sont pas ordinairement heureux dans la découverte des phénomènes moraux; ils attribuent toujours tout le mat à la religion, et ils ne voient pas que les abus de la religion viennent euxmêmes d'une autre cause à laquelle il faut remonter, des passions de l'homme.
Sans cesse ils répètent que tous les maux du genre humain sont dus à ses erreurs (page 356); et les erreurs d'où viennent-elles ? De l'organisation , disent-ils , du tempérament , des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons placés sans notre aveu, des idées qui , malgré nous, sont entrées dans notre esprit. (Chap. 10, p. 301, 303, 305.) Eh bien, censeurs éternels, à qui vous en prendrez-vous? A la nature, a l'enchaînement des causes matérielles, à la nécessité? Corrigez donc la source du mal , ou cessez d'argumenter en l'air.
On rencontre, disent-ils, beaucoup d'incrédules ou déistes dans les pays où règne la liberté de penser, et beaucoup d'athées dans les nations où la superstition et l'autorité souveraine font sentir la pesanteur de leur joug , et abusent de leur pouvoir. (Page 357; Essai sur les préjugés, c. 3, p. 33.) 1° Le fait est faux; dans le temps que le despotisme était le plus absolu en Angleterre, il y avait moins de déistes et d'athées qu'il y eu a eu dans la suite. 2° En supposant la remarque vraie, que s'ensuit-il? Que
389 PART. I. THEOLOGIE PHILOS
l'athéisme est évidemment la maladie d'un esprit chagrin, mécontent de son sort, révolté contre toute autorité ecclésiastique et séculière, ou, comme parle l'auteur, delà raison irritée. (Page 358; Essai sur tes préjuges, c, 9, p. 208 ; cl). 23, p. 313. ) Il en conviendra formellement dans le chapitre suivant. Mais la raison irritée est la raison dominée par la passion : est-ce dans cet état qu'elle voit le mieux, que ses jugements sont les plus droits et les plus sûrs?
Rendons grâces à l'auteur de ce qu'il s'est dévoilé lui-même et tous ses semblables: un philosophe irrité n'est plus un sage, c'est un insensé; il aurait dû calmer sa bile avant de vouloir nous instruire, guérir sa maladie avant de nous prouver que nous sommes en mauvaise santé : ce n'est point aux hypoeondres à s'ériger en médecins : il faut les plaindre, mais il y aurait de la folie à les écouter.