‹ Œuvres complètes de Bernard PalissyChapitre 22 sur 32 · TRAITÉ · texte numérisé non relu

TRAITÉ

DE L’OR POTABLE

THEORIQUE

UAND tu m’alleguerois toutes les plus belles raisons "oÿO du monde, si est ce, que tu ne me scaurois faire

c<)o C^ÎO mespriser l’alchimie : car ie sçay que plusieurs font de belles choses, et quasi des miracles en la médecine, par le moyen d’icelle, tesmoing l’or potable que les alchimistes ont inuenté : chose de grand poids et digne de louange. Car il fait quasi resusciter les morts ; il guarist toutes maladies , il entretient la beauté , il prolonge la vie , et tient l’homme ioyeux : que sçaurois tu contredire à cela?

Practique.

Et comment es tu encores en ces resueries? n’as tu point veu vn petit liure que ie fis imprimer durant les premiers troubles, par lequel i’ay suffisamment prouué que for ne peut seruir de restaurant, ains plustost de poison (1 ) ; dont plusieurs docteurs en medecine ayant veu mes raisons furent de mon party ; tellement que depuis quelque temps il y a eu vn certain médecin docteur et regent en la faculté de medecine , lequel estant à Paris en la chaire , a confirmé mes propos , les pro-

(1) Ce petit livre est évidemment la Recepte véritable, publiée en 1563, et dans laquelle se trouvent, en effet (de la page 54 à la page 57 de cette édition) , la plupart des arguments reproduits ici avec quelque extension. C’est donc a tort que Gobet affirme qu’iZ n'est pas question d'or potable dans le livre imprimé, en 1563, à La Rochelle. Quant à la conformité qu’il trouve entre cette dissertation et ce qu’on lit à ce sujet dans la Déclaration des abus et ignorances des médecins , qu’il lui attribue, on verra que cette analogie est loin de justifier l’opinion que Palissy soit l’auteur de ce dernier opuscule.

DE L’OR POTABLE

posant à ses disciples comme doctrine bien asseurée (1). Quand il n’y auroit que cela , c’est assez pour te rendre confus en tes arguments.

THEORIQUE

Et comment oses tu tenir vn tel propos? veu que tant de milliers de médecins ont de si long temps ordonné de l’or pour seruir de restaurant aux malades , et mesmes les médecins Arabes en vsoyent , qui estoyent les plus excellens de tous les autres. '

Practiqüe.

le t’accorde qu’il y a vn nombre infini de médecins qui ont fait bouillir des pièces d’or dedans des ventres de chapons, et puis faisoyent boire le bouillon aux malades, et disoyent que le bouillon auoit retenu quelque substance de l’or, par ce que lesdittes pièces estoyent vn peu blanchies sur la superficie à cause du sel et de la graisse : Ce qui estoit faux, et s’ils eussent poisé lesdittes pièces, apres les auoir bouilli, ils les eussent trouué aussi puisantes que deuant. Autres faisoyent limer lesdites pièces d’or, et faisoyent manger la limeure aux malades, parmy quelque viande : ce qui estoit pire que s’ils eussent mangé du sable. Autres prenoyent de for en feuille de quoy vsent les peintres : mais tout cela seruoit autant d’vne sorte que d’autre.

Théorique.

Encores que l’or ne serue rien aux malades en la sorte que tu dis, tu ne peux nier qu’il ne leur serue quand il est potable. Car les alchimistes qui le rendent potable le calcinent en poudre fort subtile, et quand il est meslé parmy quelque liqueur, il s’incorpore aussi bien comme pourroit faire la graisse de chapon parmy le bouillon. Voila comment et par quel moyen l’or peut seruir à restaurer et nourrir le malade.

Practiqüe.

Tu n’entens pas bien ce que tu dis. Car tu sçais bien que les fournaises de feu ne peuuent consommer l’or pur ; comment seroit il donc possible que festomac d’vn malade le peut

(1) Gobet assure que ce médecin était Germain Courtin , qui publia un livre sous ce titre: Germant Courlini , medici Parisiensis, adversùs Paracelsi de tribus principiis, aura potabili, toiâque pyrolechniâ portenlosas opiniones, dispulatio. In-d", Parisiis, 1579.

DE i;OH POTABLE.

ronsommer? attend U qu’il est desia si dehiloqn’il ne seanroil digerer vne pomme ciiitte.

Théorique.

Et tu te moques bien de moy ; l’or n’est il pas desia consommé quand il est potable? l’alchimiste qui l’a rendu potable l’a rendu aussi liquide que de l’eau claire.

Practique.

Tu t’abuses, et n’entens rien de tous mes propos, ou bien lu fais semblant de n’en vouloir rien entendre : Car quand tous les alchimistes auroyent mis l’or en potage plus subtil que la line essence ou quinte distilation de vin , encores dirais ie qu’ils n’ont rien fait à ce qu’il puisse seruir de nourriture. Vray est que s’ils pouuoyent dissoudre l’or sans aucune addition, alors ie serais de leur party, moyennant aussi qu’il se peust dissoudre à. vne chaleur du tout semblable à celle de l’estomac : Car autrement quel proufit pourroit faire vne matière à l’estomac si la chaleur naturelle n’est capable de la dissoudre, comme elle fait les viandes qui luy sont données pour nourriture? Mais quoy ! ils ne font qu’adulterer, calciner et pulueriser, et puis mettent autres liquears pour le faire boire. Ne sçay ie pas bien que toutes choses dures, seiches et altérées, estant puluerisées se peuuent boire auec autres liqueurs? ce n’est pas à dire pourtant qu’elles puissent seruir de nourriture : tu pourras bien boire du sable et autres poussières; diras tu pourtant que cela te soit nourriture? l’on sçait bien que non.

Théorique.

Ce n’est pas tout vn : car on prend l’or pour restaurant, comme le plus parfait de tous les alimens , et dit on qu’vn homme qui se nourriroit d’or seroit immortel , ainsi que l’or ne se peut consommer, et dure à iamais.

Practique.

Yrayement tu as bien dit à ce coup ; car si vn homme se pouuoit nourrir d’or, ô que ce seroit vn bel idole ! le m’esmerueille que tu n’as honte de mettre vn tel propos en auant; d’autant que ce propos est suffisant pour vaincre toutes tes disputes. Tu dis que l’or est eternel selon le cours de ce siècle. Or s’il est eternel, l’estomac de l’homme n’aura donc garde de le consommer, puis que le temps, la terre, l’air ny le feu ne le peuuent consommer, par quel moyen sera il donc con-

DE L’UR PUTAliLE. ^.>7

sommé en l’estomac? car l’effect de l’estomac de l’homme est de cuire et consommer ce qui luy est donné : et ce qui est bon pour la nourriture est enuoyé par tous les membres , pour augmenter la chair et le sang et tout ce qui est en l’homme , et le surplus il l’enuoye hors aux excrements. Or ie te demande, vn homme qui seroit nourri d’or sans manger autre chose , pourroit il engendrer quelque excrement? si tu dis qu’ouy, l’or n’est donc pas eternel : si tu dis que non, il ne faudra pas de priuez, ny de chaires percées, pour ceux qui seroyent nourris d’or potable.

Théorique.

Il est impossible de vaincre tes opinions ; toutefois plusieurs ont escrit que l’or potable a des vertus merueilleuses. N’as tu pas veu un liure imprimé depuis n’agueres( l), qui dit que le Paracelse, médecin Alemand, medecinalement a guari vn nombre de ladres ( lépreux) par le moyen de l’or potable. Et toy qui n’es qu’vn tarracier desnué de toutes langues, sinon de celle que ta mere t’a apris , oses tu bien parler contre vn tel personnage, qui a composé plus de cinquante liures de médecine, lequel est estimé vnique , voire monarque entre les médecins ?

Practique.

Quand le Paracelse et tous les médecins qui furent iamais m’auroyent presché , ie diray tousiours que si l’or potable estoit mis dedans vn creuset, et soudé, que la liqueur qui auroit esté mise auec l’or se viendroit à exaüer , brasier et consommer, l’or qui auroit esté potagé se rendroit en vn lingot, et si l’estomac de l’homme estoit aussi chaud qu’vne fournaise, il feroit aussi venir cest or potable en vne masse ou lingot : et s’il estoit autrement, l’or ne pourroit estre appellé fixe ou eternel, comme tu dis.

Et que deuiendra donc le dire du Paracelse qui en a guari tant de ladres?

Practique.

le me doute que le Paracelse est plus fin que toy ny moy :

il) Il s’agit (le l’ouvrage de Koch Le Haillil, publie eu 1680, intitule : Traité de l’humnie, de ses maladies, médecine et absolus remèdes, es teintures d'or, corail et antimoine , viuijislère de perles, etc. Le Baillif , (jui devint pUr la suite médecin de Henri IV, était un zélé partisan de Paracelse.

DE L’OR POTABLE

Car peut estre qu’apres qu’il a eu Irouué quelque rare médecine, par le moyen des métaux imparfaits, marcassites, ou autres simples , il fait accroire que c’est or potable , pour la faire trouuer meilleure , et s’en faire mieux payer. C’est la moindre finesse de quoy il se pourroit aduiser : l’en ay bien veu de plus fines en vne petite ville de Poitou, où il y auoit vn médecin aussi peu sçauant qu’il y en eut en tout le pays, et toutesfois par vne seule finesse il se faisoit quasi adorer (1). Il auoit vne estude secrete bien près de la porte de sa maison, et par vn petit trou voyoit venir ceux qui luy apportoyent des vrines, et estants entrez en la court, sa femme bien instruite se venoit assoir sur vn bois , près de l’estude où il y auoit vne fenestre fermée de châssis , et interrogeoit le porteur d’vrines d’où il estoit, et que son mari estoit en la ville, mais qu’il viendroit bien tost , et les faisant assoir auprès d’elle les interrogeoit du iour que la maladie print au malade, et en quelle partie du corps estoit son mal, et conséquemment de tous les effects et signes de la maladie; et pendant que le messager respondoit aux interrogations , Monsieur le Médecin escoutoit tout, et puis sortoit par vne porte de derrière, et rentroit par la porte de deuant, par où le messager le voyoit venir, lors la dame luy disoit : voyla mon mari, parlez à luy. Ledit porteur n’auoitpas si tost présenté l’vrine, que Monsieur le Médecin ne la regardast auec fort belle contenance, et apres il faisoit vn discours de la maladie, suyuant ce qu’il auoit entendu du messager par son estude : Et quand ledit messager estoit retourné au logis du malade, d contoit comme par vn grand miracle le grand sçauoir de ce Médecin, qui auoit conneu toute la maladie soudain qu’il auoit veu l’vrine , et par ce moyen le bruit de ce Médecin augmentoit de lour à autre. Voyla pourquoy ie t’ay dit que peut estre Para-

(1) Gobet pense que PaHssy a voulu désigner Sébastien Colin , médecin de Fontenay-le- Comte , en Poitou, auteur du livre intitulé : DéclaraLion des abus et tromperies que font les apothicaires. Tours (Poitiers), 1553, plusieurs fois réimprimé sous le pseudonyme de Lisset Benancio, anagramme de son nom. C’est à cet ouvrage de S. Colin que répondait l’opuscule ayant pour titre : Déclaration des abus et ignorance des médecins., Lyon, 1557, que le même éditeur s’efforce d’attribuer à Palissy, et sur l’origine duquel nous exprimons ailleurs nos doutes. S. Colin , outre quelques traductions, avait publié un livre intitulé : Bref dialogue contenant les causes, jugemens, couleurs cl hyposlases des urines, etc. Poitiers, 1558, in-b".

DE L’OR POTABLE. 2^29

celse faisoit à croire que sa medecine estoit d’or potable, et qu’il n’en vsa iamais.

Théorique.

le ne sçay comment tu Tentends : tu as dit cy dessus que peut-estre le Paracelse faisoit quelque medecine pour la lepre , de quelques métaux ou autres simples, et puis faisoit à croire que c’estoit or potable, afin d’estre payé. Puis qu’il peut faire medecine de métaux , pourquoy l’or ne pourra il aussi bien seruir à la medecine comme les autres métaux?

Practique.

Tu te trompes * le désir que tu as de faire trouuer ta cause bonne, t’empesche d’entendre mon propos. Car ie ne t’ay pas dit que le Paracelse prenoit des métaux , mais bien des métaux imparfaits , ou quelques marcassites , ou autre minerai , comme pourroit estre l’anthimoine, duquel plusieurs font estât en la medecine.

THEORIQUE

Te voyla pris par ta propre bouche ; car puis que tu confesses que l’anthimoine peut seruir en la medecine, ie di que l’or y peut aussi bien seruir, car l’antimoine est vn métal, partant la victoire me demeure, et faut que tu confesses estre vaincu.

Practique.

Te voila aussi sage qu’au parauant, de dire que Tanthimoine est vn métal, et qu’il sert en medecine. Et tu sçais bien que toute nostre dispute n’est que sur le fait du restaurant, qui vaut autant a dire comme réparation de nature : en premier lieu tu parles fort mal de dire que l’anthimoine est vn métal ; car il est certain que ce n’est qu’vne espece de marcassite, ou bien commencement de métal ; d’autre part tu dis que i’ay dit qu’il sert en medecine : ouy bien ; mais non pas de restaurant. Car s’il pouuoit seruir de restaurant, l’on en pourroit manger comme d’vne autre viande. Mais tant s’en faut : car l’homme qui en prendra plus de quatre ou six grains se met en hazard de mourir. Or ceux qui veulent faire valoir l’or potable disent qu’vn malade en peut prendre deux fois par chacun iour : parquoy l’anthimoine n’est pas à propos pour prouuer le restaurant d’or. Car vn métal parfait ne se peut mouuoir a la chaleur de l’estomac. Mais il n’est pas ainsi de l’anthimoine.

DE L’Oll POTAELE.

Car son action est veneneuse , et par sa vénénosité il esmeut toutes les parties de l’estomac, du ventre, et de tout le corps, et cela se fait par une exalation qui est causée de luy mesme, par ce qu’il est imparfait , et qu’il a esté tiré de la minière auparauantque sa décoction fut venue en sa perfection ; comme ainsi soit que les métaux parfaits ne pourroyent esmouuoir aucune vapeur en l’estomac comme fait l’anthimoine. Voila comment il faut parler des choses auecques preuues fondées sur quelque raison , non pas aller chercher les corps celestes , comme aucuns qui, pourprouuer le restaurant d’or, montent iusques au ciel, et vont chercher vn sol , luna, mercure, et autres planettes, iusques au nombre de sept : disans qu’elles ont domination sur les métaux et sur les corps humains : ie n’entends rien en l’Astrologie , mais bien sçay-ie que le corps humain ne peut estre nourry que de choses suiettes à putréfaction ; et d’autant que l’or ne se peut putrifier ny consommer au corps de l’homme , ie dy et maintiens qu’il ne peut seruir de medecine, ny de restaurant; et que toutes choses desquelles la langue ne peut faire attraction de saueur, ne peuuent seruir à la nourriture. Car Dieu a mis la langue pour sonder les choses qui sontvtiles, pour les autres parties du corps , et faut noter que quand vn homme est fort malade, on lui baille des viandes les plus tendres ; si on luy baille du fruit, on le fait cuire afin qu’il soit plutost mis en putréfaction : Autrement l’estomac debile ne les pourroit consommer pour enuoyer la liqueur nutritiue à toutes les parties du corps, et le marc aux parties excrementales. Si ainsi est qu’vn estomac debile trauaille beaucoup à digerer vne pomme cuittej comment peuxtu croire qu’il peut consommer l’or? et veu que le corps ne peut rien consommer sinon les choses desquelles la langue puisse tirer quelque saueur auparauant qu’elles aillent plus outre, comment pourra il consommer l’or? tu l’as beau taster à la langue, tu n’as garde d’en tirer aucune saueur. Veux tu que ie te die vn beau trait auant que finir mon propos? Si la langue pouuoit tirer quelque saueur d’vne piece d’or, ie te puis asseurer qu’elle amoindriroit de poids , d’autant que la langue en auroit attiré. Aussi ie di que quelque tleur que tu llaires auec le nez, que tu diminues sa vertu, d’autant que tu eu prends auec le nez. Et note encores ce poinct, que toutes les choses (lue tu présentés à la langue , et que tu en tires

DV MITRIDAT.

quelque saueur, ladite saueur u'ei^t autre chose que le sel qui est en la chose que tu tastes. Car le sel est de telle nature qu’il se dissoult à l’humidité et quand l’humidité est chaude il se dissoult plus promptement. Or la langue apporte auec soy vne humeur chaude, qui cause soudain faire attraction de quelque peu de sel de la chose qui luy est présentée. Voyla pourquoy ie di que si la langue pouuoit tirer quelque saueur de l’or ce seroit du sel , et l’or diminueroit , d’autant que la langue en auroit attiré, et n’en pouuant rien tirer comme des alimens nutritifs, il est aisé à conclure que l’or ne peut seruir de nourriture.

DV MITRIDAT, OV THERIAQUE.

C<ÎO

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(Ù^.SLSSI-SI

R ayant desconfit vne erreur de si long temps inueterée, touchant le restaurant d’or, il m’est pris ehuie de parler vn peu du Mitridat, auant que de parler des sels.

Théorique.

Et as-tu quelque chose à dire contre le Mitridat?

Practique.

Guy bien : mais afin de ne rendre mal contents les médecins , et que par là ils ne prennent occasion de detracter de mes autres œuures , ie n’en parleray sinon par maniéré de dispute , prenant mon argument sur ce que aucuns disent qu’il faut de trois cents sortes de drogues pour le composer, ce que ie trouue bien fort eslongné de ma capacité, et ne puis penser, que tant de sortes de simples puissent loger ensemble dans vn estomac, sans faire ennuy l’vn à l’autre.

THEORIQUE

Si tu mets vn tel propos en auant tu te feras hayr de beaucoup de gens, voudrois tu bien entreprendre de contredire à

DV MITRIDAT.

tant de notables médecins, qui ont plusieurs fois examiné diligemment vne telle matière, et a esté disputé plusieurs fois aux vniuersitez et escoles de medecine? ie sçay qu’en vne ville d’Alemaigne fut commandé aux médecins dudit lieu , par les magistrats, de s’assembler pour aduiser ensemble de donner quelque moyen contre le venin de la peste, qui estoit pour lors en ladite ville. Suyuant quoy les médecins ne trouuerent rien meilleur que le Mitridat qu’ils ordonnèrent , et fut composé du nombre des simples susdits. Voyla pourquoy ie te di que si tu parles contre tant de sçauans hommes, l’on t’estimera fol.

Pracïique.

Mais n’est il pas aussi possible que les médecins se puissent tromper en la composition du Mitridat , comme ils se sont trompez, adhérant à l’opinion des Arabes, touchant le restaurant d’or? Car tu as bien entendu cy dessus que c’est vn abus manifeste, les médecins sages n’auront garde de trouuer mauuais ce que i’en dis : par ce que c’est par maniéré de dispute, et cela les incitera à penser s’il y a quelques raisons en mes arguments.

Théorique.

Et quels sont tes arguments?

Pragtique.

Ils sont bien notables, et entre les autres i’en ay trois singuliers ; le premier est la considération d’vn bouquet composé de plusieurs fleurs ; iamais la senteur dudit bouquet ne sera si amiable comme s’il estoit d’vne fleur seulement , et par là tu connoistras que les senteurs meslées ensemble font vne confusion telle que tu ne sçaurois iuger laquelle est la suprême et meilleure d’icelles. Item , si tu prens vn chapon, vne perdrix, vne becasse, vn pigeon et de toutes sortes de chairs, le tout bien cuit et préparé, puis que tu les mettes dans un mortier et les pilles ensemble pour les manger, elles seront bonnes ; mais y trouueras tu aussi bon goust comme si tu les mangeois particulièrement? l’on sçait bien que non. Item , si tu prens de l’azur, du vermillon, du massicot et de toutes autres couleurs, et que tu les broyés toutes ensemble, et en face un meslinge, tu connoistras que la moindre de toutes estoit plus belle à part soy, qu’elles ne sont toutes meslées ensemble. Cela me fait penser que tant de simples ensemble ne peuuent estre qu’ils n’effacent et destruisent la vertu l’vn de

DU MITRIDAT.

l’autre : tout ainsi que les senteurs, saueurs et couleurs (1). le te prie aussi considéré vn peu quel accord pourroit estre en vne musique de trois cens musiciens chantans tous ensemble. Depuis quelques iours i’ay veu vn liure duquel les Apotiquaires se seruent pour les compositions de leurs drogues , et ayant demandé à l’Apotiquaire qu’il me dit en François les drogues du Mitridat, il le fit volontiers, entre autres il me nomma le gif (gypse) et l’alebastre : Ce qui me fait parler plus asseurement, parce que ie sçay que l’vn et l’autre sont indigest ; Et quand ils sont calcinez ce n’est autre chose que piastre. l’ay veu quelque liure ancien qui dit que le piastre est mortel : par ce (dit il) qu’il estoLipe les conduits, par là ie connois que plusieurs escriuent des choses qu’ils n’entendent pas. Car par ce qu’ils ont veu quelques fois fermer des trous de murailles auec du piastre, ils ont pensé qu’il pourroit faire le semblable dans le corps de l’homme, chose fort mal entendue : car le piastre ne durcist iamais quand il est rendu potable, et si l’on y met de l’eau plus qu’il n’en faut, il perd toute sa force. L’argument est donc mal fondé , de dire que le piastre estoupe les conduits. le croy qu’il est aussi bon au Mitridat comme à autre medecine. Si ie voulais composer vn electoire ou medecine de pierreries, ie voudrais premièrement connoistre deux choses : l’vne de quelle matière les pierres sont formées, et l’autre, si l’estomac est capable de les digerer. Or puis que les pierres verdes sont teintes par la couperose elles ne peuuent estre qu’ennemies de nature.

THEORIQUE

Or ça, pour les mesmes causes que tu dis, l’on met plusieurs simples ensemble, parce qu’aucuns sont trop rudes, mordicatifs, corrosifs, et laxatifs : et mesmes aucuns pernicieux , estants pris particulièrement : mais pour les corriger l’on y mesle des matières douces.

Practique.

En cela ie trouue une difficulté bien grande , qui est telle ,

(1) Le simple raisonnement avait appris à un homme étranger jusqu’à certain point aux connaissances médicales, que ces mélanges monstrueux des anciennes pharmacopées ne pouvaient avoir qu’une action complexe , et par conséquent douteuse, lorsqu’elle n’était pas nuisible. Ce qui n’a point empêché ces compositions bizarres de tigurer jusqu’à nos jours dans les dispensaires pharmaceutiques , tant une vieille erreur est difficile à déraciner.

234 nv MITRII4AT.

que ie sçay qu’vne composition de trois cents simples ne peut estre qu’il n’y en ait plusieurs d’iceux de plus dure digestion que les autres, qui me fait penser qu’estans dans l’es* tomac, les plutost cuittes sont enuoyées les premières en nourriture , suyuant l’ordre naturel ; tout ainsi que ie t’ay montré par certaines marcassites, que les matières, qui ont quelque affinité, se sçauent séparer et ioindre ensemble en la matrice de la terre 5 cela, dis-ie, se peut aussi bien faire dans l’estomac, sçauoir est que les matières nutritiues seront dispersées par les membres, et les ennemies de la nature seront envoyés aux excremens , et si entre tant de simples il y en a quelqu’vn que l’estomac ne puisse digerer, comment pouuons nous esperer qu’il puisse seruir? Aussi ie trouue fortestrange des electoires , qui est vne medecine faite de pierres pilées , lesquelles ie sçay qu’il y en a aucunes si fixes, qu’il est impossible à l’estomac de les digerer. Or une matière indigeste ne peut seruir à vn estomac.

Théorique.

Comment oses-tu reprouuer le Mitridat? lequel de si long temps a esté approuué, et plusieurs en ayans mangé à ieun, ont esté garantis de poison , et mesme que le Roy Milridates fut mort, l’on trouua en son cabinet la recepte dudit Mitridat au milieu de ses besongnes les plus précieuses, et parce qu’il en prenoit tous les matins, il ne peut estre empoisonné.

Ce propos ne fait rien contre moy : parce que le contrepoison de Mitridates n’estoit composé que de quatre simples, sçauoir est, de noix, de figues, de ru^ et de sel ; c’est bien loing de trois cens (1). Pour connoistre si vne matière peut seruir contre le poison , il faut premièrement sçauoir que c’est que poison. Quelqu’vn a mis en ses escrits qu'il y en a de trois cens sortes. Si ainsi est, qui sera celuy qui dira qu’vn Mitridat puisse seruir à toutes especes de poison? Quant est du contre poison de Mitridates, il y a quelque grande raison par laquelle

(1) L’électuaire inventé par Mitliridate était en effet composé de cinquantequatre substances. Pompée en trouva la formule dans les papiers de ce prince, après sa défaite et sa mort. I! en découvrit aussi une seconde, qui était composée seulement de sel , de figues, d’amandes de noix et de feuilles de lue. C’est cette dernière que l’on regarda comme le contre-poison dont Mitliridate prenait une certaine dose chaque matin.

1)V MlTRiDAT.

l’on peut iuger de son vtilité, et pour en donner quelque iugeinent, il faut aiioir esgard à ce que le sublimé qui est le plus commun poison, n'est pas de matière oléagineuse , ains d’vne matière aqueuse , et les matières oléagineuses n’ont aucune affinité auec les aqueuses ; il faut donc croire que celuy qui composa le contrepoison du Mitridat de quatre simples, eut esgard à ce que le sublimé et aucuns autres poisons, estons dans l’estomac, ou boyaux , s’attachent et incisent la partie où ils reposent , et par tel moyen leur action est pernicieuse et mortelle : et pour obuier à vn tel effet il estoit de besoin que ledit contrepoison fut composé de matières oléagineuses et bonnes à manger, afin que l’estomac ne les abominast. Nous ne pouuons nier que les noix ne soyent oléagineuses et plaisantes à manger, les figues consequemment ont vn sel en elles si fort corrosif et dissolutif , qu’au pays d’Agenés et lieux circonuoisins , où il y a grande quantité de figuiers , ceux qui mangent les figues auant qu’elles soyent meures ont les leures fendues , à cause de la mordication du laict desditles figues. Le laict desdittes figues a grande vertu de dissoudre les choses visqueuses : quand les peintres se veulent seruir de blanc d’œuf pour destremper leurs couleurs, ils y mettent des petites figues découpées, ou bien des gittes des branches de figuier, et soudain que cela est remué parmy ledit blanc d’œuf, il se vient à dissoudre, et se rend aussi clair qu’eau de fontaine, sans aucune visquosité. le dis cecy pour donner à entendre que le Mitridat composé de ces quatre choses pouuoit engraisser l’estomac et les boyaux , par la vertu oléagineuse des noix, et dissoudre le poison par la vertu des figues et de la rue : quant est du sel , c’est une chose certaine qu’il est contraire au venin, comme ie te diray en parlant des sels. Voila comment le Mitridat ne peut estre mauuais : non pas qu’il soit vtile pour tous poisons ou venins. Si ie connoissois la cause i’en pourrois parler. Le venin de la peste est inuisible. Il va de iour et nuit ainsi que Dieu luy a commandé. Aucuns disent que les causes de la verole, de la peste, et de la lepre sont inconnues. le sçay que toutes maladies se guarissent par leurs contraires ; et si ie ne connois la maladie , comment connoistray-ie son contraire? il ne faut point douter qu’il n’y ait aucunes choses qui sont mortelles par leur frigidité, et autres par leur grande chaleur et mordication ex-

DES GLACES

treme, et autres qui estoufent les esprits vitaux, se rangeant communément au cerueau, s’esleuant en quelque vapeur aërée. En la mer Oceane, enuiron le temps de Pasques, il se prend vn grand nombre de poissons , qui sont grands comme enfans, que l’on nomme maigres (1 ) , desquels les pescheurs font grand argent. Fay veu plusieurs fois des hommes et des femmes, qui ont pelé par le corps, les mains et le visage, pour auoir mangé du foye desdits poissons , et dit on que cela se fait quand ledit poisson se prend lors qu’il est en chaleur. Or parce que les natures des diuers venins sont si mal aisées à connoistre, i'ay dit par maniéré de dispute, que ie ne puis croire qu’vne composition de trois cents simples puisse estre si bonne comme celle de Mitridates , qui n’est composée que de quatre seulement.

DES GLACES

THEORIQUE

E ne vis iamais homme si opiniastre que toy ; car depuis que tu as quelque chose en ta teste , il est impossible de te faire croire le contraire. Cela me fait souuenir d’un iour que tu estois au long de la

oWo c<)o oCo P. “

riuiere de Seinne, vis à vis des tuileries, où plusieurs personnes, mesmedes bateliers, disoyentetsoustenoyent que les glaces qui courent sur la riuiere, quand il gele fort, sortoyent du fond d’icelle , toutefois tu soustenois le contraire par ton opiniastreté.

Practique.

Appelles tu opiniastreté de soustenir la vérité?

Théorique.

Et quoy persistes tu encores en ta folle opinion?

(1) C’est ]e maigue, fégaro, on aigle de mer, sciæna aquila, C.

DES GLACES

Practiqur.

J’y persiste et y persisterey tant que ie viuray : car iesçay que mon dire est véritable, que l’eau ne se peut geler au fond de la riuiere que premièrement toute la superficie ne soit gelee , et qu’elle n’aye entièrement perdu son cours ; et suis fort aise que tu m’as reproché vn tel propos : par ce qu’il me seruira d’argument pour prouuer que si en vne chose visible et aisee à connoistre vne si grande multitude d’hommes soustiennent le contraire de vérité, disans que les glaçons que la riuiere porte ont esté gelez au fond d’icelle, combien plus se peuuent ils estre abusez és choses intérieures, comme ils ont fait du restaurant d’or , qui m’a incité à disputer du Mitridat.

Théorique.

Ne sçais tu pas que plusieurs t’ont maintenu en barbe qu’en temps de gelee ils voyent ordinairement monter les glaçons du fond de l’eau ? Ne sçais-tu pas aussi que plusieurs gens doctes t’ont maintenu par raisons philosophiques (que tu n’as sçeu conuaincre) que cela estoit véritable?

Practique.

Tant plus tu veux confondre mon dire , et plus ie suis asseuré en mon opinion , et n’y a homme en ce monde qui m’en sceut faire rougir, car ie sçay qu’il est impossible que les glaces puissent estre formées au fond de l’eau.

Théorique.

Mais puis que tes contraires t’alleguent raisons naturelles tu deusses aussi produire les tiennes en auant ; afin que l’on conneut si elles sont meilleures que. les leurs.

Si ie me voulois estudier à chercher les raisons, i’eii trou- Lierois vn millier de plus suffisantes que non pas celles que mes contredisants allèguent. Premièrement il faut tenir pour chose certaine que si les riuieres se glaço3^ent au fond, comme ils disent, que tous les poissons qui sont en l’eau mourroyent, et de cela n’en faut douter. Il ne se trouueroit glaçon montant de l’eau qui ne fut tout lardé de poissons. le croy que tu ne connois pas quels sont les effects mortels des glaces : leur action pernicieuse est telle que comme l’eau se conglace, elle fait vne compression si grande, que les choses qui sont meslées parmy icelle ne la peuuent endurer, mesmement les cho-

DES GLACES

ses animées, faut qu’elles rendent l’esprit, quelques puissantes qu’elles soyent. Regarde les bleds quand ils sont gelez, tu ne connoistras point qu’ils soyent perdus iusques au desgel. Mais quand il sera desgelé, tu connoistras que la compression de la gelee aura coupé la iambe du bled, et qu’il n’y a autre cause qui l’ay fait mourir. Si tu pensois me faire croire que les poissons fussent plus durs à la gelee que les pierres , tu t’abuserois. le sçay que les pierres des montaignes d’Ardenne sont plus dures que le marbre : et ce neantmoins les habitans du pays ne tirent point desdites pierres en hyuer : à cause qu’elles sont suiettes à la gelee : et plusieurs fois l’on a veu les rochers tomber au parauant qu’estre coupez : dont plusieurs personnes en ont esté tuees , au temps que lesdites roches desgeloyent. Tu sçais bien que l’eau des puits est plus chaude en hyuer qu’en esté : car l’air, qui est chaud en tems d’esté, se retire en temps de froidure, pour fuir son contraire, et qu’ainsi ne soit , te souvient il point quand nous allasmes dans les carrières de saint Marceau , au dedans desquelles i’estois tout degoustant de sueur, combien que dehors l’air estait fort froid; et si c’eust esté en temps de chaleurs, nous eussions trouué le dedans desdittes carrières froid. Aucuns disent que pour ces causes l’homme mange mieux en hyuer qu’en esté ; par ce que la chaleur naturelle se tient serrée au dedans, aidant à la concoction de l’estomac. Voicy à présent vne autre exemple, qui te deura suffire pour toutes preuues. Lors que les riuieres se gelent, elles commencent aux extrêmes parties et sur la superficie , et quand elles ont gelé vne nuit le cours principal et le résidu de l’eau qui n'est point gelée se baisse, et quand elle est vn peu baissée, et qu’elle a laissé ses glaçons atiachez contre les terres des extremitez, il adulent qu’ils tombent dedans l’eau, emporlans auec eux grande quantité de terre et de pierre, qui causent enfoncer lesdits glaçons , et les glaçons estans au dedans de l’eau , et trouuant la chaleur du fond, se viennent à dissoudre, et ainsi qu’ils commencent à eschaufîer , la terre et pierre qui les auoyent contraints d’aller au fonds tombent et laschent lesdits glaçons, et eux estant allégés , s’esleuent en haut sur la superficie; et quand il y en a grande quantité, l’eau les amene iusques à ce qu’ils ayent trouué quelque retour ou obstacle , pour les arrester ; et ayant trouué arrest, ils se soudent l’vn

DES GLACES

contre l’autre, et par tel moyen les riuieres se glacent tout au trauers. Voila la cause qui les trompe , et qui leur fait soustenir que la riuierese glace au fond (1). Si ainsi estoit, où est ce que les poissons habiteroyent, quand les riuieres seroyent gelees ? C’est vne chose toute certaine que plusieurs poissons maritimes se retirent au fond de la mer durant les grandes froidures : Ce qui se peut vérifier par les pescheurs Xaintonniques, qui en temps d’esté peschent des maigres et des seiches en si grand nombre , qu’il y a tel homme qui en fait saler et secher pour plus de cinq cents liures tous les ans ; desquels ne s’en pesche pas vn en hyuer ; et si ainsi est des poissons de la mer, combien plus de ceux des riuieres? il n’est pas iusques aux grenouilles qu’elles ne se plongent au fond de l’eau, mesme dans les vases, pour conseruer leur vie durant le froid. Car autrement tous les poissons mourroyent; aucuns ayans frequente en Moscouie , Prusse et Pologne , disent qu’en temps d’hyuer, les pescheurs de ces pays là prennent grand peine à rompre les glaces de certaines riuieres, ou lacs ; et avant fait vn trou d’vn costé et vn d’vn autre il

mettent les filets a l’vn des trous, et par l’autre ils chassent le poisson , et par ce moyen prennent vne grande quantité de poissons. Brouille et fagotte à présent tes opinions, tu n’as garde de me faire croire que la riuiere soit aussi gelée au fond , et que l’habitation des poissons soit entre deux glaces. Autre exemple, considérés vn peu la forme des glaçons lorsque la riuiere commence à glacer , ils n’ont autre forme que platte, comme le verre duquel les vitriers besongnent, et s’ils ne sont ainsi à niueau, les formes bossues y sont venues à la seconde gélation, par l’empeschement des premiers glaçons , qui causent faire quelques sauts és eaux qui donent contre, et apres vient plus grande quantité de glaçons qui sont contrains par le poussement de l’eau , de se ietter l’vn sur l’autre. Or si lesdits glaçons estoyent formez au fond de la riuiere, il faudroit qu’ils tinssent nécessairement la forme

(1) La question de l’origine des glaces flottantes n’était point encore entièrement résolue , il y a peu d’années, comme on le voit parla notice que M. Aragü a donnée à ce sujet dans l’un des annuaires du bureau des longitudes. Quelque opinion que l’on accepte relativement à la congélation des eaux courantes, les réflexions de Palissy n’en sont pas moins d’un bon esprit cl d’un habile observateur.

240 DES GLACES

des fosses et concauitez du fond de la riuiere : et outre cela, il ne se pourroit faire qu’ils n’apportassent auec eux de la terre ou sable du lieu où ils se formeroyent : et G ainsi estoit que les eaux se gelassent au fond , il faudroit que les froidures vinssent du dessous de la terre : ce qui seroit contre vérité. Car si elles venoyent du fond de terre il faudroit que toutes les sources des fontaines gelassent les premières , et conséquemment les puits, et les vins qui sont dans les caves ; et si la froidure vient de l’air ( comme la vérité est telle ) et qu’elle causast geler les eaux au fond, il faudroit que la riuiere fut plus spongieuse que nulle chose de ce monde , encores geleroit elle dessus le premier, puis qu’ainsi est que la froidure vient de l’air. Mais tant s’en faut qu’elle soit spongieuse , que ie ne trouue rien plus allié qu’elle est ; et qu’ainsi ne soit, tu le peux connoistre par elle mesme , quand elle est glacee : car il n’y a ny trou , ny veine, ny artere : tu le peux aussi connoistre par les diamans , qui sont d’vne eau pure congelee : que s’ils estoyent tant peu soit poreux, ils ne prendroyent nul polissement. Il faut donc conclure que la froidure vient de Tair, et que la riuiere est alizé ou condensée comme le cristal, et que la froidure de l’air vient dessus , et ne sçauroit passer iusques au fond de l’eau, et qu’il y a vne chaleur naturelle au fonds d’icelle , aidee en partie par plusieurs petites sources, qui procèdent du fond de la terre, qui causent que les poissons conseruent leur vie au plus profond des eaux.

Théorique.

Pose le cas qu’ainsi soit : toutesfois il me semble qu’il n’estoit pas besoin d’en faire si long discours, et que le temps seroit bien mieux employé à parler des autres choses, dont tu m’as fait promesse.

DES SELS DIVERS

PRACTIQUE

o ’avois bien pensé qu’a près l’or potable et le Mitridat, ie te parlerais des sels : mais toi-mesme è 1 éW m’as interrompu, en me reprochant la dispute que i’auois eue autresfois des glaces. Or venons donc en propos : Car ie te veux montrer qu’il

n’est nulle chose sans sel. Si tu es homme d’esprit (comme ie t’estime) tu connoistras plusieurs secrets en parlant desdits sels , qui le pourront mieux asseurer de l’impossibilité de la génération des métaux ; et ce d’autant que les sels seruent beaucoup à ceux qui se meslent d’adulterer, augmenter et sophistiquer les métaux.

Théorique.

Et comment? tu dis des sels, comme s’il y en auoit de plusieurs sortes.

Practïque.

le te di qu’il y en a vn si grand nombre qu’il est impossible à nul homme de les pouuoir nommer, et te dis d’auan^ tage, qu’il n’y a nulle chose en ce monde, qu’il n’yaye du sel, soit en l’homme, la beste , les arbres, plantes , ou autres especes de végétatif : voire mesme és métaux : et di encores plus , que nulles choses vegetatiues ne pourroient vegeter sans l’action du sel, qui est és semences; qui plus est, si le sel estoit osté du corps de l’homme, il tomberoit en poudre en moins d’vn clin d’œil. Si le sel estoit séparé des pierres qui sont és basliments, elles tomberoyent soudain en poudre. Si le sel estoit extrait des poutres, soliues et cheurons, le tout tomberoit en poudre. Autant en dis-ie du fer, de l’acier, de l’or et de l’argent, et de tous métaux. Qui me demanderoit combien il y a diverses especes sels, ie respondrois qu’il y en a autant que de diuerses especes de saueurs et senteurs.

DES SELS DIVERS

Théorique.

Si tu veux que ie croye ce que tu dis , nommes en donc quelques vues.

Practique.

La coperose est un sel , le nitre est vn sel , le vitriol est vn sel, l’alun est sel, le borras est sel, le sucre est sel, le sublimé, le salpestre , le sel gemme, le salicor, le tartre , le sel armoniac, tout cela sont sels diuers. Si ie les voulois nommer tous, ie n’aurois iamais fait. Le sel que les alchimistes appellent salis Alkali , est extrait d’vne herbe qui croit és marez salans des isles de Xaintonge. Le sel de Tarlare n’est autre chose que le sel des raisins, qui donne goust et saueur au vin, et empesche la putréfaction d’iceluy, partant ie dis encores, que la saueur de toutes choses est par le sel, lequel mesmes a causé la végétation , perfection, maturité, et la totalle bonté de la chose alimentaire (I). Et combien qu’il y ait beaucoup d’arbres et d’especes de végétatifs , desquels le sel est plus fixe et de plus dure dissolution que celuy de la vigne et du salicor ; si est ce qu’il y en a en tous les arbres et plantes , ie di autant ou peu s’en faut qu’aux susdites. Et autrement plusieurs especes de cendres ne vaudroyent rien à blanchir le linge ; en l’elfect desdites cendres, tu peux connoistre qu’il y a du sel en toutes choses. Et ne faut que tu penses que les cendres ayent pouuoir de blanchir sinon par la vertu du sel, autrement elles pourroyent servir plusieurs fois. Mais d’autant que le sel qui est dedans lesdites cendres, se vient à dissoudre en l’eau que l’on met dans le cuuier, il passe au trauers du linge, et par sa vertu et acuité , ou mordication, les ordures du linge sont dissipées, mollifiées et emmenées en bas auecques l’eau, laquelle apres se nomme lexiue , à cause qu’en icelle demeure le sel qui estoit aux cendres, estant dissout par l’action de l’eau , et les cendres estant ainsi dessalées n’ont aucune vertu de plus blanchir le linge, et on les iette comme inutiles. Autre exemple. Quand les salpestreux font attraction du salpestre qui est en terre, ils le font par une telle maniéré que la

(1) Le mot de sd n’avait pas encore été aussi généralisé. Il résulterait de ce passage que Palissy donnait le nom de sel à toute substance soluble dans l’eau, pourvue d’une saveur ou d’une odeur quelconque. La définition qu’il en donne à la fin de ce chapitre , bien qu’un peu embarrassée, rentre néafimoins dans ce sens général.

DKS SELS DIVERS.

lexiiie, et quand ils ont tiré le salpestre, les cendres et la lerre duquel ils ont extrait le sel, sont inutiles : par ce que le sel qui causoit l’operation n’y est plus. Si lu n’as assez d’exemples pour croire qu’il y a du sel en tous les bois et plantes, considéré les Tanneurs de cuirs , il prennent de l’escorce de cliesne? et l’ayant seichée et puluerisée, ils la meslent entre les cuirs qu’ils font tanner dans un certain réceptacle ; et quand le cuir a demeuré le temps préordonné parmy ladite escorce, le tanneur prend son cuir et ielte l’escorce hors, comme chose inutile : vray est qu’és lieux où le bois est cherj l’on fait des mottes de ladite escorce, en forme de fromage , lesquelles on fait secher pour les brusler à faute de bois : mais les cendres n’en valent rien ; à cause que le sel est en dehors. Ne peuxtu pas connoistre par là que ce n’est pas l’escorce qui a endurcy et tanné le cuir, mais que c’est le sel qui estoit en icelle? Car autrement l’escorce pourroit seruir plusieurs fois ; mais d’autant que le sel est dissout , il s’est mis dedans le cuir, à cause de son humidité, et en a fait attraction, pour seruir à soy mesmes. Il faut que lu nettes qu’en toutes especes de bois le sel est presque tout à l’escorce : aussi le bois sans escorce ne produit jamais bonnes cendres. Monsieur Sifly, médecin du Duc de Montpensier, me montra quelque fois vne verge de balsamum, ou de canelle , la quelle contenoit enuiron quatre pieds en longueur et en grosseur vn pouce ou enuiron : il me fit gouster de l’escorce , qui auoit saveur naturelle de fine canelle : mais quant au reste du bois, il n’avoit non plus de saueur qu’vne pierre. Voila pourquoy les tanneurs ne se servent que de l’escorce : par ce que le sel y est, autrement le surplus du bois estant puluerisé pourroit aussi bien seruir que l’escorce Et en continuant mes preuues, qu’il y a du sel en toutes choses : Les Egyptiens auoyent de coustume de saler les corps de leurs Roys et Princes, ce que nous appelons embaumer. Les histoires disent qu’ils les embaumoyent de nitre et d’espiceries aromatiques. Il te faut noter que le nitre est vn sel conseruatif, et qui empesche la putréfaction : tontesfois il n’eust sçeu empescher la putréfaction par tant de mil années, n’eust esté lesdites espiceries aromatiques, desquelles le sel a causé l’incorruption desdits corps, qui en estoyent embaumez. Et outre, la chair desdits corps est appellée mommye, à cause desdites espiceries, dont ils estoyent pou-

DES SELS DIVERS

drez. Les Princes Egyptiens gardent ladite mommye pour leur seruir en leurs maladies. le croiray plustot qu’une telle manducation seroit plus vtile que l’or potable. Quelques modernes ont voulu imiter les anciens, voulants faire de la mommye de quelques pendus ou décapitez ; Mais qui la mettroit vn peu tremper, on la feroit retourner en puante charogne : par ce qu’elle n’a pas esté confitte d’espiceries ayant telle vertu que celles des anciens Egyptiens. Aussi dit on communément que les odeurs et Rubarbes , gommes et espiceries aromatiques , sont toutes adultérées au parauant qu’elles soyent venues iusques à nous. Et le set commun n’a pas la vertu de conseruer comme les aromatiques qui viennent de l’Arabie heureuse et autres pays chauds. Et par ce que nostre propos est de prouver qu’il y a du sel en toutes choses, ie mettray ce poinct en auant, qui est que l’on peut faire du verre de toutes cendres ; combien que les vnes sont plus dures à la fonte que non pas les autres : et s’il n’y auoit du sel és bois et és herbes , il seroit impossible d’en pouuoir faire verre.

C’est assez prouué qu’il y a du sel en toutes choses ; parlons de leurs vertus , qui sont si grandes que nul homme ne les connut iamais parfaictement. Le sel blanchist toutes choses : le sel endurcist toutes choses : il conserue toutes choses : il donne saueur à toutes choses ; c’est vn mastic qui lie et mastique toutes choses ; il rassemble et lie les matières minérales : et de plusieurs milliers de pièces il en fait vne masse. Le sel donne son à toutes choses : sans le sel nul métal ne rendrait sa voix. Le sel resiouyst les humains ; il blanchist la chair, donnant beauté aux créatures raisonnables ; il entretient l’amitié entre le male et la femelle, à cause de la vigueur qu’il donne és parties genitalles ; il aide à la génération ; il donne voix aux créatures comme aux métaux. Le sel fait que plusieurs cailloux puluerisez subtilement, se rendent en vne masse pour former verres et toutes especes de vaisseaux : par le sel on peut rendre toutes choses en corps diafane. Le sel fait vegeler et croistre toutes semences ; Et combien qu’il y ait bien peu de personnes qui sçachent la cause pourquoy le fumier sert aux semences et qu’ils l’apportent seulement par coustume et non pas par philosophie ; Si est ce , que le fumier que l’on porte aux champs ne servirait de rien , si ce n’estoit le sel que les pailles et foins y ont laissé en se pourrissant , parquoy ceux qui laissent leurs

DES SELS DIVERS

fumiers à la mercy des pluyes, sont fort maunais mesna^ers, et n’ont guere de philosophie acquise ny naturelle (1). Car les pluyes qui tombent sur les fumiers, découlant en quelque valee emmeinent auec elles le sel dudit fumier, qui se sera dissout à l’humidité, et par ce moyen il ne servira plus de rien, estant porté aux champs : la chose est assez aisée à croire : et si tu ne le veux croire, regarde quand le laboureur aura porté du fumier en son champ, il le mettra (en deschargeant) par pe^ tites pilles, et quelques iours apres il le viendra espandre parmi le champ , et ne laissera rien à l’endroit desdites pilles ; et toutesfois apres qu’vn champ sera semé de bled , tu trouueras que le bled sera plus beau , plus verd et plus espois à l’endroit où lesdites pilles auront reposé que non pas en autrelieu, et cela adulent par ce que les pluyes qui sont tombées sur lesdits pilots , ont prins le sel en passant au trauers et descendant en terre. Par là tu peux connoislre que ce n’est pas le fumier qui est cause de la génération : ains le sel que les semences auoyent pris en la terre. Encores que i’aye déduit autrefois ce propos des fumiers, en vn petit liure que ie t’ay dit que ie fis imprimer dès les premiers troubles (2), si est ce qu’il me semble qu’il n’est point superflu en cest endroit : car par là tu entendras aussi la cause pourquoy tous excrements peuuent aider à la génération des semences. le di tous excrements, soit de l’homme ou de la beste. C’est touiours confirmation d’vn propos que i’ay répété plusieurs fois en parlant de l’alchirnie, que quand Dieu forma la terre il la remplis! de toutes especes de semences: Mais si quelqu’vn seme vn champ par plusieurs années sans le fumer, les semences tireront le sel de la terre pour leur accroissement, et la terre par ce moyen se trouuera desnuée de sel et ne pourra plus produire : parquoy la faudra fumer, ou la laisser reposer quelques années, afin qu’elle reprenne quelque salsitude, prouenant des pluyes ou nuées. Car toutes terres sont terres ; mais elles sont

(1) Palissy rappelle ici sa théorie des fu.niers, déjà émise dans la Receple vérilahle (voy. p. 23, 24).

(2) Il est évident, par cette citation , que le livre de Palissy, imprimé cZc.s Us premiers troubles, n’est autre chose que la Receple véritable, putdiée à La Eochelle en 1563, quoi qu’en disent Faujas de Saint-Fond et Gobet. L’opuscule des^àws et ignorances des médecins ne contient pas un mot sur la théorie des sels ni des engrai.s.

DKS si:ls divers.

bien pins salées les vues que les autres. le ne parle pas d’vn sel rornmun seulement, mais ie parle des sels végétatifs. Aucuns disent qu’il n’y a rien plus ennerny des semences que le sel, et pour ces causes, quand quelqu’vn a commis quelque grand crime, on le condamne que sa maison soit rasée et la solle labourée et semée de sel afin qu’elle ne produise iamais semence. Je ne sçay s’il y a quelque pays où le sel soit ennerny des semences ; Mais bien sçay-ie que sur les bossis des marez sallants de Xainlonge, l’on y cueille du bled autant beau qu’en lieu où ie fus iamais : et loutesfois lesdits bossis sont formez des vuidanges desdits marez : ie di des vuidanges du fond du champ des marez , lesquelles vuidanges et fanges sont aussi salées que l’eau de la mer : toutes-fois les semences y viennent autant bien qu’en nulle terre que i’aye iamais veue ; ie ne sçay pas où c’est que nos iuges ont pris occasion de faire semer du sel en vnc terre en signe de malédiction, si ce n’est qu’il y aye quelque contrée où le sel soit ennemi des semences,

THEORIQUE

Peut estre que les iuges ne le font pas pour l’occasion que le sel soit ennemi des semences , mais ils le font plustot par ce (|ue le sel est vne semence qui ne vegete point.

Practique.

Tu diras ce que tu voudras, mais ie sçay bien que plusieurs médecins et autres personnes , m’ont voulu maintenir que le sel estoit ennerny des semences : Et c’est pourquoy i’ay mis ce propos en auant, afin de parler amplement des sels : Et en continuant encores mon propos, pour te rnonstrer que le sel n’est pas ennemi des natures vegetatiues, ny sensibles , les vignes du pays de Xainlonge , plantées au milieu des maroz salans, apportent d’vn genre de raisins noirs, qu’ils appellent chauchetz , desquels on lait du vin qui n’est pas moins à estimer que hyfipocras , et y fait on des rosties tout ainsi qu’à l’hyppocras. Et lesdiles vignes sont si fertiles qu’vue plante de vigne apporte plus de fruit que non pas six de celles de Paris. Voila pourquoy ie dis que tant s’en faut que le sel soit ennerny des natures, qu’au contraire il aide à la bonté, douceur et maturité , génération et conseruation desdits vins. Et non seulement le sel aide à ces choses , mais aussi l’air duquel les exalations sont salées, Ausdites isles et parmy les

DES SEES DIVERS

niaroz salians, on y cueille de l'herbe salée, de laquelle ou fait les plus beaux verres, laquelle on appelle salicor : aussi on y cueille de l’absinte appelée Xaintonnique , à cause du pays de Xaintonge. Ladite herbe a telle vertu que quand on la fait boullir, et prenant de sa décoction, on en destrempe de la farine pour en faire des bignets fricassez en sein (graisse) de porc ou en beurre, et que l’on mange desdits bignets, ils chassent et mettent hors tous les vers qui sont dans le corps , tant des hommes que des enfans. Au parauant que i’eusse la connoissance de ladite herbe, les vers m’ont fait mourir six enfans, comme nous l’auons connu tant pour les auoir fait ouurir, que par ce qu’ils en rendaient souuent par la bouche; et quand il estoyent près de la mort, les vers sorloyent par les nasaux.

Les pays de Xaintonge, Gascogne, Agenès ^ Quercy, et le paysdeuers Toloze, sont fort suiets ausdits vers, et y a peu d’enfans qui en soyent exempts : à cause que les fruits desdits pays sont fort doux. le le di parce que les médecins de » Paris m’ont attesté que c’estoit chose rare de trouuer des vers és enfans dudit lieu : toutesfois és pays des Ardennes ils y sont fortsuiets. le ne sçay si c’està cause de la biere, ou des laitages, lenepuis rendre tesmoignage sinon des pays que i’ay fréquentez. Dans les rochers des isles de Xaintonge l’on y cueille aussi de la criste-marine, autrement appellée perce-pierre, laquelle a vne merveilleuse bonté et senteur, à cause de la vapeur de la mer; quand elle est fraische , les sallades en sont fort bonnes, et plusieurs en font confire pour toute l’année. A Paris quelques vns ont planté de ladite criste-marine : mais n’a garde d’auoir la bonté de celle qui vient naturellement sur les rochers limitrophes de la mer. le neveux pas prouver par là que le sel commun soit plaisant à toutes especes de plantes ; Mais ie sçay bien que les terres salées de Xaintonge portent de toutes especes de fruits qui y sont plantez , lesquels ont vne telle douceur et autant suaue qu’en lieu là où i’aye iamais esté. Les herbes saunages, espines et chardons y croissent autant gaillardes qu’en nuis autres pays. C’est tousiours confirmation de mon argument, contre ceux qui disent que le sel est ennemy des plantes. S’il estoit ennemi des plantes , il seroit ennemi des natures humaines. Les Bourgongnons ne le diront pas : car s’ils eussent connu que le sel fut ennemi de nature humaine, ils n’eussent ordonné de mettre du sel en la bouche

DES SELS DIVERS

:2.iH

(les petits enfaiis quand on les baptise, et on ne les appelleroit pas Bourgongnons salez , comme Fon fait. Les natures brutales ne diront pas que le sel leur soit ennemi : car les cheures en mangeront autant qu’on leur en sçauroit bailler, et mesmes vont cherchant les murailles pisseuses, pour les lecher, à cause du sel des vrines; les pigeons ne pouuans trouuer du sel à leur commodité, quand ils trouuent quelque vieille muraille, de laquelle le mortier ait esté fait de chaux et de sable, et qu’elle soit tant peu commencée à ruiner, on verra les pigeons tous les iours apres ladite muraille ; et les hommes qui viuent sans phdosophie disent que les pigeons mangent le sable. Mais c’est vne moquerie : ce seroit l’or potable de pigeons : car il est indigest, et ne faut penser qu’ils cherchent autre chose que la chaux , qui est dans le mortier, à cause de sa salsitude, et s’ils aualent quelque grain de sable, c’est contre leur volonté et intention. Les huistres se * nourrissent la plus grand part de sel , et leurs coquilles en sont faites, lesquelles elles mesmes ont basties; et qu’ainsi ne soit, on le void euidemment ; par ce que lesdites coquilles estant iettées dan^ le feu , elles pettent en pareille sorte que le sel commun. Et si le sel a ceste vertu d’esmouuoir les parties genitalles (comme i’ay dit) c’est une chose certaine et bien approuuée que les huistres causent vne mesme action ; qui est attestation de ce que i’ay dit, que les huistres sont nourries la pluspart de sel. Et pour mieux monstrer que le sel n’est pas ennemi des natures vegetatiues, voyons vn peu la maniéré de faire des laboureurs Ardennois; en certaines contrées des Ardennes ils coupent du bois en grande quantité , le couchent et arrangent en terre , en sorte qu’il puisse auoir air par dessouz : apres ils mettent vn grand nombre de mottes de terre sur ledit bois , sçauoir est de la terré herbeuse en forme de gasons, puis ils font brusler le bois au dessouz desdittes mottes, en telle sorte que les racines des herbes qui sont en ladite terre sont bruslées, et quand laditte terre et racines ont souffert grand feu, ils l’espandent par le champ comme fumier, puis labourent la terre et y sement du seigle ; au lieu qui au parauant n’estoit que bois le seigle s’y treuue fort beau : et font cela de seize ans en seize ans : car ils la laissent reposer seize années, et en quelques endroits six années, et en d’autres que quatre : durant lequel temps la terre n’estant point labourée,

DES SELS DlYEES.

produit du bois aussi grand et espois comme il estoit au parauant; et autant comme il leur faut de terre pour ensemencer vne année , ils coupent des bois, et font brusler des mottes, comme i’ay desia dit, et consequemment tous les ans, iusques au nombre de seize : et alors recommencent à la première piece de terre qu’ils auoyent labourée seize ans au paraliant , en laquelle ils trouuent le bois aussi grand comme la première fois. Eay dit cecy pour deux occasions, l’vne par ce que mon propos du sel n’est pas encores finy, et par ce que les laboureurs dudit pays disent, que la terre est eschauffée par ce moyen , et qu’autrement elle ne produiroit rien , à cause que le pays est froid ; surquoy ie di que comme l’eau qui a esté boulie est plus subiecte à geler que l’autre , aussi le feu qu’ils y font , ne cause pas l’accroissement des fruits, ains faut croire que c’est le sel que les arbres , herbages et racines bruslées y ont laissé. L’autre cause est pour donner à connoistre combien sont heureux ceux qui habitent és régions modérées et fertiles, qui produisent tous les ans. Ces panures gens sont en grand peine quand l’année est pluuieuse , qu’ils ne peuuent brusler leurs bois en la saison conuenable; en la meilleure de leurs années ils ne cueillent ny vin, ny fruits, ny aucune chose, que du seigle : et en chacun village le pauure a autant de terre que le riche, pour faire son cultiuage. Si le sel estoit ennemy des semences , il est certain que le bois et herbes qu’ils font brusler n’amenderoit point la terre, mais la rendrait inutile ; par ce qu’en brusiant lesdits bois, le sel qui est en iceux demeure en la terre (l). Si ie connoissois toutes les vertus des sels, ie penserais faire des choses merueilleuses. Aucuns alchimistes blanchissent le cuiure auecques du sel de Tartare ou autres especes de sel, le sel est fort vtile aux teintures. L’alun, qui est vn sel, attire à soy les couleurs du bresil, de la galle, et autres matières, pour les donner aux draps, aux cuirs ou soyes, tellement que les teinturiers quelque fois voulant teindre vn drap blanc en rouge, le trempent dans de l’eau d’alun : le sel d’alun estant dissout dans l’eau , sera cause que le drap receura la teinture que l’on luy aura préparée, et vn autre drap qui ne sera point

(I) Il y a \ine véritable prévision du génie dans cette longue dissertation sur le rôle que jouent les sels dans l’acte de la végétation. La plupart des arguments de Palissy se trouvent confirmés par l’expérience et font aujourd'hui partie des principes de l’agronomie.

DHS SELS DIVERS.

Irempé en l’eau d’alun ne le pourra faire. Le sel donc est vne cliambriere qui oste la couleur tà l’vn pour la bailler à l’autre. Aucuns sels endurcissent le fer et le trencbant des armes, en telle sorte que on en coupe du fer comme si c’estoit du bois. le ne suis point capable de descrire l’excellence des sels, ny leurs vertus meruedleuses : ïoutesfois en parlant des pierres i’en diray quelque chose de ce qui aura esté oublié , aussi que l’on ne sçauroit traiter d’icelles sans parler quelquesfois des sels.

Théorique.

Il y a long temps que tu parles des sels , mais iusques icy tu n’as point dit vn mot de la définition de sel, et toutesfois c’est le principal que d’entendre que c’est que sel.

Practique.

le n’en sçaurois dire autre chose sinon que le sel est vn corps fixe, palpable, et conneu en son particulier, conseruateur et générateur de toutes choses, et en autruy, comme és bois et en toutes especes de plantes et minéraux. C’est vn corps inconneu et inuisible, comme vn esprit, et toutesfois tenant lieUÿ et soustenant la chose en laquelle il est enclos, et si iamais il ne sentoit d’humidité, plusieurs choses , où il est * enclos , seroyent perpétuelles ; comme le sel qui est au bois empescheroit qu’il ne pourriroit iamais ; et s’il ne receuoit aucune humidité, il ne s’engendreroit iamais de vers dans ledit bois : Car iamais ne se peut faire de génération sans qu’il y ait vne humeur eschaufée par putréfaction. Si le foin, la paille et choses semblables estant bien seichées, sans receuoir aucune humidité , estoyent gardées en lieu sec , ils seroyent perpétuels par la vertu du sel qui y est. Il y a aucuns sels lesquels estant és lieux secs tiennent la forme qui leur aura esté donnée , et estants mis en heu humide se réduisent en huile, desquels le Tarlare est vn , et le sel de salicor vn autre. Ce point bien entendu peut beaucoup aider à l’intelligence des propos que i’ay tenus en parlant de la génération des métaux : parlant il est de besoing que tu entendes bien le tout ; par ce que toutes ces matières sont si bien concatenées ensemble, que l’vne donne intelligence de l’autre.

DV SEL COMMVN.

Théorique.

E iTeusse pas pensé qu’il y eust eu tant dT^speces de sels, ne qu’ils eussent eu tant de vertus, si tu ne me l’eusses dit : Mais puis que nous sommes sus le propos des sels, deuant que passer outre, ie te prie me faire le discours de la maniéré de faire le sel commun , comme il s’en fait aux isles de Xaiiilonge, et me monstre la figure de la forme comme sont fait les marez salans ; car tu le sçais bien , d’autant que ie t’ay ou y dire qu’autrefois tu as esté sur les lieux auec commission de figurer lesdits marez.

PRACTIQÜE.

Ce qui est vray; ce fut du temps que l’on vouloit eriger la gabelle audit pays. Or puis que tu as enuie d’entendre ces choses, donne moy audience et ie t’en feray volontiers le discours , et puis ie t’en monstreray vne figure.

Premièrement, tu dois entendre que d’autant que la mer est presque toute bordée de grands rochers ou de terres plus hautes que non pas la mer, pour faire les marez salans, il a fallu trouuer nécessairement quelque plaine plus basse que la mer : Car autrement il eut esté impossible de trouuer moyen de faire du sel à la chaleur du soleil : Et faut croire que si l’on eut trouué en quelque autre partie de la France limfirophe de la mer, lieu propre pour former marez, qu’il y en auroit eu plusieurs endroits. Or ce n’est pas assez d’auoir trouué vn platin ou campagne plus basse que la mer : mais il est aussi requis que les terres où l’on veut eriger marez, soyent tenantes, glueuses, ou visqueuses, comme celles dequoy on fait les pots , briques et tuilles. Il y a vn seigneur d’Anuers qui a beaucoup despendu pour faire des marez és pays bas, en la forme etsemblance de ceux des isles deXaintonge . Mais combien qu’il ait trouué assez de lieux bas [lour faire Venir l’eau

1)V SEL COMMVN.

de la mer, ce neantmoins d’autant que la terre n’estoit pas glueuse ny tenante comme celle de Xaintonge, il n’a peu venir au bout de son intention , et sa despence a esté perdue : d’autant que les terres qu’il auoit fait creuser pour former les dits marez estoyent arides et sableuses, qui ne pouuoyent contenir l’eau.

Combien que nos prédécesseurs des isles Xaintoniques ayent trouué certains platins, ou lieux bas, limitrophes de la mer, et que les terres du fond ayent esté trouuées naturellement glueuses ou argileuses, cela n’a pas suffi pour paruenir à leur dessein : car il a fallu inuenter une maniéré de conroyer ladite terre en la sorte et maniéré que ie te diray cy apres.

Si nosdits prédécesseurs n’eussent eu vn grand iugement et considération en formant les marez sallans, ils n’eussent rien fait qui eut valu : ayans donc considéré les platins plus bas que la mer, ils ont trouué qu’il faloit trancher vn canal qui peut amener aisément l’eau de la mer iusques aux lieux pre tendus, pour faire le sel. Ayant ainsi creusé certains canaux ils ont fait venir l’eau de la mer iusques à vn grand réceptacle qu’ils ont nommé le iard (i), et ayant fait vneecluse audit iard ils ont fait au bout d’iceluy d’autres grands réceptacles, qu’ils ont nommé conches (2), dedans lesquelles ils laissent couler de l’eau du iard en moindre quantité que non pas audit iard, et d’icelles conches ils font passer l’eau dedans le forans par vne tronce de bois percée , qu’ils appellent l’Amezau , lequel est par dessouz le bossis , et d’iceluy forans la font passer par deux bois percez qu’ils appellent les pertuis des poelles, pour entrer dedans certains lieux qu’ils nomment entablements, viresons , et moyens, lesquels sont faits par une telle mesure, que l’eau de laquelle l’on veut faire sel, faut qu’elle tourne et enuironne vn bien long chemin et par diuers degrez , au paraiiant que l’on la laisse entrer dedans les parquets du quarré destiné à faire le sel. Il faut noter que combien que l’on face passer laditte eau par plusieurs degrez enclos aux réceptacles, si est ce que de réceptacle en autre l’eau est mise en moindre quantité, découlant de l’vn à l’autre tousiours en diminuant.

(1) Probablement du mot anglais yard, cour, surface de terrain plate et limitée , lequel sans doute est aussi la racine du mot jardin.

(2) Réservoirs; de coucha, coquille.

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aün que ladite eau soit bien préparée et escliaufée au parauant qu’elle soit mise dedans les aires salans, ausquels l’on l’a fait congeler en sel , c’est à dire auant que ouuerture luy soit faite pour entrer dedans lesdits aires. Car il y a certaines petites tablettes que l’on hausse pour laisser descouler dedans les aires, l’eau qui vient des viresons et entablements et autres degrez.

Mais pour monstrer qu’elles n’ont pas esté faites sans grand labeur et auec vn bien long temps, il a fallu creuser la quadrature du champ des marez, plus bas que le canal venant de la mer, ni que les iards et conches, afin de donner pente ou inclination és degrez et membres susdits : afin d’amener l’eau iusques à la grande quadrature du champ de marez. Et faut noter qu’en creusant celle grande quadrature il a fallu apporter les terres et vuidanges tout à l’entour de ladite quadrature, laquelle estant mise tout à l’entour, fait vne grande platte forme que l’on appelle bossis, laquelle sert pour mettre de grands monceaux de sel qu’ils appellent vaches de sel; et quand ce vient en hyuer que la saison de faire sel est passée j ils couurent lesdits monceaux de sel auec des ioncs, lesquels se vendent bien, à cause de leur vtilité. Lesdits bossis seruent aussi pour aller de marez en marez , pour passer les hommes et cheuaux en tous temps ; il est requis qu’ils ayent vne grande largeur, par ce que quand quelqu’vn a vendu vne vache de sel ou deux , selon que la distance est longue , pour apporter le sel dedans le nauire , il est requis pour les lieux lointains vn grand nombre de bestes pour porter le sel à bord, et cela se fait auec vne merueilleuse diligence, tellement que l’on diroit qui n’en auroit iamais veu, que ce sont esquadrons qui veulent combatre les vus contre les autres, il y a gens sur le bord du bateau , qui ne font que vuider les sacs, et vn autre qui marque, et chacune beste ne porte qu’vn sac à la fois , et ceux qui touchent les cheuaux sont communément petits garçons, qui soudain que le chenal est deschargé et le sel vuidé, se iettent de vitesse sur le cheual , et ne cessent de courir la poste iusques à la vache de sel, où il y a autres hommes qui emplissent les sacs et les chargent sur les cheuaux, et estants rechargez lesdits garçons les remeinent en diligence iusques au nauire. Et d’autant que les vus et les autres vont et viennent tous en diligence, il est requis que les bossis ou plattefor*-

I)V SEL COMMVN.

mes soyent bien larges : car les cheuaiix se rencontreroyent l’vn l’autre. Entens maintenant l’industrie de laquelle il a fallu vser pour rendre les marez propres pour garder que la terre ne succe l’eau qui y est mise, pour saller. Quand la grande quadrature a esté creusée et les vuidanges ostées , au parauant que former les voyes et parquetages , ils ont vn nombre de cheuaux et iurnents , lesquels ils attachent i’vn à l’autre en quelque sorte , pour les pourmener, puis les mettent dedans icelle grande quadrature, où ils veulent former les marez , il y a vn personnage qui tient le premier chenal d’vne main , et de l’autre main vn fouet, lequel pourmene lesdits cheuaux et iurnents en diligence, iusques à tant que la terre de solle soit bien conroyée, et qu’elle puisse tenir l’eau, comme un vaisseau d’airain. Et la terre estant ainsi bien conroyée, ils dressent leurs voyes et parquetages par lignes directes , donnant la pente requise de degré en degré, en telle sorte qu’il n’y a maçon ny geometrien qui la sçeut mieux niueler auec tous les outils de geometrie, qu’ils la niuellent auec de l’eau ; car l’eau leur donne à connoistre clairement les lieux plus hauts ou plus bas.

Apres di-ie que la terre est ainsi conroyée , ils forment leurs voyes et parquetages ainsi que si c’estoit de la terre à potier, voyla pourquoy ie t’ay dit ci deuant que ores que l’on peut trouuer des lieux plus bas que la mer, il seroit impossible de dresser marez sallans si la terre n’es naturellement argileuse ou visqueuse comme celle des potiers.

11 y a encores vn grand labeur qu’il a conuenu faire à nos prédécesseurs pour dresser les marez; il ne faut point douter que les premiers qui en ont érigé, n’ayent choisi les lieux les plus proches de quelque canal naturel ; car s’il n’y auoit point de canal , il seroit dilficilé d’amener le sel qui se fait sur les marez, iusques au nauire dedans la grande mer, par ce que les grands nauires ne peuuent approcher du bord, à cause de leur grandeur ; parquoy ceux qui vendent du sel ameinent des petites barques qui entrent au dedans du platin le plus près qu’ils peuuent du sel qu’ils auront vendu ; ils posent l’ancre , et ainsi l’on apporte ledit sel premièrement en la barque, puis l’on meine ladite barque pour descharger dans le nauire : et faut noter que le plus souuent en certains canaux l’on n’y peut entrer que au plein ; et pour en sortir, si la mer s’en est al-

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léo, il faut attendre qu’elle soit de rechef au plein : Et combien que aucuns canaux ont esté trouués naturels, ce neantmoins il a esté necessaire d’aider à nature , afin que les barques et petits nauires puissent approcher des lieux où l’on fait le sel : et ne faut douter que nos prédécesseurs n’ayent aussi esté contraints de former des canaux és lieux où il ne s’en est point trouué de nature ; car autrement ils ne pourroyent tirer le sel desdits marez : d’autant que les plates formes sont faites si fort obliques, qu’il semble que c’est vn labyrinte, et ne sçauroit on faire vne lieue au trauers qu’elle n’en monte à plus de six, à cause des enuironnements qu’il faut faire pour en sortir ; et si quelque estranger y estoit enclos , à peine en pOLirroit il sortir sans conduite , par ce qu’il faut trouuer vn grand nombre de pontages, qu’il faut chercher l’vn à dextre et l’autre à senestre , quelque fois tout au contraire du lieu où l’on veut aller : Car il faut entendre que tout le platin des marez est concaué de canaux, de iards, de conches, ou de champ de marez; aucuns desdits champs sont quarrez, et autres longs et estroits , d’autres en forme d’esquerre ; afin que toute la terre soit employée en façon de marez ; tout ainsi qu’en vne ville les premiers edifians ont pris place communément quarrée à leur commodité, et les derniers ont pris les places et restes des autres , ainsi qu’elles se sont trouuees : le semblable s’est fait és marez, car les premiers ont pris place à leur commodité le plus près des canaux et de la mer qu’il leur a esté possible , et les derniers venus ont pris les places, non pas telles qu’ils desiroyent , mais ils les ont édifiées quelque fois és lieux bien lointains des canaux et riues de la mer, qui cause que ceuxjà ne se sont pas tant vendus : d’autant que les frais de l’amenage du sel sont par trop grands.

Autres ont édifié des marez qui sont de peu de valeur, parce que bien sonnent l’eau leur defaut au plus grand besoing, d’autant que les canaux , iards et conches ne sont pas assez bas en terre, pour recouurer de l’eau de ia mer à leur souliait, et faut icy noter vn poinct singulier, qui est qu’en chacun marez il y a vn canal fait à force d’hommes, pour amener l’eau de la mer dans le iard , et autres canaux comme petites riuieres, qui seruent pour amener les barques entre plusieurs marez , dedans lesquelles on porte le sel au grand nauire ^ comme i'ay dit vne autre fois : par tel moyen tonte la terre

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de la vallée des marez est labourée , fossoyée et retranchée pour rvtilité et seruice dudit sel , et pour ces causes ai-ie dit cy dessus que si vn estranger estoit au milieu des marez , ores qu’il verroit le lieu où il voudroit aller, à peine en pourroit il sortir : d’autant que bien souuent il luy faudroit tourner le dos pour chercher les pontages : aussi qu’il n’y a chemin ne voye que seulement les bossis, qui sont erîgez par lignes obliques, et n’est possible de trouuer chemin ne voye dans lesdits marez autre que les bossis, lesquels sont haut esleuez, par ce que toutes les vuidanges des champs des marez y ont esté mises , et si l'on y estoit en hyuer l’on verroit tous lesdits champs couuerts d’eau, comme de grands estangs, sans apparoir aucune forme d’iceux. Ce qui a fait que aucuns peintres ayants esté enuoyez és isles pour sçauoir la cause pourquoy il est impossible de passer vne armée au trauers desdits marez, ont esté deceus ; d’autant qu’ils y sont allez és saisons que l’eau estoit dedans lesdits marez , et en ont rapporté des figures incertaines. Du temps que l’on vouloit eriger la gabelle au pays de Guienne, le sieur de la Trimouille et le general Boyer, enuoyerent un maistre Charles (peintre fort excellent) sur les isles pour remarquer les passages; ledit peintre apporta figure certaine et au vray des bourgs et villages ; Mais quant est des formes des marez, ce n’estoit que confusion en sa figure : d’autant que pour lors les marez estoyent couuerts d’eau; et pour mieux te le faire entendre, il faut nécessairement qu’apres que les chaleurs sont passées, et qu’il n’y a plus d’apparence de faire du sel, les sauniers, pour la conseruation des marez, ouurent certaines bondes des canaux qui passent par le iard et par ces conches , et laissent entrer l’eau dans lesdits marez iusqucs à ce que toutes les formes soyent couuertes. Car s’ils laissoyent lesdits marez descouuerts, les gelées les dissiperoyent en telle sorte qu’il les faudroit refaire tous les ans : mais par le moyen de l’eau ils sont conseruez d’vne année à autre.

Et afin que tu entendes mieux que le sel n’est pas vne chose qui se puisse faire aisément et à peu de frais, il conuient noter que l’on n’en peut faire que durant trois ou quatre mois de l’année , pendant les grandes chaleurs. Et pour le premier préparatif du sel , il faut prendre l’eau de la mer au plein de la lune du mois de Mars, ('lar en ce temps là . la mer est plus

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haute et enflée qu’en nulle saison, et lors qu’elle est en sa pleine grandeur, les sauniers desbondent les conduits des canaux et grandes tranchées , pour emplir ce grand réceptacle qu’ils appellent iard, lequel faut qu’il contienne autant d’eau qu’il en faitbesoing, pour faire le sel iusques à la pleine lune du mois de luillet, auquel temps la mer se remet en sa grandeur et hautesse comme celle de Mars, et alors vn chascun saunier se trauaille à remplir le iard : toutesfois quelque labeur et diligence que nos prédécesseurs sauniers ayent sçeu faire , si est ce que quand vn esté est fort sec, il y a plusieurs marez qui ne font rien vne partie de l’esté : Car l’eau du iard estant faillie deuant le temps, ils n’ont aucun moyen d’en remettre d’autre , si ce n’est au temps des grandes malignes ( qu’ils appellent) qui est lors que la mer est en sa superbe grandeur. Voila pourquoy les marez qui sont près du port, et qui peuuent auoir de l’eau au plein de toutes les lunes sont beaucoup plus estimez que les autres.

Il faut aussi noter vn poinct qui est, que si durant que l’on fait le sel il aduenoit vne pluye l’espace d’vne nuict ou d’vn iour, mesmes seulement deux heures, l’on ne sçauroit faire de sel de quinze iours aprez ; par ce qu’ils faudroit nettoyer tous les marez et ester l’eau d’iceux, aussi bien la salee que la douce , tellement que s’il pleuuoit tous les quinze iours vne fois, l’on ne feroit iamais de sel à la chaleur du Soleil : parquoy faut croire qu’aux régions et contrées pluuieuses et froides, l’on n’y sçauroit faire de sel à la maniéré qu’il se fait és isles de Xaintonge, encores qu’ils eussent toutes les autres commoditez cy dessus alléguées.

Il est encores besoing d’entendre qu’auparauant que faire le sel il faut espuiser toute l’eau qui est dans les marez , laquelle y auoit esté mise pour les conseruer en hyuer ; ce qui n’est pas vn petit labeur ; et ayant nettoyé tous lesdits marez communément au mois de May, quand le temps vient à s’eschauffer, ils lâchent les bondes pour laisser passer telle quantité d’eau qu’ils veulent , laquelle ils font coucher dedans lesconches, entablements, moyens et viresons, afin qu’elle se commence à eschaufer^ et estant escbaufée, ils la mettent à sobriété dedans les aires où l’on fait cresmer le sel. Et pour mieux te monstrer encores la despense desdits marez, il faut entendre qu’en chascun champ de marez il y a deuxescluses

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