DV SEL COMMUN
laites en maniéré d’vn pont , lesquelles ne se peuuent faire qii’auec grands despens , à cause de la grandeur du bois ; car il faut que les montans viennent du fond et concauité du canal bien profond, elles pièces trauersantes seruent dépasser hommes et chenaux : ils nomment lesdits ponts l’vn la varengne et l’autre le gros mas ; par ce qu’il sert aussi à retenir les eaux du iard : Outre lesdits ponts, en chacun marez il y a plusieurs pièces de bois qui sont percées tout du long, pour faire passer les eaux, de degré en degré. En chascun champ de marez , il faut bien vne piece de bois autant longue que le pied d’vn grand arbre, laquelle est percée tout du long, qu’ils appellent l’Amezan, et faut que ledit pied d’arbre soit bien gros, elles autres pièces qui sont moindres sont percées selon leur grosseur. le te di ceci afin que tu entendes que les bois des marez estans pourris ou bruslez, les forests de la Guyenne ne sçaiiroyent suffire pour les refaire. Et n’y a homme ayant veu le labeur de tous les marez de Xaintonge , qui ne iugeast qu’il a fallu plus de despence pour les édifier, qu’il ue faudroit pour faire vne seconde ville de Paris (1).
THEORIQUE
Voire, mais ceux qui se sont meslez d’escrire par cy deuant, disent que le sel prouient de l’escume de la mer, et mesme vn autheur (qui a escrit, depuis que le sel est si cher, vn petit liure, de l’excellence, dignité et vtilité du sel) l’a ainsi dit, et semblablement a dit que nous serions bien heureux si nous auions vne fontaine d’eau salee en France, comme ils ont en la Lorraine et autres pays.
Practique.
Tu peux bien auoir entendu par mon discours, le contraire de leur dire , il n’est pas besoing que i’en répété quelque chose. Et quant à l’aucteur que tu m’as allégué, il n’entend pas bien ce qu’il a mis en son liure , et plusieurs le croyans se pourront abuser ; Car quant il y auroit cent fontaines d’eau salee en France, elles ne sçauroyent suffire à la moitié du Royaume. El qui plus est, quand il y en auroit mille, elles
(1) Cette description des marais salants de Saintongeet des procédés usités à cette époque pour l’extraction du sel est aussi claire qu’exacte et précise Palissy avait eu l’occasion d’étudier cette matière, ayant été cliargé de lever le plan des marais salants par suite de l’édit de François C, du mois de mai 1543, qui ordonnait d’y établir les droits de gabelle.
DV SEL COMMVN.
seroyent inutiles. Car où sont les bois pour faire ledit sel? i’ose bien dire que toutes les forests de France ne scauroyent faire en cent ans autant de sel de fontaines ou de puits salez qn’il s’en fait en vne seule annee en Xaintonge , à la chaleur du soleil; non pas vne annee, mais seulement depuis la my- May iusques à la my-Septembre. Car ils iFen sçauroyenl faire en autre saison. Il y a des puits ou fontaines en Lorraine, desquels l’on fait grande quantité de sel : mais ie te prie considéré vn peu la grande despense. La chaudière où l’on fait bouillir l’eau, a trente pieds de long et autant de large, elle est maçonnée sur vn four qui a deux gueules, et à chacune gueule il y a deux hommes qui ne cessent de ietter bois dans icelles. Il y a vn grand nombre de chariots pour charier le bois , et des hommes pour le mettre près du four, autres sont au bois pour le couper. L’on tient pour certain que toutes les années il faut la leuee de mil arpens ou quartiers de bois taillis pour entretenir lesdittes fournaises, et l’ordre est tel qu’il y a quatre mil quartiers de bois destinez pour l’entretenement des fours : et par chascun an l’on en coupe mil quartiers, et au bout de quatre ans les quatre mil quartiers estans coupez, ils recommencent au premier milier qui auoit esté coupé. Or considéré si quelqu’vn auoit en France mil quartiers de bois taillis, s’il voudrait bailler la leuée dudit bois pour le prix que pourrait estre vendu le sel qui se feroit de dix mille quartiers, il est certain que le bois vaudrait plus, et s’en trouueroit plus d’argent que du sel. Et combien que le bois ne couste rien au Duc de Lorraine, si est ce que les frais de faire le sel au feu , sont si grands que le sel est trois fois plus cher en Lorraine , que non pas en France. O combien la béatitude de la France est plus grande en cest endroit que celle des autres nations. Et combien qu’en Portugal il s’en face à la chaleur du Soleil, si est ce qu’il n’est pas si naturel que celui de Xaintonge : par ce qu’il a vne acuité si grande et corrosiue, que plusieurs en ayant salé des lards ont trouué des trous et incisions que les gros grains de sel auoyent fait au trauers desdits lards. Quant est de celuy de Lorraine, tant il s’en faut qu’il soit si conserualif que celuy de Xaintonge , que bien souuent les lards dudit lieu sont tous remplis de vers apres auoir esté salez. Plusieurs Koyaumes estrangers, ayant quelque quantité de sel en leur pays , ne laissent pour cela d’en venir quérir en France, et
Dv SEL com\y^.
quand ils en ont, ils l'augmenlent el accroissent du leur; ceux des Ardennes sçauent tres-bien que le sel de Xaintonge est meilleur que celuy de Lorraine , et pour ces causes ils sont soigneux d’en auoir : ils le connaissent à la couleur et grosseur ; car les grains du sel qui est congelé au soleil sont plus gros que de celuy qui est fait au feu , et faut croire que le sel de Xaintonge est aussi blanc que nul autre sçauroit estre : Mais par ce que la terre des marez est noire, ceux qui font le sel ne le peuuent tirer hors des aires sans racler et entremêler quelque peu de terre ; ce qui luy oste vue partie de sa blancheur ; toutesfois quand les sauniers commencent à faire du sel , ils en font d’aussi blanc que neige, pour seruir à table , et en font des presens à leurs parents et amis , qui sont espars és terres douces. Ils prennent ledit sel blanc tout dessus, auant que de racler iusques au fond , et sans esmouuoir rien de laditte terre. Ce n’est donc pas la faute de l’eau , que le sel de Xaintonge ne soit aussi blanc que celuy des autres pays. Et ne faut plus auoir opinion qu’il s’en face de l’escume de la mer, ainsi que l’on l’a creu iusques auiourd’huy.
Le Sel blanchit toutes choses.
Et donne ton à toutes choses.
Et si fortiffie toutes choses.
Et si est compagnon de toutes natures.
Et si entretient l’amitié entre le masle et la femelle.
Et si aide à la génération de toutes choses animées et vegetatiues.
ît empesche la putréfaction et endurcist toutes choses.
Il aide à la veUe et aux lunettes.
Sans le sel, il seroit impossible de faire aucune espece de verre.
Toutes choses se peuuent vitrifier par sa vertu.
Ï1 donne goust à toutes choses.
Tl aide à la voix de toutes choses animées , voire à toutes especes de métaux, et instruments de musique.
DES PIERRES
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Théorique,
E suis fort aise d’auoir entendu ce discours du sel commun : car ie ne pensois pas qu’il se fit auec tant de labeur, et cela meriteroit bien d’estre mis en lumière. Car ie croy fermement que nul des Cosmographes n’en ont iamais parlé. Maintenant ie te prie de me parler des pierres : d’autant que tu m’as dit qu’en parlant d’icelles ie connoistrois de beaux secrets. le xoudrois bien sçauoir que lu en veux dire ; car les vns disent qu’elles ont esté formées dés la création du monde , et les autres disent qu’elles croissent tous les iours.
Pracïique.
D’autant que ie t’ay veu si fort attaché à l’alchimie, ie suis content de te parler des pierres : car peut estre qu’en parlant de la formation et essence d’icelles , tu pourras te réduire à mon opinion. Ceux qui disent que les pierres sont formées dés la création du monde errent, et ceux qui disent qu’elles croissent errent aussi. Or il faut que tu remémores ce que i’ay dit plusieurs fois en parlant des fontaines et de l’alchimie, qu’il n’y a nulle chose sous le ciel en repos, et que toutes choses se trauaillent en se formant, et en se déformant tournent bien sourient de nature à autre, et de couleur à autre. S’il estoit ainsi que les pierres eussent esté créées dés la fondation du monde, et qu’il ne s’en fit plus l’on n’en pourroit plus trouuer à présent. Considéré la grande quantité de pierres qui est consumée tous les iours : vne partie par les gelées qui la font venir menue comme cendres ; une autre partie par les fours à chaux : autre partie par les maçons et tailleurs de pierres. C’est chose certaine qu’en faisant vn logis de pierre de taille la moitié s’en ira en poussière à coups de marteau, aussi tu sçais que les chenaux, chariots et charrettes,
DES PIERRES
en passant et repassant en dissipent vne grande quantité. Si tu as bien regardé les rochers qui sont le long de la mer, tu as veu comment ses flots impétueux ont ruiné vne bonne partie desdits rochers. D’autre part, le vent d’Est et de Sus, cause vne dissolution du sel qui entretient la pierre en son estre, tellement qu’elles tombent en poussière ; et de là vient qu’aucuns disent que telles pierres sont gelisses ou venteuses. A la vérité les pierres, desquelles l’eau est sortie au parauant que leur décoction fut faite, si estant abreuuées d’eau, la gelée vient là dessus, elles ne faudront à se réduire en poudre : et voila comment les pierres sont suiettes à la dissolution des vents et des gelées. Si tu considérés toutes choses tu connoistras que si les pierres eussent esté faites dés la fondation du monde, et qu’il ne s’en fit plus depuis , il y a long temps que l’on n’en sçauroit trouuer vne seule. le ne di pas que Dieu n'ait créé dés le commencement et montaignes et vallées, lesquelles montaignes ne sont causées que des rochers, comme ie t’ay dit en parlant des fontaines.
Et pourquoy m’as tu donc nié que les pierres croissent?
Practique.
le te le nie bien encores : car les pierres n’ont point d’ame vegetatiue, mais insensible ; parquoy elles ne peuuent croistre par action vegetatiue : mais par vne augmentation congelatiue(l)?
Théorique.
Et qu’appelles-tu augmentation congelatiue?
Practique.
C’est vn traict qui te pourra beaucoup servir à connoistre la génération des metajix. l’appelle augmentation congelatiue comme qui ietteroit de la cire fondue sur vne masse de cire desia congelée, et qu’icelle se vint congeler auec ladite masse, laquelle seroit augmentée d’autant que l’addition y auroit esté mise. En cas pareil, les rochers des montaignes sont augmentez par quelque cheute de pluye qui auroit amené auec soy vne matière pierreuse. Mais la vraye addition des pierres et la'^plus certaine, est celle qui se fait és pierres qui sont
(1) La science moderne exprime précisément la même pensée, en d’antres termes, lorsqu’elle pose en principe que les corps organiques s’accroissent par 7nf,vf;suf!cppfi07i et les corps inorganiques Tpnr juxiapnsii /inn .
DES PIERRES
oncores dans le ventre de la terre. Car tout ainsi que i'ay dit des métaux , qu’ils ne peuuent estre generez hors la matrice de la terre , et qu’il estoit besoing qu’ils fussent enclos dans lieux humides et aqueux , comme se fait la formation de nature humaine : Aussi semblablement les pierres des carrières ne peuuent estre engendrées sinon és lieux creux et cachez dans la matrice de la terre, et là elles reçoiuent tous les iours vne augmentation congelatiue, et cela se fait par le moyen que i’ay plusieurs fois dit, et qui est le fondement principal de mes arguments : à sçauoir que dèslors que Dieu créa la terre , il la remplit de toutes substances. Or par ce que les substances pierreuses et métalliques sont inconneües parmi la terre, et consequemment parmi les eaux, les pluyesqui passent au tra- Liers des terres prennent les sels qui sont aussi inconnus, lesquels sels ou matières métalliques sont fluentes et se laissent couler auec les eaux qui entrent dans la terre iusques à ce qu’elles ayent trouué quelque fonds pour s’arrester : et si elles s’arrestentsus vne carrière , ou minière de pierre, lesdites matières estant liquides passent au trauers des terres, et ayans trouué lieu pour s’arrester, se viennent à congeler et endurcir et faire vn corps et vne masse auec l’autre pierre. Voila pourquoy ie t’ay dit que les pierres ne croissent point, mais bien qu’elles peuuent augmenter par vne addition congelatiue : et cela fait que toutes carrières contiguës ont les sins, veines et assemblages de trauers, et non point descendantes du haut en bas, qui est vne vraye attestation que la congélation desdites pierres n’a pas esté faitte tout en vn coup ; autrement elle ne se pourrait iamais fendre, ains serait autant dure en l’vn endroit comme en l’autre. Et quand l’on la veut fendre, l’on trouué communément certaines ioinctures que l’on nomme sins , et bien à propos : parce que c’est la fin d’vne congélation faite en vn temps, suiuant ce que i’ay dit que les congélations des rochers ou carrières contiguës, n’ont pas esté faites tout en vn coup.
Théorique.
Et ou est ce que tu as trouué cela par escript , ou bien di moy en quelle escole as tu esté , où tu puisses auoir entendu ce que tu dis?
Pragtique.
le n’ay point eu d’autre liure que le ciel et la terre, lequel
DES PIERRES
est conneu de tous, et est donné à tous de connoistre et lire ce beau liure. Or, ayant leu en iceluy, i’ay considéré les matières terrestres , par ce que ie n’auois point estudié en l’astrologie pour contempler les astres (1). Et ayant de bien près regardé les natures, i’ay conneu en la forme de plusieurs pierres, qui estoyent faites comme des glaçons qui pendent aux goutieres des maisons quand il gele , que les pierres estoyent faites et engendrées de quelques matières liquides et distilantes comme eau; i’ay esté l’espace de dix ans en opinion que les eaux communes se reduisoyent en pierre par quelque vertu congelatiue , et singulièrement le cristal , lequel ie ne trouuois en rien different à l’eau commune. Toutesfois comme les sciences se manifestent à ceux qui les cherchent, depuis quelque temps i’ay conneu que le cristal se congeloit dedans l’eau ; et ayant trouué plusieurs pièces de cristal formées en pointes de diamants, ie me suis mis à penser qui pourroit estre la cause de ce : et estant en telle resuerie, i’ay considéré le salpestre, lequel estant dissoult dedans l’eau chaude, il se congele au milieu ou aux extremitez du vaisseau où elle aura bouilli : et encores qu’il soit couuert de laditte eau, il ne laisse à se congeler. Par tel moyen i’ay conneu que l’eau qui se congele en pierres , ou métaux n’est pas eau commune. Car si c’estoit eau commune elle se congeleroit egalement par tout , comme elle fait par les gelées. Ainsi donc i’ay conneu par la congélation du salpestre que le cristal ne se congele point sur la superlicie, ains au milieu des eaux communes, tellement que toutes pierres portans forme quarrée , triangulaire ou pentagone , sont congelées dedans l’eau. Depuis que ie suis en telle connoissance, i’ay trouué plusieurs mines de fer, d’estain et d’argent, qui auoyent les formes de cristal, qui m’a fait croire que toutes ces choses estoyent congelées dedans l’eau, comme i’ay dit en parlant de l’alchimie (2). Et pour confirmation de ce que ie dis,
(1) Voilà une de ce.s réponses énergiques qui caractérisent l’homme supérieur. Palissy n’avait aucune littérature acquise, mais il avait l’éloquence naturelle d’un esprit élevé ; il n’avait pas étudié les anciens, mais il avait observé la nature; il n’avait pas contemplé les astres, mais scruté les entrailles de la terre.
(2) C’est la première théorie rationnelle qui ait été établie sur la cristallisation. C’était aussi la première lois que l’on observait la forme des cristaux , que l’on assimilait la formation des pierres cristallisées à la cristallisation des sels au milieu d’un liquide , enfin que l’on distinguait la
DES i’IERRES.
i’ay veu vn lapidaire (nommé Pierre Seguin) qui auoit trouiié vne pierre de cristal au dedans de laquelle il y auoit de l’eau qui n’esloil pas congelée, et dedans ladite eau y auoit vne petite ordure noire qui estoit plus legere que l’eau : car quand il tournoit la pierre de quelque costé, ladite ordure se tenoit tousiours dessus. Et d’autant que ledit lapidaire l’auoit fait tailler et enchâsser en vn anneau, aucuns croyoyent fermement que c'estoit un esprit enclos dedans icelle, ne se doutant du secret de ceste philosophie. Il y auoit vn nommé de Trois rieux , homme curieux et de bon iugement, lequel auoit vne autre pierre de cristal en laquelle y auoit de l’eau enclose comme en la susdite : Mais il fust bien trompé : car Payant baillé à vn lapidaire pour tailler vne larme, en la taillant trouua vne petite veine par laquelle l’eau (qui n’estoit pas congelée) s’enfuit. l’ay trouué aussi plusieurs cailloux cornuz, qui estoyent creuz dedans, etauoyent plusieurs pointes comme de diamants ; cela m’a fait connoistre que quand lesdits cailloux se formoyent, ils estoyent pleins d’eau, et que depuis l’eau commune s’est exhalée et a laissé la matière congelatiue en forme d’vn caillou creux. Voila lesliures de mon estude.
THEORIQUE
Et cuides tu que ie croye que Peau se puisse réduire en pierre ?
PRACTIQUE
le t’ay dit que i’ay esté long temps en ceste opinion. Mais à présent ie te di que ce n’est pas Peau commune , ains vne eau de sel, laquelle tu ne sçaurois distinguer d’auec la commune ; toutesfois elle est fluide et autant candide que Peau commune. Et de cela i’ay bon tesmoignage ; car moy estant à Paris, Pannée passée 1575. il y eust vn médecin nommé Monsieur Choysnin, duquel la compagnie et fréquentation m’estoit vne grande consolation, qui apres m’auoir entendu parler ainsi des natures, et connoissant qu’il estoit amateur de philosophie , ie le priay de venir auec moy dans les carrières près sainct Marceau, afin de luy oster toute doute de ce que ie luy auois dit de la génération des pierres. Et iceluy, meu de bon zele et sans espargner sa peine , fit soudain apporter des flambeaux de
cristallisation des sels de la formation de la glace. Il y a dans ce court paragraphe les éléments de toute une révolution dans les idées de l’époque sur cette matière.
DES PIERRES
cire, et amenant aiiec luy vn escolier Médecin, nommé Milon, nous allasmes près d’vne iieiie dans lesdites carrières, estants i conduits par deux carriers : Et là nous vismes ce que long temps au parauant i’auois conneu par les formes des pierres j faites comme des glaces pendantes : Aussi que i'auois veu vn i nombre de telles pierres, qui auoyent esté apportées de Marseille par le commandement de la Royne, mere du Roy, d’vne ' cauerne qui s’appelle la Mauue louviere, laquelle a pris son i nom par ce que les loups y vont souuent manger les cheures et brebis qu’ils ont desrobees. Fauois aussi veu grande quantité i de telles pierres à la grotte de Meudon , qui ont esté apportées | des parties maritimes. l’en ay aussi veu és rochers qui sont du , long de la riuiere de Loire : Mais quand nous fusmes és carrie- ► res de Paris nous vismes distiller l’eau qui se congeloit en nos- f tre presence. Parquoy tu ne me peux nier ce poinct : car i’ay | bon tesmoignage. ,
Théorique. t
Voila vne chose bien estrange de dire qu’il se forme des } pierres tous les iours.
Pracïiqüe. I
le ne dis pas des pierres seulement, mais aussi des me- ( taux, et te dis que le bois et les herbes se peuuent réduire i en pierre.
Si tu dis cela , gueres de gens ne le voudront croire, et te ! conseille de ne tenir iamais vn propos si esloigné de vérité.
PRACTIQUE. j
l’ay trouué autrefois des asnes comme toy, qui trouuoyent fort estranges mes propos, et crioyent apres moy comme au renard , que bien souuent i’en estais honteux : toulefois ie | faisois lousiours mon compte que la science n’a plus grand en- I nemi que l’ignorance. A présent l’on n’a garde de m’en faire t
rougir: ie suis trop asseuré en mon affaire. Et di que non seulement le bois se peut réduire en pierre, ains aussi le corps | de l’homme et de la beste.
Théorique. ^
Voila vne chose plus qu’estrange, que l’homme, la beste et le bois se puissent réduire en pierre. '
Practique.
Quant est du boisie t’en monstreray plus de cent pièces re- '
DES PIERRES
chiites en pierre et en cailloux ; quant est de l’homme ie n’en ay pas veu ; mais i’ay bon tesmoignage d’vn homme de bien, médecin , qui dit auoir veu dans le cabinet d’vn seigneur, le pied d’vn homme pétrifié. Et vn autre médecin m’a asseuré auoir veu la teste d’vn homme aussi pétrifiée. Vn Monsieur lulles, demeurant à Paris, m’a asseuré qu’il y a vn prince en Alemagne, lequel a en son cabinet le corps d’vn homme la plus part pétrifié. le me tiens tout asseuré que si vn corps estoit enterré dans vn lieu où il y eust quelque eau dormante, parmi laquelle y eust de l’eau congelatiue, de laquelle se forme le cristal et autres matières métalliques et pierreuses, que ledit corps se petrifieroit : par ce que la semence congelatiue est d’vne nature salsitiue, et que le sel du corps de l’homme attireroit à soy la matière congelatiue, qui est aussi salsitiue , à cause de l’alfinité que les especes ont , elles viendroyent à congeler, endurcir et pétrifier le corps mort, et cela ie preuue par le bois de hetre , qui est le plus salé , et de quoy l’on fait plus aisément du verre.
Théorique.
Voila encores vn propos plus esloigné de vérité que tous les autres, selon mon iugement, et ne crois point que le corps de l’homme se puisse réduire en pierre.
Pracïiqtje.
le ne dis pas seulement en pierre , mais ie dis qu’il se peut réduire en métal, et l’homme, et le bois, et les herbes. Et cela se peut faire quand vn homme seroit enterré en quelque lieu aquatique, où la terre seroit pleine d’vne semence de vitriol, ou coperose. Car ladite semence n’est autre chose qu’vn sel qui n’est iamais oysif. Et, comme i’ay desia dit, les sels ont quelque affinité ensemble. Le sel du corps mort estant en la terre fait atraction de l’autre sel , lequel sera d’vn autre genre , et les deux sels ensemble pourront endurcir et réduire le corps de l’homme en matières métalliques (i) : d’autant que
(1) On voit que Palissy était assez près de la vérité, relativement à la théorie des pétrifications. Il pense que des causes analogues pourraient réussir à pétrifier des os humains ; mais il n’en a pas vu : ce qui montre sa bonne foi et son scrupule scientifique. Du reste , il est digne de remarque que dans ce peu de mots il fasse preuve de vues chimiques très-élevées pour son époque ; et qu’il aille même jusqu’à se servir des termes ^ajffinilé et (ïa,tÂracLion , dont, avant lui , on ne trouve l’emploi nulle part, dans le sens qu’il leur attribue.
DES PIERRES
la nature du sel nommé coperose, ou vitriol, ne peut faire aulre chose que conuertir en airain les choses qu’il treuue au lieu où il fait sa demeurance. te te donne ce trait pour vn poinct inuincible et bien asseuré.
Théorique. I
Tu le dis que c’est un poinct bien asseuré. Ouy si ie te I veux croire. Voila toute l’asseurance que ie sçaurois auoir de toy,
Practique.
te ne t’ay pas mis ces poincts en auant sans que i’en feusse | bien asseuré. Il y a long temps qu’on m’a asseuré qu’il y a vn personnage de qualité, au pays d’Auuergne, qui a un pal, lequel a esté arraché d’un estang, lequel s’est trouué partie en bois , partie en pierre , et l’autre partie en fer. Sçauoir est, la partie qui estoit dans terre estoit conuertie en fer, et la partie qui estoit dans l’eau conuertie en pierre, et la partie qui restoit hors de l’eau , est encores bois. Quand i’eus entendu vne telle chose, ie me mis en deuoir d’en sçauoir la j cause : Et quelque iour en cerchant de la terre argileuse , ie trouuay plusieurs pièces de bois réduites en métal : Et i’ap- ] perceu que dedans ladite terre y auoit grande quantité de j "vitriol ; Lors ie conneus que ainsi que le bois se putrifioit en la 1 terre il s’abbreuoit de ceste matière salsitiue ou vitriolique, | qui causa la congélation et transmutation de la nature du ' bois, en matière métallique ; et par ce que ie sçauois bien que le bois le plus salé estoit le plus prompt à se réduire en pierre, ie mis peine de connoistre de quelle espece de bois estoyent ces pièces métalliques, et le conneus par la forme d’icelle ; car ayant considéré qu’autrefois le lieu où ie les auois trouuees, auoit esté planté de vignes, lesquelles auoyent esté arrachées, pour tirer de la terre d’argile et faire des tuilles , ie vis que lesdites pièces de bois métallisées estoyent semblables aux iambes et pieds des vignes qui auoyent esté arrachées dudit lieu. Lors ie ne doutay plus que ce ne fut lesdits pieds de vignes, qui auoyent esté transmuez de bois en métal ; non pas , par le moyen du feu , comme les alchimistes cherchent à faire, hors la matrice de la terre. Car ie trouuay et contemplay de | bien près que ces choses auoyent esté transmuées dans ladite terre d’argile, qui est de ceste nature froide : dont quelques vns ont dit que pour ceste cause elle restraint le fins de sang,
DES PIERRES
eslans mise sus les temples auec du vinaigre. Apres que ie fus bien certain que ladite vigne se congeloit et transmuoit en matière métallique, par la vertu de la coperose, ie conneus qu’il y auoit encores vne autre cause opérante et aidante à ladite coperose : Et tout ainsi que le sel d’vn corps mort estant couvert dans la terre és lieux aqueux peut tirer à soy autres sels par l’affinité qu’ils ont l’vn à l’autre : Aussi les sels de la vigne peuuent aupir aidé à la congélation et transmutation dudit bois, et de cela ie m’en tiens pour tout asseuré, sçachant bien que le sel de la vigne, que l’on nomme tartare, a grande vertu enuers les métaux. le sçay que plusieurs alchimistes en blanchissent lecuiure, qui a causé que plusieurs en ont abusé. Aucuns font vn tire-poil dudit tartare, que ie n’ose dire , craignant que tu m’estimes menteur : par ce que la chose semble impossible. Parquoy ayant conneu telles choses à la vérité, et en estant bien asseuré , i’ay considéré que i’auois beaucoup employé de temps à la connaissance des terres, pierres, eaux et métaux, et que la vieillesse me presse de multiplier les talens que Dieu m’a donnez, et partant qu’il seroit bon de mettre en lumières tous ces beaux secrets, pour laisser à la postérité. Mais d’autant que ce sont matières hautes et connues de peu d’hommes , ie n’ay osé me hazarder, que premièrement ie n’eusse senti si les Latins en auoyent plus de connoissance que moy : Et i’estois en grand peine, par ce que ie n’auois iamais veu l’opinion des philosophes, pour sçauoir s’ils auoyent escrit des choses susdictes. l’eusse esté fort aise d’entendre le Latin , et lire les liures desdits philosophes, pour apprendre des vns et contredire aux autres : Et estant en ce débat d’esprit; ie m’auisay de faire mettre des affiches par les carrefours de Paris, afin d’assembler les plus doctes médecins et autres, ausquels ie promettois monstrer en trois leçons tout ce que i’auois conneu des fontaines , pierres , métaux et autres natures. Et afin qu’il ne si trouuast que des plus doctes et des plus curieux, ie mis en mes affiches que nul ni entroit qu’il ne baillast vn escu à l’entrée desdites leçons, et cela faisoy-ie en partie pour voir si par le moyen de mes auditeurs ie pourrois tirer quelque contradiction, qui eust plus d’asseurance de vérité que non pas les preuues que ie mettois en auant : sçachant bien que si ie mentois, il y en auroit de Grecs et Latins qui me resisteroyent en face, et f|ui ne rn’espargneroyent point , tant à
DES PIERRES
cause de l’escu que i’auois pris de chascun , que pour le temps que ie les eusse ameusez : car il y auoit bien peu de mes auditeurs qui n’eussent profité de quelque chose , pendant le temps qu’ils estoyent à mes leçons. Voila pourquoy ie dis que s’ils m’eussent trouué menteur, ils m’eussent bien rembarré : Car i’auois mis par mes affiches que partant que les choses promises en icelles ne fussent véritables, ie leur rendrois le quadruple. Mais grâces à mon Dieu , jamais homme ne me contredit d’vn seul mot. Quoy considéré , et voyant que ie ne pouuois auoir de plus fidelles tesmoings, ne plus asseurez en sçauoir qu’iceux, i’ay pris hardiesse de te discourir toutes ces choses bien tesmoignées, afin que tu ne doutes qu’elles ne soyent véritables. Et pour te les rendre encores mieux asseurées, ie te feray icy vn catalogue des gens de bien, honorables et doctissimes, qui ont assisté à mesdites leçons (lesquelles ie fis le caresme de l’an mil cinq cens septante cinq) au moins de ceux desquels ie pouray sçauoir le nom et ta qualité : lesquels m’ont asseuré qu’ils seront tousiours prests à rendre tesmoignage de la vérité de toutes ces choses, et qu’ils ont veu toutes les pierres minérales et formes monstreuses, lesquelles tu as veuës à mes dernieres leçons de l’an mil cinq cens septante six , lesquelles i’ay continué , afin d’auoir plus grand nombre de tesmoings.
S'ensuit le catalogue desdits tesmoins qui ont veu les choses susdites au pavanant V impression du Hure ('1).
Et premièrement, Maistre François Choisnyn , et Monsieur de la Magdalene , tous deux Médecins de la Royne de Nauarre.
Alexandre de Campege (2), Médecin de Monsieur le Frere du Roy.
Monsieur Milon (3), Médecin.
(1) Voilà un grand nombre d’habiles médecins , plusieurs chirurgiens célèbres, des grands seigneurs, des gentilshommes, des ecclésiastiques en dignité, des gens de loi, etc., réunis parle goût des connaissances. Voilà, en un mot, le premier Lycée français ouvert; et c’est un potier de terre qui y préside, qui y donne des leçons, qui s’y fait admirer !... (G.)
(2; Ou plutôt Champier [C ampesius] , l’un des descendants de Symphorien Champier, naturaliste célèbre, médecin de^ rois Charles VITI et Louis Xlf ; mort à Lyon en 1539.
(3) Devenu premier médecin de Henri IV.
DES PIERRES
Guillaume Pacard, Médecin de S. Amour, en la Comté de Rourgongne, Diocese de Lyon.
Philibert Gilles, Médecin, natif de Muy, en la Duché de Rourgongne.
Monsieur Drouyn, Médecin , natif de Bretaigne,
Monsieur Clement, Médecin de Dieppe.
lean du Pont, au Diocese d’Aire, Médecin.
Monsieur Misere, Médecin Poiteuin,
lean de la Salle , Médecin du Mont de Marsan.
Monsieur de Pena, Médecin.
Monsieur CoLirlin, Médecin.
Tous ceux cy sus nommez , sont Médecins Doctes.
Monsieur Paré, premier Chirurgien du Roy (1).
Monsieur Richard, aussi Chirurgien du Roy.
Messieurs Paiot et Guérin, Apoticaires à Paris.
Messire Lordin , Marc do Saligny en Bourbonnois, Cheualier de l’Ordre du Roy.
Monsieur d’Albene et l’Abbé d’Albene son frère.
lacques de Narbonne, presenteur de l’Eglise Cathédrale de Narbonne.
Monsieur de Camas, Gentilhomme Prouençal.
Noble homme lacques de la Primaudaye, du pays de Vendomois.
La Roche Larier, Gentil homme de Touraine.
Monsieur Bergeron, Aduocat au Parlement de Paris, homme docte et expert aux mathématiques.
Maistre lean du Clony, Diocese de Renes en Bretaigne, aussi Aduocat en Parlement de Paris.
Brunei de Saint lacques Bearnois, des Salies, Diocese de Dax, licentié és loix.
lean Poirier, escolier en droit, Normand.
Monsieur Brachet d’Orléans et Monsieur du Mont.
Maistre Philippe Oliuin, gouuerneur du Seigneur du Chasteau-bresi, homme docte és lettres.
Maistre Bertolorne, prieur, homme expérimenté és ars.
Maistre Michel Saget , homme de iugement et de bon engin.
Maistre lean Viret, homme expert aux arts etmathematique.
(1) Ambroise Paré, premier chirurgien de Henri II, de François II, de Charles IX et de Henri III. On sait qu’il était huguenot et qu’il échappa comme Palissy au massacre de la Saint-Barthélemy.
DES PIERRES
Or i’ay veu autrefois un Hure que Cardan avoit fait imprimer des subtilitez, où il traite de la cause pourquoy il se trouue grand nombre de coquilles pétrifiées iusques au sommet des montagnes et mesme dans les rochers : ie fus fort aise de voir vne faute si lourde pour auoir occasion de contredire vn homme tant estimé : d’autre costé i’estois fasché de ce que les Hures des autres philosophes n’estoyent traduits en François, comme cestuy là, pourvoir si d’auenture i’eusse peu contredire comme ie contredis à Cardan sur le fait des coquilles lapifiées (I).
Théorique.
Et comment ? voudrois tu contredire à vn tel sçavant personnage, toy qui n’es rien? Nous sçauons que Cardan est vn médecin fameux, lequel a regenté àTolette, et qui a composé plusieurs Hures en langue Latine : et toy qui n’as que la langue de ta mere, en quoy est ce que tu le voudrois contredire ?
Practique. I
En ce qu’il a dit que les coquilles pétrifiées qui estoyent esparses par l’vniuers, estoyent venues de la mer és iours du deluge, lors que les eaux surmontèrent les plus hautes mon- ’ tagnes, et comme les eaux couuroyent toute la terre, les poissons de la mer se dilatoyent par tout l’vniuers, et que la mer i estant retirée en ses limites , elle laissa les poissons : et les poissons portons coquilles se sont réduits en pierre sans changer de forme. Voila la sentence et l’opinion de monsieur Cardan.
Théorique.
Pour certain voila vne fort belle raison , et ie ne sçauroi croire que la vérité ne soit telle.
Practique. '
Si est ce que tu n’as garde de me faire croire vne telle bauasse. Car il est certain que toutes especes d’ames ont quelque connoissance du courroux de Dieu et des mouuements des astres, foudres et tempestes ; et cela se voit tous les iours és ;
(1) Faujas de Saint-Fond remarque que .Jérôme Cardan moiirait à Rome j la même année où Palissy réfutait ses opinions par des démonstrations publiques, à Paris (157.5). Des biograplies ont prétendu que Cardan s’était laissé mourir de faim pour accomplir ce qu’il avait prédit, (|n’il ne passerait pas l’âge de 75 ans.
DES PIERRES
parties maritimes. Il y a plusieurs especes de volailles qui auparauant les tempestes adueneus en la mer se retirent és riuieres douces en attendant que les tourmentes soyent pacifiées, et apres s’en retournent en la mer comme auparauant. Entre lesquels oyseaux il y en a vn genre qui sont blancs et grands comme pigeons, que l’on appelle godants (goélands), qui au temps de tempestes se sçauent retirer és eaux douces. L’on voit communément les porcilles, qui est vn grand poisson, venir és costes de la mer auparauant la tempeste, qui est vn signe qui donne à connoistre aux habitans du pays que la tempeste est prochaine. Et quant est du poisson portant coquille, au temps de la tourmente ils s’attachent contre les rochers en telle sorte que les vagues ne les sçauroyent arracher, et plusieurs autres poissons se cachent au fond de la mer^ auquel lieu les vents n’ont aucune puissance d’esbranler ny l’eau ny le poisson. Voila vne prenne suffisante pour nier que les poissons de la mer se soyent espandus par la terre és iours du Deluge. Si Cardanus eust regardé le liure de Genese il eust parlé autrement : car là , Moyse rend tesmoignage qu’és iours du Deluge, les abymes et ventailles du ciel furent ouuertes, et pleut l’espace de quarante iours, lesquelles pluyes et abymes amenèrent les eaux sus la terre , et non pas le desbordement de la mer.
Théorique.
Mais d’où voudrois tu donc dire la cause de ces coquilles dedans les pierres , si ce n’est par le moyen que Cardanus a escrit?
Si tu auois bien considéré le grand nombre de coquilles pétrifiées, qui se trouuent en la terre, tu connoistrois que la terre ne produit gueres moins de poissons portons coquilles, que la mer : comprenant en icelle les riuieres, fontaines et ruisseaux. L’on voit aux estangs et ruisseaux plusieurs especes de moules et autres poissons portants coquilles , que quand lesdites coquilles sont ietées en terre, si en icelle il y a quelque semence salsitiue elles se viendront à pétrifier.
Théorique.
le ne croiray iamais qu’en la terre se trouue presque autant de poissons portans coquilles que dans la mer, et l’on scait bien qu’il n’y a endroit en la mer qui n’en soit tout rem-
DES PIERRES
ply, et que dans la terre ou és riuieres il n’y en peut auoir qu'en certains lieux bien rarement.
Practique.
Tu t’abuses de penser que par toutes les parties de la mer, il y ait des poissons portans coquilles : car tout ainsi que la terre produit des plantes qui ne sçauroient venir en vn pays comme en l’autre, ainsi que les orangers, figuiers , palmiers, amandiers, et grenadiers, ne peuuent venir en tous pays : aussi en la mer, il y a certaines contrées où l’on pesche des maqueraux, autres contrées où l’on peche des harans, autres contrées des seiches, autres des maigres, et mesmes nous sommes contrains aller quérir des moluës (morues) és terres neuues. Tous poissons portants coquilles se tiennent près des limites de la terre , et viennent en partie des matières salsitiues, qui sont amenées des bords de la terre prochaine de la mer. Et encores ne faut penser trouuer desdits poissons par tous les endroits des bordures de la mer. Il faut donc conclure qu’il y a quelques endroits où les semences des poissons peuuent prendre nourriture, et autres non. Tout ainsi comme des végétatifs. le n’entends pas dire qu’il y a à présent aussi grand nombre de poissons armez en la terre comme il y eut autre fois. Car pour le certain les bestes et poissons qui sont bons à manger, les hommes les poursuyuent de si près qu’en fin ils en font perdre la semence. l’ay veu plusieurs ruisseaux où l’on prenoit grand nombre de lamproyons, qu’à présent l’on n’y en trouue plus. l’ay veu aussi autres ruisseaux où l’on prenoit des escreuisses par milliers, là où l’on n’en trouue plus. l’ay veu des rivières où l’on prenoit du saumon , et à présent ne s’y en trouue plus. Et que la terre ou riuieres d’icelle ne produisent aussi bien des poissons armez comme la mer, ie le prouue par des coquilles pétrifiées, lesquelles on trouue en plusieurs endroits par milliers et millions, desquelles i’ay vn grand nombre qui sont pétrifiées, dont la semence en est perdue , pour les auoir trop poursuyuis. Et est vne chose qui se void tous les iours, que les hommes mangent des viandes desquelles anciennement l’on n’en eust mangé pour rien du monde. Et de mon temps i’ay veu qu’il se fut trouué bien peu d’hommes qui eussent voulu manger ny tortues ny grenouilles, et à présent ils mangent toutes choses qu’ils n’auoyent accoustumé de manger. l’ay veu aussi
DES PIERRES
de mon temps qu’ils ri’eussent voulu manger les pieds , la teste, ny le ventre d’un mouton, et à présent c’est ce qu’ils estiment le meilleur. Parquoy ie maintiens que les poissons armez, et lesquels sont petriOez en plusieurs carrières, ont esté engendrez sur le lieu mesme , pendant que les rochers n’estoyent que de l’eau et de la vase, lesquels depuis ont esté pétrifiez auec lesdits poissons, comme tu entendras plus amplement cy apres, en parlant des rochers des Ardennes (P).
Théorique.
Par ce propos tu n’as rien fait contre l’opinion de Cardan ; car tu n’as pas dit la cause de la pétrification des coquilles.
Pr A CTI QUE.
Aucunes ont esté iettées en la terre , apres auoir mangé le poisson, et estant en terre, par leur vertu salsitiue ont fait atraction d’vn sel generatif, qui estant ioinct auec celuy de la coquille en quelque lieu aqueux ou humide, l’affinité desdites matières estants iointes à ce corps mixte ont endurcy et pétrifié la masse principalle. Voila la raison, et ne faut pas que tu en cherches d’autres. Et quant est des pierres où il y a plusieurs especes de coquilles, ou bien qu’en vne mesme pierre il y en a grande quantité, d’vn mesme genre, comme celles du fauxbourg sainct Marceau lés Paris, elles là sont formées en la maniéré qui s’ensuit, sçauoir est, qu’il y auoit quelque grand réceptacle d’eau, auquel estoit vn nombre infini de poissons armez de coquilles, faites en limace piramidale (2). Et lesdits poissons ont esté engendrez dans les eaux dudit réceptacle, par vne lente chaleur, soit qu’elle soit prouenue par ie soleil au descouuert, ou bien par vne lente chaleur qui se trouue soubs la terre, comme i’ay apperceu estant dans lesdites carrières. le mets ceste difficulté en auant, par ce qu’il y a vne veine de pierre esdites carrières, laquelle n’est que cinq ou six pieds de profond au dessous de la terre, laquelle veine contient autant que toutes les terres de ceste contrée là, et icelle n’a gueres qu’vn pied et demy d’espoisseur, mais elle
(1) C’est là l’opinion contre laquelle on s’éleva avec tant de légèreté au dix-septième et au dix-huitième siècle; mais que la science a Uni par adopter, comme la plus rationnelle et la mieux fondée. Cuvier va jusqu’à regarder ce seul résultat des recherches et des vues ingénieuses de Palissy, comme le premier fondement de la géologie moderne.
(2) Ce sont des bélemnites ou pierres de Lynx.
DES PIERRES
a grande estendue. La cause que ie pense estre la plus certaine est , qu’il y a eu autrefois quelque grand lac , auquel lesdits poissons estoyent en aussi grand nombre que l’on y trouue leurs coquilles : Et parce que ledit lac estoit remply de quelque semence salsitiue et generatiue , iceluy depuis s’est congelé, à sçauoir l’eau, la terre et les poissons. Tu l’entendras mieux cy apres quand ie te parleray des pierres des deserts des Ardennes. Et voila pourquoy l’on trouue communément és rochers de la mer, de toutes especes de poissons portans coquilles. 11 s’ensuit donc que apres que l’eau a deffailly ausdits poissons , et que la terre et vase où ils habitoyent s’est pétrifiée par la mesme vertu generatiue des poissons, il se trouue autant de coquilles pétrifiées dedans la pierre qui a esté congelée desdits vases, comme il y auoit de poissons en icelle, et la vase et les coquilles ont changé de nature, par vne mesme vertu, et par vne mesme cause efficiente, l’ay prouue ce poinct deuant mes auditeurs, en leur faisant monstre d’vne grande pierre que i’auois fait couper à vn rocher près de Soubize, ville limitrophe de la mer : Lequel rocher auoit esté autrefois couuert de l’eau de la mer, et au parauant qu’il fut réduit en pierre, il y auoit vn grand nombre de plusieurs especes de poissons armez, lesquels estants morts dedans la vase, apres que la mer a esté retirée de ceste partie là, la vase et les poissons se sont pétrifiez, La chose est certaine ejue la mer s’est retirée de ceste partie là, comme i’ay vérifié, du temps qu’il y auoit sédition au pays de Xaintonge, lors qu’on y vouloit eriger la gabelle. Car en ces iours là ie fus commis pour figurer le pays des marez sallans ; et estant en l’isle de Rrouë , laquelle fait vne pointe vers le costé de la mer, où il y a encores vne tour ruinee, les habitans du pays m’ont attesté que autrefois ils auoient veu le canal du haure de Brouage venir iusques au pied de ladite tour, et que l’on auoit édifié ladite tour, pour garder d’entrer les piratles et brigands de mer, qui en temps de guerre venoyent bien souuent rafraichir leurs eaux à vne fontaine qui estoit près de ladite tour, et ladite tour s’appelle la tour de Brouë à cause de l’isle où elle est assise, laquelle se nomme Brouë, dont le haure de Brouage a pris son nom. Et pour autant qu’il est auiourd’huy impossible d’aller le long du canal pour aprocher de ladite tour, l’on connoist par là que la mer s’est retirée de celle
DES PiERKES.
conlree, et qu’elle peut auoir autant gaigne en vn autre endroit : comme ainsi soit , que près la coste d’Aluert, gueres loing du passage de Maumusson , qui est si fort dangereux, les habilans du pays disent auoir passé autrefois de liesse d’Aluert en l’isle d’Oleron , en ayant mis seulement vne leste de chenal ou de bœuf à vn petit fossé , ou autrement petit bras de mer, qui se ioignoit des deux bouts à la grand mer. El aujourd’huy les nauires de quelque grandeur qu’elles soyent, passent par là pour le plus court chemin de Bordeaux à la Rochelle , ou en Bretaigne, en Pdandres et en Angleterre ; et au parauant il falloit tourner alentour de l’isle d’Oleron. yoila vn tesmoignage comment la mer se diminuant d’vne part , accroist d’autre part. Dont i’ay pris tesmoignage que le rocher qui est tout plein de diuerses especes de coquilles a esté autrefois vases marins , produisans poissons. Si aucuns ne le veulent croire, ie leur monslreray ladite pierre, pour couper broche à toutes disputes. Et par ce qu’il se trouue aussi des pierres remplies de coquilles, iusques au sommet des plus hautes montagnes, il ne faut que tu penses que lesdites coquilles soyent formées, comme aucuns disent que nature se iouë à faire quelque chose de nouueau. Quand i’ay eu de bien près regardé aux formes des pierres, i’ay trouué que nulle d’icelles ne peut prendre forme de coquille ny d’autre animal, si l’animal mesme n’a basti sa forme ; parquoy te faut croire cpi’ü y a eu iusques au plus haut des montaignes des poissons armez et autres, qui se sont engendrez dedans certains cassars ou réceptacles d’eau, laquelle eau meslee de terre et d’vnsel congelatifetgeneratif, le tout s’est réduit en pierre auec l’armure du poisson, laquelle est demeuree en sa forme. Et ne faut pas que tu m’allegues qu’il faudrait donc que l’eau des pluyes eust auec soy quelque substance saisi tiue et generatiue, et ne faut point que tu doutes de ce ; car si autrement estoit, les crapaux et grenouilles, qui tombent bien sourient auec les pluyes ne pourraient eslre engendrez en l’air; d’autre part tu vois souuent des murailles bien hautes, où il y aura des arbrisseaux et herbages, qui n’auront esté produits ny engendrez sinon des semences et humeurs apportées par les pluyes , et si les pluyes n’apportent auec elles quelque substance generatiue, elles ne pourroient aider à l’accroissement des semences, et mesmes les fruits arrousez d’vne eau qui ne fut point salee ,
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viendroyent soudaiti en pourriture. C’est la raison, pourquoy ie t’ay dit que le sel est la tenue et mastiq generalif et con- j seruatif de toutes choses : ie n’ay pas pourtant dit que tous sels fussent poignans et mordicatifs : tu trouueras que toutes coquilles petrifiees sont plus dures que non pas la masse de la pierre où elles sont , et ce pour cause qu’il y a plus de matière salsitiue. Or combien que par cy deuant i’aye assez desconfit l’opinion de Cardan , sur le fait des pierres monstreuses, si est ce que ie suis délibéré de donner plus amples preuues de mon opinion contraire à la sienne , et ce d’autant qu’il y a bien peu d’hommes qui ne disent auec luy que les coquilles des poissons pétrifiez, tant és montagnes qu’és vallees , sont du temps du Deluge, pour à quoy résister et prouuer le contraire, i’ay fait plusieurs figures de coquilles pétrifiées, qui se trouuent par milliers és montagnes des Ardennes, et non seulement des coquilles, ains aussi des poissons , qui ont esté pétrifiez auec leurs coquilles. Et pour mieux faire entendre que la mer I n’a point amené lesdittes coquilles au temps du Deluge, ie te monstreray présentement la figure d’vn rocher qui est esdites ! Ardennes , près la ville de Sedan , auquel rocher et en plu- | sieurs autres , il se trouue des coquilles de toutes les especes | figurées en ce papier : depuis le sommet de la montagne ius- j ques au pied d’icelle, combien que ladite montagne soit plus 1 haute que nulle des maisons ny mesme le clocher dudit Se- ? dan , et les habitans dudit lieu coupent iournellement de la j pierre de ladite montagne , pour bastir, et en ce faisant il se i trouue desdites coquilles aussi bien au plus bas comme au plus haut , voire encloses dedans les pierres les plus contiguës ; ie puis asseurer en auoir veu d’vn genre qui contenoit seize poulces de diamètre. le demande maintenant à celuy qui tient l’opinion dudit Cardanus , par quelle porte entra la mer pour apporter lesdites coquilles au dedans des rochers les 1 plus contigus '? le t'ay cy dessus donné à entendre que lesdits poissons ont esté engendrez au lieu mesme où ils ont changé de nature , tenans la mesme forme qu’ils auoyent estans viuans. Parquoy ie repeteray le mesme propos, disant que ■ dedans les rochers susdits se trouuent plusieurs fosses, conca- ' uitez, et réceptacles d’eau, qui entrent par les fentes desdits * rochers, descendant du haut en bas, et en descendant l’on connoist euidemment qu’elles se pétrifient en la forme des
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eaux glacées, qui coulent du haut des montagnes en bas. Il faut donc conclure que auparauant que cesdites coquilles fussent pétrifiées , les poissons qui les ont formées estoyent viuans dedans l’eau qui reposoit dans les réceptacles desdites montagnes , et que depuis l’eau et les poissons se sont pétrifiez en vn mesme temps , et de ce ne faut douter. Es montagnes desdites Ardennes se trouue par milliers des moules pétrifiées , toutes semblables à celles qui sont viuantes dans la riuiere de Meuse, qui passe près desdites montagnes. l’ay contemplé autrefois les habitations des huistres de la mer Oceane ; mais ie ne vis oriques les huistres naturelles ne leurs coquilles en plus grande quantité qu’il s’en trouue en plusieurs des rochers d’Ardenne : lesquelles combien qu’elles soyent pétrifiées, si est-ce qu’elles ont esté animées, et cela nous doit faire croire qu’en plusieurs contrées de la terre les eaux sont salées , non si fort comme celles de la mer : mais elles le sont assez pour produire de toutes espèces de poissons armez. Et faut croire ce que i^’ay dit cy deuant , que tout ainsi comme la terre produit des arbres et des plantes, d’vne espece en vne contrée, et en l’autre contrée elle en produit d’vne autre espece : et comme aucuns champs produisent de la feuchere, et autres des yebles, et autres chardons et espines : aussi la mer produit des genres de poissons en vn endroit qui ne pourroyent viure en l’autre. Il est certain que les huistres, les moules, auaillons, pétoncles et sourdons et toutes especes de burgaulx , qui ont leurs coquilles en façon de limace, toutes ces especes , dy-ie, se tiennent és rochers limitrophes de la mer, ce que les autres especes de poissons ne font pas. Ceux qui vont pescher les moules à trois ou quatre cents lieues me seront tesmoings de ce que i’ay dit. Et comme les orangers , figuiers , oliuiers et espiceries ne pourroyent viure és pays froids, en cas pareil les poissons ne viuent sinon és lieux là où il a pieu à Dieu de ietter la semence de leur génération et nourriture , comme ainsi soit que i’ay dit cy deuant qu’il a fait des semences des métaux et de tous minéraux, et des végétatifs. Risques icy ie n’ay parlé que des coquilles pétrifiées , et ainsi que ie cherchois et m’enquerois de toutes parts des lieux où i’en pourrois recouurer pour le tesmoignage de mes conclusions, il me fut dit qu’au pays de Valois, près d’un lieu nommé Venteul , il
DES PIERRES
y auoit grande quantité de coquilles pétrifiées, qui me causa me (ransporter sur ledit lieu , près d’un hermitage ioignant la montaigne dudit lieu , auquel ie trouuay grand nombre de diuerses especes de coquilles de poissons semblables à celles de la mer Oceane et autres. Car parmi icelles coquilles s’entreuue de pourpres et de bucines de diuerses grandeurs, bien souuent d’aussi longues que les iarnbes d’un homme, lesquelles coquilles n’ont point esté pétrifiées, ains sont encores telles comme elles estoyent quand le poisson estoit dedans ; qui te doit faire croire qu’il y a autrefois eu des eaux en ce lieu là , qui produisoyent les poissons qui ont formé les dites coquilles: mais d’autant qu’il y a eu faute d’eau commune et d’eau generatiue , la montagne ne s’est peu lapifier, ains est demeurée en sable , et si ladite montagne se fut pétrifiée comme celle des Ardennes et plusieurs autres, lesdites coquilles se fussent aussi pétrifiées, et en quelque endroit que la roche eust esté coupée, icelles se fussent trouuées incastrées au dedans d’icelle roche, en pareille forme que tu voids celles des carrières de sainct Marceau lés Paris. Depuis auoir veu ladite montagne i’ay treuué vne autre montagne, près la ville de Boissons, où il y a par milliers de diuerses especes de coquilles pétrifiées, si près à près l’vne de l’autre que l’on ne sçauroit rompre le roc d’icelle montagne en nul endroit, que l’on ne trouue grande quantité desdites coquilles , lesquelles nous rendent tesmoignage que elles ne sont venues de la m,er, ains ont généré sur le heu, et ont esté pétrifiées en mesme temps que la terre et les eaux où elles habitoient furent aussi pétrifiées. Quelque temps après que i’eus recouuert plusieurs coquilles et poissons pétrifiez, ie fus d’auis de réduire ou mettre en pourtraiture ceux que i’auois trouué lapifiez, pour les distinguer d’auec les vulgaires, desquels l’vsage est à présent commun : mais à cause que le temps ne m’a voulu permettre mettre en execution mon dessein lors que i’estois en telle deliberation, ayant différé quelques années le dessein susdit, et ayant tousiours cherché en mon pouuoir de plus en plus les choses pétrifiées, enfin i’ay trouué plus d’especes de poissons ou coquilles d’iceux, pétrifiées en la terre, que non pas des genres modernes, qui habitent en la mer Oceane. Et combien que i’aye trouué des coquilles pétrifiées d’huistres , sourdons , auaillons, iables, mondes, d’ailes, couleleux, pétoncles, chas-
DES PIERRES
taignes de mer, escreuices, biirgaulx, et de toutes especes de limaces, qui habitent en ladite mer Oceane , si est-ce que i’en ay trouué en plusieurs lieux , tant és terres douces de Xaintonge que des Ardennes, et au pays de Champagne d’aucunes especes , desquelles le genre est hors de nostre connoissance , et ne s’en trouue point qui ne soyent lapifiées: parquoy i’ay osé dire à mes disciples que Monsieur Belon et Rondelet auoyent pris peine à descrire et figurer les poissons qu’ils auoyent trouuez en faisant leur voyage de Venise, et que ie trouuois estrange qu’ils ne s’estoyent estudiez à connoistre les poissons qui ont autrefois habité et généré abondamment en des régions, desquels les pierres où ils ont esté pétrifiez en mesme temps qu’elles ont esté congelées, nous seruent à présent de registre ou original des formes desdits poissons. Il s’en treuue en la Champagne et aux Ardennes de semblables à quelque espece d’aucuns genres de pourpres, de buccines, et autres grandes limaces, desquels genres ne s’en trouue point en la mer Oceane, et n’en void on sinon par le moyen des Nautonniers , qui en apportent bien souvent des Indes et de la Guinee. Voila pourquoy i’ay conneu qu’en plusieurs et diuers endroits des terres douces il y a eu autrefois habitation et génération desdits poissons, et ce d’autant, comme i’ay dit , qu’il s’en trouue aucuns qui ne sont encores petnfiez , parce qu’ils ne le peuuent^uoir esté à cause que la terre où ils viuoyent est encores terre , ou pour mieux dire sable. Mais les autres qui se trouuent dedans les pierres des montagnes se sont pétrifiez lors que le lieu où ils habitoyent s’est conglacé, sçauoir est, l’eau et la vase, et tout ce qui y estoit , comme ie t’ay dict tant de fois, pour te le mieux faire entendre. Tu verras en mon cabinet, que i’ay dressé pour cela, plusieurs formes desdits poissons, de ceux qui sont armez : par ce qu’il s’en trouue bien peu d’autres de pétrifiez : à cause que les parties plus tendres se putrifient au parauant estre pétrifiez : et qu’ainsi ne soit i’ay trouué plusieurs escailles ou armures de locustes et escreuices pétrifiées , qui estoyent séparées l’vne d’auec l’autre, pour cause de la putréfaction qui estoit suruenue en la chair, auparauant la pétrification : toutesfois i’ay trouué aux montagnes des Ardennes de ces grands moules , qui habitent communément es estangs , que le poisson estoit aussi bien pétrifié comme la coquille.
DES PIERRES
Et par ce que nous sommes sur le propos des pierres, il faut poursuyure premièrement les formes d’icelles, et en cherchant la cause i’ay trouué que le cristal prend sa forme dedans Peau, et que autrement il n’y auroit aucunes formes de pointes ny faces, comme l’on void qu’il se trouue audit cristal, le trouue aussi que toutes marcassites et minéraux ayant quelque forme pentagone, triangulaire, quadrangulaire , ou hexagone, sont toutes foruiees au dedans de l’eau, comme i’ay dit cy dessus, qu’il se trouue des pierres de mine de fer formées à pointes. Au dedans des carrières où l’on tire l’ardoise aux pays d’Ardennes, il se trouue dedans Peau, parmy les ardoises, vnegrande quantité de marcassites quarrées naturellement, formées cà quatre quarres, ou faces polies et égalés en grandeur, etles- (lites marcassites sont de couleur de fer ou de plomb, assez uisantes. l’en ay veu des autres cpii ont sept ou huit faces formées naturellement comme les susdites. Il y a vn certain personnage qui m’a asseuré qiPil s’en trouue au pays de Languedoc et de Prouence, que chacune desdites marcassites portoit en soy trente six faces diuisées par esgales parties. Or toutes ces formes ne se font ny ne se peuuent faire sinon dedans Peau. Nous voyons aussi que le sel qui est congelé dedans Peau , si on le laisse congeler sans le mouuoir, il prendra quelque forme pentagone ou quadrangulaire ; comme i’ay dit du salpestre. Mais quand est des cailloux et autres pierres particulières, qui n’ont aucune forme diuisée, elles prennent leur forme selon la forme du trou ou réceptacle où les matières seront arrestées , et où elles se congèlent : Et de ce genre de pierre et cailloux , il s’en forme tous les iours : car quand ce vient sur la fin de Pesté , que les herbes, pailles et foins, et autres herbages commencent à pourrirpar les champs, les eaux des pluyes ramassent et font découler le sel végétatif, qui est esdites pailles et herbes, et en tous végétatifs qui seront consumez és chaleurs , et estant ainsi dissoult et liquide en la terre , iceluy mesme cause la génération de nouuelles plantes et de pierres. Et ce genre de pierres se font communément selon la grandeur de la matière, par fois grandes et par fois petites, et par fois aussi menues que le sable selon le peu de matière qui se présentera. Quant est des grandes pierres contiguës i’en ay assez parlé dés le commencement, il y a vue autre espece de pierres desquelles on fait des meules pour
DES PIERRES
aiguiser toutes especes de tranchaus. Si tu regardes de bien près, et considérés la rudesse de ces pierres, tu trouueras qu’elles estoyent premièrement formées en sable, et apres que le sable a demeuré quelque temps en la terre, il est aduenu que par l’action des pluyes, ledit sable s’est embibé d’eaux et sels congelatifs, qui ont rassemblé et ioinct ensemble tous ces petits grains de sable en vue grande pierre , et d’autant que le sable est d’vne eau plus pure que non pas la seconde génération de la pierre, c’est la cause pourquoy il est plus dur que non pas la masse seconde, et de là vient que la dite masse estant plus tendre , se mine et gaste en aiguisant les ferremens : ainsi les grains de sable demeurent toiisiours plus hauts, et les concauitez qui sont entre lesdits grains, causent vne aigreur et rudesse à la meule, d’où vient sa puissance et action d’aiguiser les outils. Et ce qui m’a donné connoissance de ces choses est qu'vn iour i’achetay vn plein muy de sablon d’Estampes, et en le tamissanf ou sassant ie trouuois plusieurs pierres formées dudit sablon, en telle sorte attachées l’vne à l’autre par la liqueur seconde qui auoit mastiqué ledit sable que l’on voyoit euidemment que lesdites pierres estoyent formées dudit sablon. Voila comment de degré en degré ie suis paruenu à la connoissance de ces choses. Il y a vn autre genre de pierres qui ne tiennent aucune forme, ains sont contiguës comme les pierres des carrières , et ce genre là ne peut estre engendré qu’il ne soit pour le moins aussi dur que marbre. Ce sont les pierres qui sont engendrées des terres argileuses lesquelles sont bien souuent reduittes en marbre , iaspe , et en cassidoine , et autres telles pierres dures. Mais parce que i’ay vouloir de traiter à part les duretez , pesanteurs et couleurs, ie garderay ce propos pour en traiter quand le temps se présentera , et poursuiuray à parler des formes, desquelles i’ay bonne connoissance.
Quant est du bois pétrifié, il tient sa forme comme auparauant : il y a plusieurs especes de fruicts lesquels estans lapifiez tiennent la mesme forme qu’au parauant- i’ay perdu vne poire pétrifiée autant bien formée qu’elle estoit deuant avoir changé sa substance. l’ay encores dans mon cabinet vne pomme de coing, vne figue, et vn naueau pétrifiez, tenant la mesme forme qu’ils auoyent auant cju’estre lapifiez. Monsieur Race, Chirurgien fameux et excellent m’a monstré vn cancre tout entier pe-
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trifiè, il m’a aussi monstré vn poisson pétrifié, et plusieurs plantes d’vne certaine herbe, aussi pétrifiée. l’ay veu aussi plusieurs chastaignes marines pétrifiées sans auoir rien perdu de leur |
forme. Il y a en la ville d’Angers vn maistre Orfeure, nommé j
Marc Thomaseau , lequel m’a monstré une fleur réduite en [
pierre chose fort admirable, d’autant que l’on voit en icelle le dessous et dessus des parties de la fleur les plus tenues et déliées. Fay trouué vne minière de terre argileuse en laquelle ' y a vn nombre infiny de pierres de marcassites métalliques de plusieurs grandeurs, les vnes grandes comme la palme de ' la main, les autres comme iocondales et testons , lesquelles m’ont instruit en la philosophie beaucoup plus que non pas Aristote ; Et c’est d’autant que ie ne puis lire en Aristote et Fay bien leu ausdiles marcasites , et ay entendu par icelles que les matières generatiues des métaux estoyenP fluides, liquides et aqueuses, et cela ay-ie conneu en contemplant leurs |
formes : d’autant Qu’elles sont formées en telle sorte que si |
quelqu’vn auoit ietté de la cire fondue en bas en assez bonne |
quantité , et comme la première seroit iettée en plus grande ;
abondance que la seconde, et estant iettée tousiours en diminuant le premier iet, en se conglaçant feroit vne forme plus euasée que le second, et le second plus euasée que le tiers, et i
cela se feroit à cause de la diminution de la matière. Car ie i
voyois euidemment dedans lesdites marcassites que les goûtes [ qui tomboyent les dernieres monstroyent vn signe de defail- i lance de matière : Cela ne se peut aisément entendre sans ; voir la chose mesme : parquoy tu la pourras venir voir en mon cabinet. Il y a beaucoup d’autres pierres qui sont formées selon le suiet qu’ils ont pris , comme quelques autres pierres que i’ay veuës que l’on nomme Pierre d’Aigle. Quelque chose que l’on en die , ie croy que ce n’est autre chose qu’vn fruit lapifié, et ce qui iouë dedans est le noyau, qui estant amoindry quand on secouë ladite pierre , ledit noyau frappe des deux costez d’icelle. Voila comment les pierres peuuent auoir diuerses formes par diuers suiets : lesquelles choses nous sont inconnues par faute d’y regarder. Plusieurs ^ m’ont certifié qu’il y a vn lac à Rome nommé Thioli, duquel | les eaux qui passent par les riuages d’iceluy s’attachent et congèlent contre les herbages et autres choses pendantes sur les bords desdits riuages, i'ây veu plusieurs desdites pierres, qui
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ont esté apportées du lac susdit , qui sont fort blanches et belles, à cause des pores et concauitez percées et spongieuses et embrouillées par diuerses formes, que les herbes leur ont causé. le feray fin au propos des formes , et parleray de la cause des couleurs.
Il y a un grand nombre de matières qui causent les couleurs des pierres, et plusieurs d’icelles sont inconnues au^ç hommes : Toutefois fexperience , qui de tout temps est maistresse des ars, m’a fait connoistre que le fer, le plomb, l’argent et l’antimoine , ne peuuent faire autres couleurs que iaune. Ayant donc vne telle certitude ie puis asseurement dire , que plusieurs pierres iaunes ont pris leurs teintures de l’vnd’iceux minéraux : l’entens quand les eaux passent pardes terres esquelles y a de la semence desdits minéraux , ayans apporté auec elles de laditte substance, laquelle aura actionné en la couleur et en la congélation ; parce que toutes ces matières métalliques sont salsitiues , et comme i’ay tant de fois dit, il ne se fait point de congélation sans sel; aussi laditte teinture à esté faite dés le temps de l’essence de la pierre, au parauant que les matières fussent endurcies. le comprens entre les pierres iaunes , les pierres rares aussi bien que les communes, comme la Topasse. le mets aussi au rang d’icelles le sablon , duquel il se trouue grande quantité de couleur iaune. Voilà l’vne des causes des pierres iaunes. Il y a vne autre cause bien fort certaine et véritable, que les bois qui sont pourriz en terre, ayans rendu par dissolution et putréfaction le sel qui estoit en eux , et que les eaux et les matières congelatiues (par vne deOuxion qui se fait és temps de pluyes, le sel dudit bois amenant auec soy sa teinture) causent la congélation et la couleur de quelque pierre, qui sera formée au premier réceptacle, là où telle matière fluide se viendra reposer ; et de ce n’en faut douter, car ie sgay que le verre iaune, que l’on fait en Lorraine, pour les vitriers, n’est fait d’autre chose que d’vn bois pourry, qui est vn tesmoignage de ce que ie dy, que le bois peut teindre le bois en iaune ; si tu as regardé autrefois des ais, ou du plancher et autres pièces , et que le bois soit verd , et qu’ils soyent fraischement siez, s’ils vient à pleuuoir dessus, tu verras que l’eau qui degoute vers la partie pendante sera jaune. Il y a aussi plusieurs especes d’herbes et plantes qui peuuent teindre les matières des-
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quelles les pierres sont formées ; entre les autres la paille d’auoine a auec soy vne teinture fort iaiine. L’Absinthe Xaintonnique a sa teinture fort iaune ; l’on sçait aussi que les teinturiers se servent d’vne herbe qu’ils appellent Gaude , de laquelle ils font leurs iaunes.
le ne connois ny plante, ny minerai, ny aucune matière qui puisse teindre les pierres bleues ou azurées, que le saphre , qui est vne terre minérale, extraite de l’or, argent et cuiure, lequel a bien peu de couleur autre que grise, tirant vn peu sur le violet : toutesfois quand ledit saphre est fait vn corps auecques les matières vitreuses, il fait vn azur merueilleusement beau : par là peut on connoistre que toutes pierres ayans couleur d’azur, ont pris leur teinture dudit saphre. Et afin que tu ayes asseurance certaine de ce que ie di, considéré vn peu les pierres que l’on nomme lapis lazuli, lesquelles sont d’vne couleur d’azur, autant viue qu’il en est point au monde, et parmy lesdites pierres se treuuent plusieurs veines et petites estincelles d’or; aussi se treuue en plusieurs endroits d’icelle du verd ressemblantau chrysocolla des anciens, que nous appelons auiourd’huy borras (borax). Ceux qui font auiourd’huy ledit borras le font blanc ]Tar quelque industrie qu’ils tiennent bien secrette. Le borras des anciens qu’ils nomment chrysocolla , estoit pris és canaux d’eau qui distiloit des minières de cuiure et de saphre. Et d’autant que ie t’ay dit tant de fois qu’il y auoit du sel és métaux, et que leur congélation estoit faite par la vertu dudit sel , tu as à présent à noter ce poinct sur tous les autres , qui est que le chrysocolla ou borras n’estoit autre chose qu’vn sel que les eaux auoyent pris en passant par les minières d’airain ; et les eaux douces des pluyes estant sorties et acheminées hors des minières ayant attiré ledit sel, s’exaloyent, et s’estant exalees le fixe demeuroit, qui estoit le sel lequel se congeloit le long des canaux extérieurs, là où les eaux l’auoyent amené : estant ainsi congelé on s’en seruoit à souder l’or et l’argent et le cuiure. Or note donc que ce chrysocolla n’estoit verd sinon à l’occasion du sel coperose, qui auoit engendré la minière de cuiure. Ce n’estoit pas mon propos de parler en cest endroit des couleurs erdes , ains de celles d’azur : mais d’autant que dedans le lapis lazuli , il se trouue du verd, ie ne pouuois eschaper que ie ne pai'lasse des deux ensemble. Par là tu peux connoistre
DES PIERRES
que le saphre se prend dedans les minières d’or el de ciiyure : Car s’il n’y auoit de l’or en la minière dudit saphre , il ne se trouueroit pas dedans le lapis, et s’il n’y auoit du cuiure, il ne s’y trouueroit pas du verd. Voila comment les matières sont colligées et comment de degré en degré les occasions se présentent de produire tousiours la vertu des sels.
THEORIQUE
U me semble que ton propos est fort loing de vérité , et ce d’autant que tu dis que le saphre cause vne tant belle couleur au lapis, et tontesfois tu dis que ledit saphre n’a point la couleur viue ny belle : comment donques se pourroit faire cela ? le saphre pourroit il bien donner ce qu’il n’a point?
PRACTIQUE
Pour certain ton argument est assez bien fondé ; tontesfois ie suis bien certain que le verre d’azur se fait de saphre, et sçay bien aussi qu’auparauant qu’il soit fondu auecles matières vitreuses il n’a point de couleur : Aussi ie sçay bien que l’herbe salicor luy baille sa viue couleur : combien qu’il n’aye nulle couleur, non plus que le sel commun, c’est à dire il le fait fondre ou liquéfier auecques le caillou» ou sable : et sçay bien aussi que les trois matières ensemble font vn fort bel azur , ie di apres que les matières sont liquéfiées , et de rechef endurcies , et formées en telles formes des vaisseaux de verre qu’on les veut employer.
Théorique.
l’ay ici deux arguments à le proposer à l’encontre de ton dire, en premier lieu tu dis que ie sel de salicor cause de faire deuenir le saphre en couleur d’azur, et puis tu dis que cela se fait à force de feu. Voila donc comment le lapis lazuli ne peut prendre sa couleur par ces deux moyens, d’autant qu’au lieu où ledit lapis est trouué il n’y a ny feu ny salicor.
Practique.
A ce ie respond , que le sel de vitriol fait en la terre, ce que le salicor fait au feu des verriers. Quant à la décoction ce n’est pas chose estrange de voir faire plusieurs décoctions en la matrice de la terre. Car elle se fait en toutes espe es de pierres et métaux, et mesmes és terres argileuses , celles qui sont noires en vn temps deuiennent blanches en vn autre temps.
D]{S PIEUKES
Et veux tu conclure par là qu’il n’y a aucune inaticre qui puisse faire la couleur d’azur que le saphre?
Practique.
le n’en connois point d’autre.
THEORIQUE
Tu n’y entends doncques rien : car on void bien que le lapis et le saphir sont de couleur d’azur bien viue, et toutesfois la Turquoise tire plus sur l’azur que nulle autre couleur ; ce neantmoins il y a grande différence ' car elle tient vn peu de la couleur verde : d’autre part le saphir a vn corps diafane , et la Turquoise et le lapis ont vn corps ténébreux. le prouue par là que ces couleurs differentes ne se peuuent Irouuer en vn mesme suiet.
Practique.
Tu t’abuses : car la cause que le saphir est transparent et diafane, c’est parce qu’il a esté formé de matières aqueuses, pures et nettes mais il n’est pas ainsi du lapis : Car auec les matières d’iceluy , il y a de la terre entremeslée, laquelle luy rend sa couleur obscure. Aussi ledit lapis en est beaucoup plus foible, comme l’on peut voir qu’il y a plusieurs veines, à l’endroit desquelles il ne peut prendre si beau pollissement a l’vn endroit comme à l’autre : les petites veines d’or et les parties verdes qui y sont rendent tesmoignage que les matières de son essence estoyentmal entremeslées. Quant est de la Turquoise, il faut prendre le mesme argument, sçauoir est qu’il y a de la terre qui luy rend son corps tenebreux , et ce qui luy cause vn peu de verdeur n’est autre chose que quelque substance de cuiure entre-meslée auec les autres matières. Voila comment il faut tousiours donner l’honneur de toutes couleurs d’azur au saphre , comme principal fondement, les pierres qui tiennent ue couleur de pourpre sont de semblables matières , sauf qu’il y a quelque espece de matière rouge, qui fait tourner l’azur en couleur purpurée.
Théorique.
Tu dis ne connoistre aucune matière qui puisse faire l’azur que le saphre, et toutesfois il y a quelques vns qui en font auec du cuiure.
Ce n’est pas selon nature s’ils le font , c’est par accident.
DES PIEURES.
Théorique.
Et comment pourrois tu soustenir qu’il n’y aye que le sapiire qui puisse faire l’azur, attendu que nous voyons tant de milliers de Heurs bleues, et entre les autres la tlambe (l’iris), de laquelle on fait de la couleur bleuëS'
PRACTIQUE
Tu responds mal a propos ; car ie te parle des couleurs des pierres, et tu me responds des couleurs des peintres. Il a bien à dire des couleurs rnineralles aux couleurs qui se font d’herbes : Car toutes celles qui se font d’herbes sont de peu de durée, comme le saphran, le verd de vessie, le tournesol, et autres telles couleurs. Mais celles des pierres qui viennent des minières , ou qui sont faites des métaux calcinez ne peuuent perdre leur couleur.
Théorique.
Quelque beau argumenteur que lu sois, si est ce que tu t’es pris à ce coup, en telle sorte que tu ne te sçaurois iustitier : d’autant que par cy deuant tu m’as dit que les pierres iaunes pouuoyent prendre leur teinture des bois pourris et de diuerses especes d’herbes et à presentHu dis tout le contraire.
Practique.
Ce que i’ay dit est bien dit, et ne suis pas prest de m’en desdire. Quand ie t’ay dit que les pierres pouuoyent estre teintes quelquefois de bois pourris et des herbes , ie ne t ay pas dit que la pierre pouuoit estre teinte apres que les matières sont endurcies : Mais bien t’ay-ie dit que lors que les matières sont liquides et fluentes qu’elles peuuent estre teintes de quelque bois ou espece d’herbes , et les matières apres estants endurcies peuuent retenir lesdites couleurs : et la cause pourquoy elles ne peuuent perdre leur couleur, comme celles des peintres, c’est parce qu’elles sont encloses en la masse, et d’autant que l’aër ny le vent ne peuvent pénétrer ladite masse, les couleurs y sont conseruées. Si lu interroges les peintres sur le fait des couleurs qui sont faites d’herbes, ils te diront qu’elles sont suiectes à s’esuenter; et pour mieux entendre ce fait, considéré vn doublet, tu trouueras aucuns lapidaires qui feront de fort belle couleur de ruby et de grenad , de quelque sang de dragon ou autre matière, et ayant taillé deux pièces de cristal ils en teindront vne de ceste couleur rouge, et puis mastiqueront l’autre dessus icelle, et ainsi ce rouge sera con-
DES PIERRES
senié en sa beauté entre les deux pierres : autrement il ne pourroit garder sa couleur. En pareille sorte les pierres naturelles gardent leurs couleurs encloses en icelles. J’ay encores : à te proposer deux arguments sur ce fait, l’vn est quand ie t’ay dit que les couleurs des pierres se peuuent prendre quelquefois des bois et des plantes, ie ne t’ay pas parlé des fleurs, | car les couleurs des fleurs sont de peu de durée , comme l’on i voit que les roses , les œillets et autres fleurs perdent leurs \ couleurs en vn instant ; Mais il n’est pas ainsi des couleurs f qui procèdent des bois pourris : Car ie t’ay dit cy dessus que i le bois pourry sert à faire du verre iaune. C’est autant que si i ie disois que la teinture du bois s’est fixée en sa putréfaction j et ne se peut perdre pour ceste cause, à l’extreme chaleur du i fourneau, chose admirable. Semblablement il y peut auoir i plusieurs simples , desquels la teinture se peut fixer. Or voicy ^ à présent le second argument qui est fort notable. Si tu me [ mets en auant que les teintures des végétatifs ne peuuent estre \ fixes, ie t’allegueray ce que dessus, que le bois pourry fait le | verre iaune. Et partant que tu ne te veuilles contenter d'vne | telle preuue, ie te diray qu’entre toutes les pierres de couleur, il s’en trouuera bien peu desquelles la teinture soit fixe, l’ay fait calciner plusieurs fois du marbre noir, des cailloux, | et pierres noires , et autres de diuerses couleurs , comme* | iaspe, cassidoine, et marbre figurez ; Maisie n’entrouuay ia- • mais que les couleurs ne se perdissent au feu : et combien i que l’agate et cassidoine ne se peuuent calciner, ains se vitri- | fient , si est ce qu’estans examinées par le feu , elles perdent | toutes leurs couleurs ; parquoy il ne faut plus douter que les | végétatifs ne puissent donner quelque couleur en la matière I des pierres , au parauant qu’elles soyent endurcies , comme i’ay dit vne autrefois. Quant est des emeraudes, il ne faut point douter que les couleurs d’icelles ne soyent causées de la coperoze, c’est à dire de quelque eau pure, qui a passé | par les minières du cuiure et de coperoze. Quant est des pierres noires, leur teinture peut estre causée par diuers moyens et de plusieurs sortes. Nous auons plusieurs arbres desquels la teinture est noire , aussi bieo comme des noix de galle , i entre autres les noires , les aulnes ou vergnes apportent ' teinture noire; estant pourris en terre leur teinture pieut estre retenue pour seruir quelquefois à la génération des pierres :
DES PIERRES
pour le moins la terre là où ils pourriront en sera teinte de noir. Eay aussi plusieurs fois contemplé que les pierres sont bien souuent de la couleur de la terre où elles ont esté engendrées , et celles qui sont dedans les sables sont aussi bien souuenl de la couleur des sables où elles sont trouuées : Toutesfois il se trouue bien souuent des pierres blanches dedans les terres noires , et cela vient à cause que les matières d’où elles ont esté formées, ont changé de couleur en leur décoction, ce qui aduient bien souuent à plusieurs minéraux , et generalement à tous les fruits de la terre, lesquels ont autre couleur à leur maturité que non pas à leur commencement. Quant est des couleurs des marbres figurez , iaspes, porphyres, serpentins, et autres telles especes, leurs couleurs sont causées par diuers egousts d’eau qui tombent du haut de la terre , iusques au lieu où lesdites pierres se forment ; les eaux venant de plusieurs et diuers endroits de la terre, en descendant elles apportent auec elles ces diuerses couleurs , qui sont esdittes pierres. Car ainsi qu’une partie de l’eau, en passant, trouuera quelque minière d’airain ou de copperoze, elle fera des taches verdes sus la pierre, tombant goutte à goutte sus icelle. Autres gouttes tomberont à mesme instant qui passeront par quelques minières de fer, et tombans (comme i’ay dit) sur le réceptacle où laditte pierre se formera, lesdittes gouttes se congèleront en iaune. Autres gouttes porteront autres couleurs diuerses, qui causeront plusieurs figures ausdites pierres.
Théorique.
Si ainsi estoit comme tu dis , les figures seroyent toutes rondes, comme le porphyre : mais quoy , nous voyons aux iaspes, marbres, et pierres mixtes, des figures faites par idees estranges : cela monstre bien qu’elles ne se font pas par vue eau desgouttante, comme tu dis.
Practique.
Si tu eusses esté à mes leçons, tu eusses bien conneu que ce que ie te dy est vray : car il y auoit plusieurs hommes vu peu plussçauans que toy, ce neantmoinsie leur fis connoistro que la vérité est telle que ie te dy, et n’y eust iamais homme qui me sçeut contredire. Vray est que pour leur faire entendre mon dire i’en fis vne figure en leur presence. Il est vray que si les gouttes qui tombent du haut en bas se congeloyent
DES PIERRES
soudain qu’elles sont tombées , elles ne seroyent autre figure tfue ronde, selon la grosseur de la goutte qui tornberoit : mais d’autant que la matière qui se conglaçant fait quelques bosses, les matières qui tombent de plusieurs endroits tout en vu coup, trouuant la place bossue, sont contraints de se couler en la vallée : et ainsi que trois ou quatre pisseures d’eau di-' uerses en couleurs, tomberont sur vne bosse ou petite montagne, elles seront contraintes se couler en bas , et en coulant feront chascune d’elles vne veine de la couleur qu’elles apporteront ; et outre cela ainsi qu’elles descendront de vitesse, par la violence de leurs descentes, elles s’entremesleront en tournoyant comme deux riuieres, qui se rencontrent, auecce qu’vne autre descente, ou deux ou trois, se pourront faire tout à vn coup en ce mesme lieu , qui en se combattant ou contrepoussant l’vne l’autre , ne faudront à faire des figures confuses. Quant est du porphyre ou autres pierres qui ont les figures rondes, elles se peuuent faire à la cheute des eaux, comme les gouttes tombent, et en tombant il y a plusieurs petites gouttes qui se séparent d’auec les grandes , comme l’on voit audit porphyre. Eay veu aussi du porphyre qui auoit esté fait par vn autre moyen, qui est que quelque terre sableuse s’estoit congelée, et auec elle le sable qui y estoit, et quand on tailloit ledit porphyre les grains de sable qui estoyent plus blans seruoyent de moucheture. Pour connoistre comment le cassidoine et plusieurs especes de iaspes ont prins leurs couleurs , il faut chercher les terres argileuses , et l’on trouuera que plusieurs d’icelles ont les mesmes couleurs cpie le cassidoine. Il y en a aussi cpii ont des figures semblables à l’agate. le laisseray le reste à dire lors que ie parleray d’icelles.
Théorique.
Tu m’as promis cy douant de me dire la cause pourquoy les pierres sont plus dures les vues que les autres, tu me ferais plaisir de m’en parler.
Practique.
C’est vn point bien aisé à prouuer : et pour ce faire ne t’enuoyeray sinon és carrières de Paris, desquelles les pierres sont tendres dessus, enuiron de dix ou douze pieds de profondeur, et lesdites pierres tendres sont appelées moilons, à cause qu’elles sont mal condensées ; mais an dessouz dudit
DES PIERRES
moilon il se troiuie de la pierre que l’on appelle liais, laquelle est tellement condensée que l’on en peut tirer des pierres de telle grandeur que l’on veut, et sont lesdites pierres fort dures, et en fait on communément des marches pour les escalliers, et aussi l’on en fait des couuertures sus les monuments. Geste prenne te deuroit suffire : par ce que tu pourras contempler esdittes pierres que la cause pourquoy elles sont plus dures dessous que dessus, n’est autre sinon que les eaux , qui passent au trauers des terres , descendent en bas , et ayant trouué le bas foncé de quelque terre argileuse , au trauers de laquelle les eaux n’ont sçeu passer si promptement comme elles faisoyent en haut, elles ont este arrestées ; et quand le premier lict a esté congelé il a seruy de vaisseau pour retenir les autres eaux , qui descendoyent au trauers des terres, et par ce moyen lesdites pierres ont tousiours eu abondance d’eau , qui a causé qu’elles sont beaucoup plus dures que celles de dessus. Et te faut noter que celles de dessus ne sont tendres sinon parce que les eaux n’y peuuent demeurer iusques à ce que la congélation soit paracheuée. Et ce defaillement d’eau est pour deux causes principalles , l’vne est celle que i’ay dit, que les eaux descendent tousiours et délaissent la partie haute, l’autre est que la terre est altérée en esté, par la vertu du soleil, et de là vient qu’elle ne peut produire les pierres en leur perfection : et telles pierres supérieures se pourroient appelier marcassites, par ce que au dessus des minières métalliques, et en plusieurs antres lieux , se treuue des métaux imparfaits, que l’on appelle marcassites, à cause de leur imperfection. Et tout ainsi comme les pierres congelées es parties les plus basses et plus aqueuses, sont plus parfaictes que les autres, aussi voit on que les métaux les plus parfaits se treuuent bien sourient dedans les eaux , lesquelles il faut pomper auec grand labeur. Il faut donc tenir pour chose certaine qu’il y a deux causes qui donnent la dureté aux pierres, l’une est abondance d’eau, l’autre est la longue décoction : car plusieurs pieiTes peuuent estre engendrées d’eau , qui toutesfois ne seront pas dures. Nous en auons vn fort bel exemple aux plastrieres de Montmartre, près Paris, car parmy icelles il se treuue certaines veines d’vn piastre qu’ils appellent hif, ou miroirs, lequel se fend comme ardoise , aussi tenue que feuilles de papier, et est aussi clair que verre. Il est comme vne es-
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pece de talc ; sa diafanité ou transparence nous donne bien à connoistre que la plus grand part de son essence n’est autre chose que de l’eau : toutesfois il se calcine, et l’on en besongne tout ainsi que de l’autre piastre. Il faut donc conclure par là, que la trop hastiue congélation ne peut souffrir endurcir les pierres : Et cela peut on connoistre és lieux là où ledit piastre se treuue. Car c’est vn pays sableux, et les terres sont altérées, et en ce mesme endroit et ioignant lesditesplastrieres, il y a certains rochers desquels les pierres sont fort legeres, tendres et tenantes à la langue, comme du boliarmeny (bol d’Arménie), et lesdils rochers sont fort mal condensez. Voila comment ie prouue que les pierres ausquelles Peau defaut trop tost, ne peuuent estre dures. Pour bien connoistre vne pierre qui a eu faute d’eau en sa formation : au pays de Bigorre ne se trouue point de pierres, ains sont tous cailloux durs : le pays est froid et fort pluuieux : et y a grande quantité de riuieres, à cause qu’il est fort prés des montagnes : Parquoy en la formation des pierres dudit pays il n’y peut auoir faute d’eau : aussi sont ils contrains de défaire leurs maçonneries de cailloux, qui ne se peuuent tailler, à cause de leur dureté. Aux Ardennes les terres sont fort sableuses, et leurs pierrieres ne sont d’autres matières que d’icelles terres ; Mais par ce que le pays est fort pluuieux, les pierres sont fort dures, aigres et mal plaisantes : tellement que ceux qui bastissent sont contrains aller quérir de la pierre tendre en France, pour tailler leurs iambages de cheminées , croisées , corniches , frises et architraves : car ils ne pourroyent former leurs moulures de la pierre du pays. Les pierriers qui la tirent font tout au contraire de ceux de Paris, car ils ne prennent que le dessus, et quand ils ont osté la moins contiguë , et qu’ils commencent à trouuer celle que les Parisiens nomment liais , ils sont contrains la laisser , à cause qu’elle est trop dure. Les pierrieres dequoy ie parle sont formées d’vne sorte que l’on n’en voit gueres de semblables. Car apres que l’on a trouué vn lict de pierre de l’espesseur d’un pied et demi ou deux pieds, l’on trouue vn autre lict de sable , et toutes les pierres de ladite contrée sont ainsi faites , et le sable qui fait la séparation entre les lits des pierres , est aussi dur et aussi bien condensé que la pierre blanche qu’ils vont quérir en France, pour tailler leurs fenestrages ; ce que ie trouue fort estrange, et ne [)uis croire autre chose sinon que ledit sa-
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ble est commencé à petriFier. Dedans les forests desclites Ardennes il y a vn grand nombre de cailloux de plusieurs grosseurs et couleurs , lesquels se trouuent en plus grande quantité le long des ruisseaux qui passent par les vallées, par ce que les eaux des pluyes qui descendent des montagnes amènent le sel des bois pourris aux ruisseaux desdites vallées, qui est encores vne preuue que les pierres et cailloux ne peuuent estre dures sans qu’il y ait abondance d’eau. Et communément les plus dures se trouuent és pays froids et pluuieux , comme l’on voit par exemples aux monts Pyrénées, où il se trouue de beau marbre. Il s’en trouue aussi à Dynan qui est pays froid et pluuieux. Aux montagnes d’Auuergne il se trouue du cristal , et tout cela ne se fait que par abondance d’eau et de froidure. L’on sçait bien que à Fribourg en Briscot, le beau cristal se trouue és montagnes ausquelles il y a de la nege presque en tout temps : et suyuant ce que i’ay dit du pays de Bigorre, qu’il ne s’y trouue que des cailloux , parce que le pays est pluuieux et froid, l’on peut dire le semblable d’vne grande partie des contrées limitrophes des Ardennes , et principalement sur le chemin allant de Messieres à Anuers : chose plus merueilleuse que i’aye encore veuë. Car le long de la riuiere de Meuse au pays du Liege , ladite riuiere passe entre des montagnes lesquelles sont d’vne merueilleuse hauteur , elles sont formées la plus grande partie de matière semblable aux cailloux blancs, et autre partie de gris, et afin que tu n’entendes que la montagne soit de diuers cailloux , ie dy qu’vne grande montagne ne sera qu’vn caillou. Et te dy encores qu’il y en a plusieurs qui ne produisent ny arbres ny plantes ; à cause de leur grande dureté elles sont inutiles ; par ce que l’on ne les sçauroit couper pour s’en seruir en bastiments, et au dessous d’icelles bien auant souz terre, se trouue des carrières d’ardoises ; semblablement les maisons de Bigorre sont couuertes d’ardoises, comme celles des Ardennes : car elles se prennent communément és pays frais.
TlIEORfQUE.
Et dy moy ie te prie la cause des pesanteurs diuerses.
Practique.
Un homme de bon iugement l’entendra assez paMes causes que i'ay dit cy dessus , car la mesme chose qui cause la dureté , cause la pesanteur des pierres : parquoy tu peux co-
DFS PJRRRES.
iioislre que ce n’est autre cliose que l’eau ; car toutes pierres legeres, comme la craye, et certaines pierres blanches, ne sont legeres sinon à ^cause que l’eau leur a deffailli en leur formation , et a laissé lesdites pierres spongieuses et pleines de pores. Et qu’ainsi ne soit , prens vne pierre de craye et la mets tremper dans l’eau, apres l’auoir pesée, et estant trempée repèse la, tu trouueras par la pesanteur qu’elle est spongieuse, qui luy a causé boire beaucoup de ladite eau. Si tu mets tremper vn caillou ou quelque piece de cristal, tu trouueras qu’il ne boira pas l’eau comme la pierre legere, car il en a beu son saoul en sa congélation.
THEORIQUE
le te prie de me dire la cause de la fixation des pierres. Car i'en voy aucunes qui sont suiettes à se calciner, et estans calcinées sont plus legeres que elles n’estoient au parauant , et soudain que l’on y met l’eau elles se rendent en poussière, et autres se blanchissent et candident et liquifient , se tenans tousiours en vne mesme masse.
Practique.
Il y a deux effets qui causent la fixation de plusieurs pierres, l’vn est l’abondance d’eau , et l’autre la longue décoction, et faut noter que toutes pierres qui se calcinent sont imparfaites en leur décoction. Voila en peu de paroles tout ce que ie te peux dire de la fixation des pierres. Il y a quelques contrées ou climats , là où la malice du temps et vents impétueux , gelées et froidures, causent quelque aigreur aux pierres et aux bois, comme nous voyons par les minières de fer qui sont aux Ardennes és terres du Duc de Bouillon. Car tout ainsi que i’ay dit que les pierres dudit lieu sont aigres, rudes et mal plaisantes, semblablement le fer qui se fait és forges dudit pays est fort aigre, rude et frayable : et non seulement le fer se resent de l’air mal plaisant , mais aussi les bois qui sont és riues et limites des forests sont rudes, durs, suiets à gauchir, mal aisez à mettre en besogne. Aussi les vignes ne peuuent croistre audit pays, par ce qu’il y a bien peu d’esté. Les terres du Duc de Bouillon sont bien pourueuës de mine de fer, mais ladite mine a les grains fort menus, et la faut chercher bas en terre, qui est tousiours confirmation de ce que i’ay dit des métaux, qui ne se peuuent generer par feu. Tout ainsi qu’aucunes plantes et fruicts viennent en une contrée qui ne peu-
DES PIERRES
uent venir en vne autre , aussi en aucuns climats les pierres ne sont point semblables à celles d’vn autre climat : comme aussi ne sont les terres argileuses.
Théorique.
Ta m’as baillé beaucoup de raisons des formes, couleurs, duretez et pesanteurs des pierres, lesquelles choses m’estoient aisées à entendre, lors que tu en faisois la montre. Mais s’il me falloit à présent instruire vn autre de ce çpje tu m’asmonstré, ieserois fort empesché, n’ayant aucunes prennes, comme tu auois, lors que tu faisois les démonstrations: parquoy ie voudrois que tu m’eusses baillé en peu de paroles, quelque belle conclusion, comme tu as fait des métaux et de l’eau generatiue.
PR4CTIQITE.
S’il te souuient des points que ie t’ay enseignez , tu te remémoreras que pour la derniere conclusion de l’effet des pierres, ie prouuois deuant mes auditeurs que la matière principale de toutes pierres n’estoit autre que l’eau congelatiue, de laquelle le cristal et diamant et toutes pierres diafanes sont composées. Et s’il te souuient, ne te montrois-ie pas certaines pierres d’agate et autres, qui estoyent candides sur la partie supérieure, et tenebreuses en la partie inférieure? ne disois-ie pas, auec preuues, que toutes les pierres tenebreuses et coulourées de quelque couleur que ce soit ne sont tenebreuses, ny coulourées, sinon par accident? qui est que les pierres desquelles sont les meules pour aiguiser les ferremens , sont rendues tenebreuses à cause d’vn sable qui est meslé parmy l’eau congelatiue. Autres pierres sont rendues tenebreuses à cause de la terre qui est entre meslee parmy ladite eau; tu peux assez auoir entendu la cause de ce, quand i’ay parlé des couleurs des pierres : et pour te remémorer les preuues que i’ay alléguées en mes leçons, il te faut souuenir de ce f[ue ie te dis lors. Considéré le cristal qui est en la roche , et tu connoistras que durant sa congélation la matière d’iceluy estoit dedans les eaux , comme i’ay dit plusieurs fois : et quand les eaux sont troublées à cause des terres, la terre cherche tousiours le bas comme la lie dans vn poinson de vin : et de là vient que l’eau pure et l’impure se congèlent toutes deux : mais la partie supérieure sera de cristal pur et net, et l’inferieure sera d’vn cristal trouble.
DES TEMES D’ARGILE.
Autant en esl-il comme ie t’ay dit des matières métalliques, lesquelles apportent tousiours auec elles quelque chose qui cause leur impureté,
DES TERRES D’ARGILE
Théorique.
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cfjo o<)o
V as si souuent allégué les terres argileuses, en parlant des fontaines et des pierres, et toutesfois ie n’ay point entendu de toy, que c’est que terre argileuse.
Practique.
Tay ouy lire quelque liure d’vn autheur, lequel en traitant des pierres, et terres, dit que la terre d'argile a pris son nom d’vn village qui se nomme Argis, et que parce qu’en ce lieu furent faits les premiers vaisseaux de terre, l’on appelle depuis ce temps là toutes terres bonnes à faire pots : terre d’argile , tout ainsi que l’on appelle le boliarmeny qui se prend en France bolus armenus - combien qu’il ne fut iamais pris en Arménie. Toutefois i’ay depuis entendu par quelques Latins que cela estoit faux , et que toute terre propre à faire vaisseaux s’appelle argile, à cause de son action tenante : et disent qu’argile veut dire terre grasse. Telles opinions m’ont causé double hardiesse d’en parler, car i’ay couneu par là en partie que les Latins et les Grecs peuuent aussi bien faillir que les François (1). Et qu’ainsi ne soit ils'appellent la terre d’argile terre grasse : et tant s’en faut qu’elle soit grasse ; car l’on prend de la terre d’argile pour desgraisser, tesmoins les foulons de draps ; et aucuns merciers en ont fait
P) vient évidemment du grec apyoç, blanc, on plutôt deàpyGoç,
matière blanclie.
DES TERRES D’ARGILE
des trochisques à vendre, pour dégraisser. Il est bien certain que la terre d’argile n’a aucune affinité aueç les terres grasses, et ne se peut non plus entremesler auec la graisse que fait l’eau auec l’huile. Et ce qui cause que la terre d’argile oste la graisse des draps , la raison n’est autre sinon que la graisse lui est aduersaire. Et tout ainsi comme le chaud chasse l’humide, la terre d’argile chasse la graisse du lieu où elle est la plus forte.
Théorique.
Comment ? voudrois tu donc que l’on nommast la terre des potiers sinon terre grasse? car ie sçay bien que le glus, qu’aucuns appellent besq (1), est composé de matières grasses : aucuns le font de la pelure d’vn arbre que l’on appelle houx ; les autres prennent de la graine d’vn certain brandon (le gui) qui croit le plus communément sur les pommiers : laquelle est fort visqueuse. Aussi aucuns appellent ledit brandon besq. Or tous ces deux là sont bons à prendre des oyseaux, et quand on la manie il faut auoir les mains mouillées , autrement elle prendrait aux mains ; et toutesfois quand les François et Latins parlent des terres argileuses ils disent que c’est une terre visqueuse, grasse et glueuse : et mesme aucuns ont escrit que la terre d’argile est une terre tenante, glueuse et visqueuse.
Practique.
Par tes propres paroles tu confesses que tous ceux qui parlent ainsi, l’entendent fort mal : par ce qu’il n’y a rien plus contraire anx matières visqueuses que l’eau. Or la terre argileuse est toute composée de matière acqueuse : parquoy se peuuent lier ensemble. La terre d’argile se dissout dans l’epu, et toutes matières visqueuses et oléagineuses deuiennent plus dures. Il seroit beaucoup plus conuenable de la nommer terre pasteuse que non pas visqueuse, parce que la farine à faire la paste se destrempe auec l’eau comme la terre d’argile.
Théorique.
Et puis qu’elles sont toutes bonnes à faire vaisseaux, quelle différence y treuues tu ?
Practique.
Entre les terres argileuses il y a si grande difiérence de Tvne à l’autre qu’il est impossible à nul homme de pouuoir
il) De viscus, gui.
DES TERRES D’ARGILE
raconter la contrariété qui est en icelles. Aucunes sont sableuses, blanches et fort maigres ; et pour ces causes leur faut vn grand feu au parauant qu’elles soyent cuittes au debuoir. Telle espece de terre est fort bonne à faire des creusets : par ce qu’elle endure vn bien grand feu ; il y en a autres especes qui pour cause des substances métalliques qui sont en elles , se ployent et liquifient , quand elles endurent grande chaleur, l’ay veu quelques fours de thuiliers que les arceaux estoyent en telles sortes liquifiez, que les voultes estoyent toutes pleines de formes pendantes comme tu vois les glaçons és goutieres des maisons durant les gelées. Il y en a d’autres especes que quand elles sont cuittes , soit en thuiles ou eu briques, il faut que le maistre de l’œuure se donne bien garde de tirer sa besongne du four, quelle ne soit bien refroidie ; Et qui plus est, ceux qui en besongnent sont contraints d’estouper tous les aspirais de leurs fourneaux, soudain que leur besongne est cuitte ; par ce que si elle sentoit tant soit peu de vent en refroidissant, les pièces se trouueroyent toutes fendues. Il y en a vne espece à Sauigny en Beauuoisis, que ie cuide qu’en France n’y en a point de semblable , car elle endure vn merueilleux feu , sans estre aucunement offensée, et à ce bien là , de se laisser former autant tenue et deliée que nulle des autres : Et quand elle est extrêmement cuitte elle prend vn petit polissement vitrificatif, qui procédé de son corps mesme : Et cela cause que les vaisseaux faits de ladite terre tiennent l’eau fort autant bien que les vaisseaux de verre (I). Il y a autres especes de terres qui sont noires en leur essence , et quand elles sont cuittes elles sont blanches comme papier; autres especes sontiaunes, et quand elles sont cuittes elles deuiennent rouges. Il y en a aucuns genres qui sont de mauuaise nature ; par ce que parmy elles, il y a des petites pierres que quand les vaisseaux sont cuits, les petites pierres qui sont dedans lesdits vaisseaux, sont réduites en chaux, et soudain qu’elles sentent l’humidité de l’air se viennent à enüer, et font creuer ledit vaisseau à l’endroit où elles sont encloses : et c’est pour cause que lesdites pierres se sont calcinées en cuisant: et par ce moyen plusieurs vaisseaux sont perdus quelque grand labeur que l’on y aye employé. Il y a
(1) Il s’agit probablement ici d’un silicate alumineux; en sorte que Palissy aurait été on ne peut plus rapproché de la découverte de la porcelaine.
DES TERRES D’ARGILE
autres especes de terres qui sont fort bonnes et endurent fort bien le feu : Mais elles sont si vaines et lasches que l’on n’en peut faire aucuns vaisseaux légers, par ce que quand l’on la veut former vn peu haut elle se laisse aller en bas , ne se polluant soustenir. C’est vne réglé generale que toutes terres argileuses , et singulièrement les plus fines sont suiettes à peter au feu auparaut qu’elles soyent cuittes : pour ces causes ceux qui en besongnent sont contraints de mettre le feu petit à petit, afin de chasser l’humidité qui est dedans la besongne , tellement que si les pièces que l’on fait cuire sont espaisses , et qu’il y en ait quantité , il faudra tenir le feu quelquefois trois et quatre iours et nuits, et si la besongne est vne fois commencée à eschaufer, et que celuyqui conduira le feu s’endorme, et qu’il laisse refroidir sa besongne, au parauant qu’elle soit cuitte en perfection , il n’y aura nulle faute que l’œuure ne soit perdue. Et par tel accident plusieurs thuilliers ont eu de grandes pertes. Il ne sera pas hors de liropos que ie te die vn autre secret fort estrange, qui est que plusieurs chaufourniers ont aussi eu de grandes pertes , par vn accident tout semblable : c’est que depuis que la pierre du four à chaux commence à eschaufer, iusques a auoir sa couleur rouge , et que la flamme aye commencé à passer entre les pierres, si celuy qui conduit le feu se vient à endormir, et qu’en s’eueillant il trouue que la flamme soit abbatue, et la chaleur en partie rabaissée au parauant que la pierre soit calcinée au degré requis ; s’il venoit apres à recommencer à mettre du bois à son fourneau, et qu’il employast tout le bois des forests des Ardennes , il ne luy est plus possible de faire remonter son feu, ne plus réduire sa pierre en chaux, ains a perdu tout ce qu’il y auoit mis. l’en ay congneu plusieurs qui sont deuenus panures par tels accidens. Ceux qui besongnent impatiemment de l’art de terre, perdent beaucoup bien souuent par leurs impatiences : car s’ils ne chassent l’humeur exalatiue, qui est dedans la terre , petit à petit , et qu’ils veulent mettre le grand feu au parauant qu’elle soit ostée , il n’y a rien plus certain que le chaud et l’humide se rencontrant engendreront vn tonnerre, à cause de leur contrariété. Car ie sçay que les tonnerres naturels sont engendrez par la mesme cause, sçauoir est le chaud et humide : par ce qu’ils sont contraires, et ne peuuent habiter
DES TERRES D’ARGILE
ensemble : car le feu (comme le plus fort) trouuanl l’humide enclos dedans les parties de la terre , il le veut chasser violemment , comme son ennemy, et l’humide estant pressé de trop près veut fuir en diligence ; mais d’autant que le feu ne luy donne pas le loisir de trouuer les petites portes par où il estoit entré , il est contraint de s’enfuir, et en s’enfuyant il fait creuer et casser les pierres où il est enclos. l’ay veu autrefois que aucuns tailleurs d’images, instruits en l’art de terre par ouyrdire seulement, et assez nouueaux en la connoissance des terres, qu’apres auoir fait quelques images ils les venoyent mettre dedans les fourneaux, pour les cuire, selon qu’ils l’entendoyent ; Mais quand ils commençoyent à mettre le grand feu , c’estoit une chose assez plaisante (combien qu’il n’y eut pas à rire pour tous) d'entendre ces images peter et faire vne baterie entr’eux, comme vn grand nombre d’harquebusades et coups de canon, et le pauure maistre bien fasché, comme vn homme à qui on rauiroit son bien : car le iour venu pour desenfourner les images, le four n’estoit pas si tost descouuert qu’il aperceiioit les vns la teste fendue les autres les bras rompus et les iarnbes cassées, tellement que le pauure homme ayant tiré ses images estoit bien empesché et auoit bien de la peine à chercher les pièces : car les vnes estoyent aussi petites que mouches, et ne les pouuant rassembler estoit contraint bien souuent faire des nez de drapeau ou autre matière à sesdites images. Les hommes expérimentez en l’art de terre ne besongnent pas ainsi inconsidérément, ains premièrement, ils taschent de connoistre le naturel de la terre , et apres l’auoir connue, ils considèrent l’espaisseur de la besongne qu’ils veulent faire cuire, ayant connoissance que la plus espaisse est la plus dangereuse à se creuer au feu : Aussi ils se donnent bien garde de la cuire qu’elle ne soit bien seche. Et quand elle est dedans le four, ils baillent le petit feu plus longuement à la besongne espaisse, que non pas à la tenue : et en donnant le feu petit à petit ils donnent loisir à l’humide de sortir à son aise et sans violence : Et quand le maistre connoist que l’humide a quitté sa place, il donne congé au feu d’entrer auec telle violence que bon luy semblera , et lors il se vient esgayer et entrer auec toute liberté, mesme iusques à l’interieur de toutes les parties closes et fermées au dedans des pièces d’ouurages ,
DES TERRES D’ARGILE
formées de ladite terre : et par tel moyen l’on peut eonnoistre qu’en la terre argileuse y a deux humeurs , l’vne euaporatiue et accidentale, et l’autre fixe et radicale : l’humide et accidentale est suiette à s’euaporer et estant euaporée , la radicale transmue la substance de la terre en pierre : Toutesfois sans que premièrement rimmide y besongne , cela ne se pourroit faire : car il faut nécessairement que l’humide rassemble toutes les parties , et qu’il serue de mastic pour former toutes sortes d’ouurages.
Il y a aucunes especes de terres ausquelles il ne faut pas tenir longuement le petit feu; Telles terres sont communément grosses , sableuses et spongieuses , et par ce qu’elles ont les pores ouuerts , l’humide s’ exale plus promptement , estant chassé par le feu. Il y a autres terres qui sont si alises, ou si peu peureuses que pour ces causes ceux qui en besongnent sont contrainls d’y mettre du sable , pour obuier au long temps qu’il faudroit tenir le petit feu, pour garder de casser la besongne. La cause pourquoy le sable peut faire que la piece endurera plutost le grand feu, que quand la terre sera pure, est qu’il fait diuision des subtiles parties de la terre : et d’autant que sa subtilité ia rendroit plus alise et reserrée, le sable luy cause quelques pores par lesquels l’humide s’exale plus i)romptement pour donner place au feu, son aduersaire. Pour ces causes les potiers de Paris mettent du sable à toutes leurs besongnes. Auprès de Paris il y a de trois sortes de terres argileuses, la plus fine se prend à Gentilly , qui est vn village près dudit lieu. Mais il y a certains endroits là où parmy ladite terre se trouue grand nombre de marcassites métalliques et SLilphurées , qui causent que lesdits potiers n’en veulent point , sinon pour faire de la brique , ou de la tuille. La cause pourquoy ils n’en peuuent point faire de bonne besongne, est parce qu’en cuisant leur ouurage lesdites marcassites rendent vne vapeur noire et puante, laquelle noircit tout l’ouurage qui est couuert de iaune et de verd. Il y a vne autre espece de terre à vn village près Paris, nommé Chaliot, de laquelle l’on fait la tuille; elle est vn peu plus grosse que celle de Gentilly : il se trouue dedans icelle vn grand nombre de marcassites, qui toutesfois sont d’autre genre que celle de Gentilly. le te dy ces choses pour te faire mieux entendre que si en si peu de pays il se trouue de diuerses especes de terre,
304 DES TERRES D’ARGILE
que cela te soit argument de te faire croire qu’en la grandeur d’vn Royaume il y en peut aiioir vn grand nombre de bien differentes. le n’ay pas conneu la différence des terres, et leurs diuers effets sans grands frais et labeurs. l’auois quelques fois recouuert (découvert) de la terre du Poitou, et auois trauaillé d’icelle bien l’espace de six mois au parauant que d’auoir ma fournée complété : parce que les vaisseaux que i’auois faits estoyent fort elabourez , et d’assez haut prix. Or en faisant lesdits vaisseaux de la terre de Poitou, i’en fis quelques vns de la terre de Xaintonge, de laquelle i’auois besongné plusieurs années auparauant, et estois assez expérimenté au degré du feu qu’il falloit à ladite terre; et pensant que toutes terres se pensent cuire à vn mesme degré, ie fis cuire ma besongne qui estoit de terre de Poitou parmy celle de terre de Xaintonge , qui me causa vne grande perte: d’autant que la besongne de terre de Xaintonge estant assez cuitte , ie pensoi.s que l’autre le seroit aussi ; mais lors que ie vins à esmail- 1er mes vaisseaux, iceux sentant l’humidité, ce fut vne risée mal plaisante pour moy : parce qu’autant de pièces que l’on esmailloit vindrent à se dissoudre et tomber par pièces, comme feroit vne pierre de chaux trempée dedans l’eau, et toutesfois les vaisseaux de la terre de Xaintonge estoient cuits dans le mesme four , et d’vn mesme degré de chaleur , et en mesme heure que les susdits, et se portoient fort bien. Voila comment vn homme qui besongne de l’art de terre, esttousjours apprentifà cause des natures inconnues és diuersitez des terres. Il y a des terres argileuses que combien que elles ayent receu vne cuisson raisonnable , et autant de feu qu’il leur en faut, si est-ce que si les vaisseaux de telle terre sont mouliez , et que l’on les présente deuant le feu , ils se casseront comme s’ils n’estoient pas cuits: ce qui n’aduient point aux autres terres. Il y en a de certaines especes qui sont si visqueuses et si tresfines, qu’elles se laisseront allonger comme vne corde. l’ay veu des femmes besongner d’vne telle terre, qui pour faire des anses de pots, prenoient vne poignée d’icelle, et la tenant par vn bout d’vne main , de l’autre main elles l’allongeoient autant | longue qu’elles pouuoient leuer les bras en haut : et quand i cela estoit fait elles laissoyent aller vn bout pendant vers le bas sans que ladite terre se rompist, et puis elles les mettoient par monceaux, pour faire leursdites anses. Cela ne se peut
DES TERRES D’ARGILE
pas faire des terres sableuses ; parce qu’elles sont toutes courtes et vaines. Il y a autres especes de terres fort malignes : car quand elles sont vn peu trop cuittes elles sont suiettes à se brusler, noircir, et fendiller, et les vaisseaux qui sont dessouz, pressez de la pesanteur de ceux qui sont dessus se ployent et tordent la gueule comme s’ils estoyent d’vne matière maleable. Il y a des terres argileuses vers les Ardennes, qui sont fort humides ou longues à seicher, dangereuses à brusler, lesquelles tiennent quelque substance de mine de fer. l’en ay trouué quelquefois d’vne espece qui estoit fort nette, subtile et deliée, ayant apparence d’estre fort bonne ; tellement que pour l’esperance que i’auois de m’en seruir i’en formay quelques pièces, et le mis au plus chaud du fourneau ; mais quand ie vins à chercher mes pièces ie trouuay qu’elles estoyent fondues, et ladite terre auoit coulé le long des cendres , comme plomb fondu. Il se trouue des vaisseaux antiques d’vne terre rouge qui est polie, sans aucun esmail, et aucuns appellent les vaisseaux de ladite terre , vaisseaux de barc. le ne sçay pour quelle cause ils les appellent ainsi ; mais bien sçay-ie qu’anciennement ils étoyent en grand vsage. Car l’on en trouue grande quantité de pièces rompues aux villes antiques : et plusieurs fois s’en est trouué dans des sepulchres auec des monnoyes des Empereurs qui regnoyent pour lors, et cela se faisoit par quelque ceremonie, qui depuis a esté laissée. Si ie voulois escrire toutes les diuersitez des terres argileuses, ie n’aurois iamais fait : tu en pourras auoir plus grande connoissance en traitant de l’art de terre ; parquoy ie n’en parleray plus pour le présent (1).
(1) Le traité des Terres d’argile était le préambule nécessaire du traité de VArt de terre. Tl renferme des préceptes dont la justesse et la clarté se retrouvent à un degré encore supérieur dans le traité suivant, l’un des plus importants et des plus remarquables des œuvres du savant potier.
DE L’ART DE TERRE
de son vtilité, des esmaiix et du feu.
THEORIQUE
U m’as promis cydeuant de m’apprendre l’art de ■#; T terre : et lors que tu me fis vn si long discours des diuersitez des terres argileuses, ie fus fort resiouy pensant que tu me voulusses monstrer le total dudit art; mais ie fus tout esbahy qu’au lieu de poursuyure tu me remis à vne autre fois : afin de me faire oublier l’affection que i’ay audit art.
Practique,
Guides tu qu’vn homme de bon iugement vueille ainsi donner les secrets d’vn art , qui aura beaucoup cousté à celuy qui l’aura inuenté? Quant à moy ie ne suis délibéré de ce faire que ie ne sçache bien souz quel titre.
Théorique.
Il n’y a doncquesen toy nulle charité. Si tu veux ainsi tenir ton secret caché, tu le porteras en la fosse, et nul ne s’en ressentira , ainsi ta fin sera maudite ; car il est escrit qu’vn chacun selon qu’il a receu des dons de Dieu qu’il en distribue aux autres ; par ainsi ie puis conclure que si tu ne me monstres ce que tu sçais de l’art susdit, que tu abuses des dons de Dieu .
Practique.
Il n’est pas de mon art , ny des secrets d’iceluy comme de plusieurs autres. le sçay bien qu’vn bon remede contre vne peste, ou autre maladie pernicieuse, ne doit estre celé. Les se-
DE L’ÂET DE TERRE
crets de ragricultiire ne doiuent estre celez. Les hazards et dangers des nauigations ne doiuent estre celez. La parole de Dieu ne doit estre celée. Les sciences qui seruent communément à toute la republique ne doyuent estre celées. Mais de mon art de terre et de plusieurs autres arts il n’en est pas ainsi. Il y a plusieurs gentilles inuentions lesquelles sont contaminées et mesprisées pour estre trop communes aux hommes. Aussi plusieurs choses sont exaltées aux maisons des Princes et seigneurs , que si elles estoyent communes l’on en feroit moins d’estime que de vieux chauderons. le te prie, considéré vn peu les verres, lesquels pour auoir esté trop communs entre les hommes sont deuenuz à vn prix si vil que la plus part de ceux qui les font viuent plus mechaniquement que ne font les crocheteurs de Paris. L’estât est noble, et les hommes qui y besongnent sont nobles (1) ; mais plusieurs sont gentilshommes pour exercer ledit art, qui voudroyent estre roturiers et auoir dequoy payer les subsides des Princes. N’est ce pas vn malheur aduenu aux verriers des pays de Périgord , Limo.'in , Xaintonge, Angoulmois, Gascongne, Bearn et Bigorre? ausquels pays les verres sont mechanizez en telle sorte qu’ils sont venduz et criez par les villages , par ceux mesmes qui crient les vieux drapeaux et la vieille ferraille, tellement que ceux qui les font et ceux qui les vendent trauaillent beaucoup à viure. Considéré aussi vn peu les boutons d’esmail (qui est vue inuention tant gentille), lesquels au commencement se vendoient trois francs la douzaine. Or d’autant que ceux qui les inuenterent ne tindrent leur inuention secrette, vn peu de temps apres, la conuoitise du gain, ou l’indigence des personnes fust cause qu’il en fut fait si grande quantité qu’ils furent contrains les donner pour vn sol la douzaine, tellement qu’ils sont venus à tel mespris qu’auiourd’huy les hommes ont honte d’en porter, et disent que ce n’est que pour les belistres, parce qu’ils sont à trop bon marché. As tu pas veu aussi les esmailleurs de Limoges, lesquels par faute d’auoir tenu leur inuen-
(1) L’art du verrier jouissait, en effet, de certaines prérogatives, mais il ne donnait point la noblesse. Toutefois, il était exercé dans plusieurs provinces de France par dos gentilsho nmes qui en conservaient les secrets et ne les transmettaient qu’à des personnes de la même condition. Plusieurs familles du Dauphiné, de la Provence et du Languedoc, qui se disaient nobles, n’avaient d’autres titres que ceux d’une prétendue noblesse verrière.
DE L’ART DE TERRE
tion secrete, leur art est deuenii si vil qu’il leur est difficile de gaigner leur vie au prix qu’ils donnent leurs œuures. le m’asseure auoir veu donner pour trois sols la douzaine des figures d’enseignes que l’on portoit aux bonnets, lesquelles enseignes estoyent si bien labourées et leurs esmaux si bien parfondus sur lecuiure, qu’il n’y auoit nulle peinture si plaisante. Et n’est pas cela seulement adueuu vne fois, mais plus de cent mil, et non seulement esdites enseignes, mais aussi aux esguieres, salières, et toutes autres especes de vaisseaux , et autres histoires, lesquelles ils se sont aduisez de faire : chose fort à regretter. As tu pas veu aussi combien les Imprimeurs ont endommagé les peintres et pourtrayeurs sçauans ? i’ay soiiuenance d’auoir veu les histoires de nostre Dame imprimées de gros traits, apres l’inuention d’vn Alemand nommé Albert (1), lesquelles histoires vindrent vne fois à tel mespris , à cause de l’abondance qui en fut faite, qu’on donnoit pour deux liars chacune desdites histoires , combien que la pourtrailure fut d’vne belle inuention. Vois tu pas aussi combien la moulerie a fait de dommage à plusieurs sculpteurs sçauans, à cause qu’apres que quelqu’vn d’iceux aura demeuré long temps à faire quelque figure de prince et de princesse, ou quelque autre figure excellente, que si elle vient à tomber entre les mains de quelque mouleur, il en fera si grande quantité que le nom de l’inuenteur ny son œuure ne sera plus connue, et donnera on à vil prix lesdites figures à cause de la diligence que la moulerie a amenée, au grand regret de celuy qui aura taillé la première piece. l’ay veu vn tel mespris en la sculpture, à cause de ladite moulerie , que tout le pays de la Gascongne et autres lieux circonuoisins estoyent tous pleins de figures moulées, de terre cuite , lesquelles on portoit vendre par les foyres et marchez, et les donnoit on pour deux liards chascune, dont aduint que du temps que l’on commençoit à porter des ceintures et autres habits à la busqué , il y eut vn homme lequel fut emprisonné et eut le fouet, à cause qu’il alloit par toute la ville de Tolouze, auec vne balle pleine de crucifix, criant ; crucifix, crucifix à la busqué. Tu peux aisément connoistre par ces exemples et par vn millier d’autres semblables, qu’il vaut mieux qu’vn homme ou vn petit nombre facent leur proufit de quel-
(11 Albert Durer, célèbre peintre et graveur de Nuremberg, mort en lb28^
DE L’ABT DE TERRE
que art en viuant honnestement, que non pas si grand nombre d’hommes, lesquels s’endommageront si fort les vns les autres, qu’ils n’auront pas moyen de viure , sinon en profanant les arts, laissants les choses à demy faites, comme l’on voit communément de tous les arts, desquels le nombre est trop grand. Toulesfois si ie pensois que tu gardasses le secret de mon art aussi précieux comme il le requiert , ie ne ferois difficulté de te l’enseigner.
Théorique.
S’il te plaist de me l’apprendre, ie te promets de le tenir aussi secret qu’homme à qui tu le pourrois enseigner.
Practiqüe.
le voudrois faire beaucoup pour toy, et te voudrois auancer d’aussi bon cœur que mon propre enfant : mais ie crains qu’en te monstrant l’art de terre ce soit plutost te reculer que t’a~ uancer. La raison est parce que tu as besoing de deux choses, sans lesquelles il est impossible de rien faire de l’art de terre. La première est qu’il faut que tu sois veuillant , agile, portatif et laborieux. Secondement il te faut auoir du bien, pour soustenir les pertes qui suruiennent en exerçant ledit art. Or d’autant que tu as indigence de ces choses ie te conseille de chercher quelque autre moyen de viure, qui soit plus aisé et moins hazardeux.
Théorique.
le cuide que ce qui te fait dire ces choses n’est pas pour pitié que tu ayes de moy : Mais c’est qu’il te fâche de tenir ta promesse et de me reueler les secrets dudit art. Qu’ainsi ne soit ie sçay que quand premièrement tu te mis à chercher ledit art, tu n’auois pas beaucoup de biens, pour supporter les pertes et fautes que tu dis qui peuuent suruenir au labeur dudit art.
Practiqüe.
Tu dis vray, ie n’auois pas beaucoup de biens •. Mais i’auois des moyens que tu n’as pas. Car i’auois la pourtraiture. L’on pensoit en nostre pays que ie fusse plus sçauant en Part de peinture que ie n’estois, qui causoit que i’estois souuent appellé pour faire des figures pour les procès (1 ) . Or quand i’estois
(1) Les figures pour les procès n’étaient que les plans figuratifs de certains lieux, dressés en vertu d’ordonnances judiciaires, pour .servir à l’instruction et jugement des procès; Palissy faisait par là les fonctions d’arpentenrgéomètre juré. (Noie, de Gnhel.]
DE L’ART DE TERRE
en telles commissions i’estois tresbien payé, aussi ay-ie entretenu long temps la vitrerie , iusques à ce que i’aye esté asseuré pouuoir viure de l’art de terre : aussi en cherchant ledit art i’ay apprins à faire l’alchimie auec les dents , ce qu’il te facheroit beaucoup de faire. Voila comment i’ay eschappé le temps que i’ay employé à chercher ledit art.
le sçay que tu as enduré beaucoup de pauuretez et d’ennuis en le cherchant : mais il ne sera pas ainsi de moy : car ce qui t’a fait endurer, ce a esté à cause que tu estois chargé de femme et d’enfans. Or d’autant que au parauant tu n’en auois nulle connoissance, et qu’il te failloit deuiner , par ce aussi que tu ne pouuois laisser ton mesnage pour aller apprendre ledit art en quelque boutique, aussi que tu n’auois moyen d’entretenir aucuns seruiteurs qui te peussent faire quelque chose pour t’amener au chemin de l’art susdit. Tous ces defauts t’ont causé les ennuis et miseres susdites. Mais il ne sera pas ainsi de moy *. par ce que suyant ta promesse tu me donneras par escrit tous les moyens d’obuier aux pertes et hazards du feu : aussi les matières dont tu fais les esmaux et la dose, mesures et composition d’iceux. Ainsi faisant, pourquoy ne ferayie de belles choses sans estre en danger de rien perdre , attendu que tes pertes me seruiront d’exemple pour me garder et guider en exerçant ledit art?
Practiqtje.
Quand i’aurois employé mille rames de papier pour t’escrire tous les accidens qui me sontsuruenuz en cherchant ledit art, tu te dois asseurer que, quelque bon esprit que tu ayes, il t’auiendra encores vn millier de fautes, lesquelles ne se peuiient apprendre par lettres, et quand tu les aurois mesme par escrit, tu n’en croiras rien iusques à ce que la pratique t’en aye donné vn millier d’afflictions. Toutesfois afin que tu n’ayes occasion de m’appeller menteur, ie te mettray icy par ordre tous les secrets que i’ay trouué en l’art de terre , ensemble les compositions et diuers effects des esmaux ; aussi te diray les diuersitez des terres argileuses, qui sera vn point lequel il te faudra bien noter. Or afin de mieux te faire entendre ces choses, ie te feray vn discours pris dés le commencement que ie me mis en deuoir de chercher ledit art, et par là tu oras les calamitez que i’ay endurées aupa-
DE L’ART DE TERRE. 311
raiiant que de paruenir à mon dessein. îe cuide que quand tu auras bien entendu le tout, il te prendra bien peu d’enuie de te ietter audit art, et m’asseure que d’autant que tu es à présent désireux de t’en approcher, d’autant tascheras tu à t’en esloigner : par ce que tu verras que l’on ne peut poursuyure, ny mettre en execution aucune chose, pour la rendre en beauté et perfection , que ce ne soit auec grand et extreme labeur, lequel n’est iamais seul , ains est tousiours accompagné d’un millier d’angoisses.
Théorique.
le suis homme naturel comme toy, et puisque les choses t’ont esté possibles sans auoir eu aucun enseigneur, il me sera beaucoup plus aisé quand i’auray obtenu de toy vn entiers discours de toute la maniéré de faire, et les moyens par lesquels tu y es paruenu.
Practique.
Suyuant ta requeste, sçaches qu’il y a vingt et cinq ans passez qu’il ne me fut monstré vne coupe de terre, tournée et esmaillee d’vne telle beauté (1), que deslors i’entray en dispute auec ma propre pensée, en me remémorant plusieurs propos, qu’aucuns m’auoient tenus en se mocquant de moy, lors que ie peindois les images. Or voyant que l’on commençoit à les délaisser au pays de mon habitation , aussi que la vitrerie n’auoit pas grande requeste, ie vay penser que si i’auois trouué l’inuention de faire des esmaux ie pourrois faire des vaisseaux de terre et autre chose de belle ordonnance, parce que Dieu m’auoit donné d’entendre quelque chose de la pourtraiture; et deslors, sans auoir esgard que ie n’auois nulle connoissance des terres argileuses , ie me mis à chercher les esmaux , comme vn homme qui taste en tenebres. Sans auoir entendu de quelles matières se faisoyen! lesdits esmaux, ie pilois en ces iours là de toutes les matières que ie pouuois penser qui pourroyent faire quelque chose, et les ayant pilées et broyées, i’achetois vne quantité de pots de
(]) On peut supposer, quoique rien ne le constate, que cette coupe émaillée était d’origine italienne; soit qu’elle fût le produit des manufactures de Faenza (d’où le mot faïence]^ soit qu’elle remontât à une plus haute antiquité ; car on sait que, dès le temps de Porsenna, on connaissait, en Étrurie, l’art de couvrir d’émail les vases de terre. Mais cet art était alors complètement ignoré en France, et ce fut Palissy qui l’y créa.
DE L’ÂRT DE TERRE
terre ^ et apres les auoir mis en pièces, ie mettois des matières que i’auois broyées dessus icelles, et les ayant marquées, ie mettois en escrit à part les drogues que i’auois mis sus chacunes d’icelles, pour mémoire ; puis ayant faict vn fourneau à ma fantasie , ie mettois cuire lesdites pièces pour voir si mes drogues pourroyent faire quelques couleurs de blanc : car ie ne cherchois autre esmail que le blanc : parce que i’auois ouy dire que le blanc estoit le fondement de tous les autres esmaux. Or par ce que ie n’auois iamais veu cuire terre, ny ne sçauois a quel degré de feu ledit esmail se deuoit fondre, il m’estoit impossible de pouuoir rien faire par ce moyen, ores que mes drogues eussent esté bonnes, par ce qu’aucune fois la chose auoit trop chaufé et autrefois trop peu, et quand lesdites matières estoyent trop peu cuites ou bruslées, ie ne pouuois rien iuger de la cause pourquoy ie ne faisois rien de bon, mais en donnais le blasme aux matières, combien que quelque fois la chose se fust peut estre trouué bonne, ou pour le moins i’eusse trouué quelque indice pour paruenir à mon intention, si i’eusse peu faire le feu selon que les matières les requeroyent : Mais encores en ce faisant ie commettois vne faute plus lourde que la susdite ; car en mettant les pièces de mes espreuues dedans le fourneau, ie les arrangeais sans considération ; de sorte que les matières eussent esté les meilleures du monde et le feu le mieux à propos, il était impossible de rien faire de bon. Or m’estant ainsi abuzé plusieurs fois, auec grand frais et labeurs , i’estois tous les iours à piler et broyer nouuelles matières et construire nouueaux fourneaux , auec grande despence d’argent et consommation de bois et de temps.
Quand i’eus bastelé plusieurs années ainsi imprudemment, auec tristesse et soupirs , à cause que ie ne pouuois paruenir a rien de mon intention , et me souuenant de la despense perdue , ie m’auisay pour obuier à si grande despence d’ennoyer les drogues que ie voulois approuuer à quelque fourneau de potier; et ayant conclud en mon esprit telle chose, i’achetay de rechef plusieurs vaisseaux de terre, et les ayant rompus en pièces, comme de coustume, i’en couvray trois ou quatre cent pièces d’esmail, et les enuoyay en vne poterie distante d’vne lieue et demie de ma demeurance , auec requeste enuers les potiers qu’il leur pleust permettre cuire lesdittes es-
DE L’AUT DE TERHE
[)ieuues dedans aucuns de leurs vaisseaux : ce qu’ils faisoyent volontiers ; mais quand ils auoyent cuit leur fournée et qu'ils venoyent à tirer mes espreuues, ie n’en receuois que honte et perte, par ce qu’il ne se trouuoit rien de bon , à cause que le feu desdits potiers n’estoit assez chaut , aussi que mes espreuues n’estoyent enfournées au deuoir requis et selon la science; et parce que ie n’auois connoissance de la cause pourquoy mes espreuues ne s’estoyent bien trouuées , ie metlois (comme i’ay dit cy dessus) le blasme sus les matières : de rechef ie faisois nombre de compositions nouuelles . et les envoyay aux mesmes potiers, pour en vser comme dessus: ainsi üs-ie par plusieurs fois, tousiours auec grands frais, perte de temps, confusion et tristesse.
Quand ie vis que ie ne pouuois par ce moyen rien faire de mon intention , ie pris relasche quelque temps , m’occupant à mon art de peinture et de vitrerie (1), et me mis comme en non chaloir de plus chercher les secrets des esmaux , quelques iours apres suruindrent certains commissaires, députez par le Roy, pour eriger la gabelle au pays de Xaintonge, lesquels m’appellerent pour figurer les isles et pays circonuoisins de tous les marez salans dudit pays. Or apres que ladite commission fut paracheuée et que ie me trouuay muny d’vn peu d’argent ie reprins encores l’affection de poursuyure à la suitte desdits esmaux , et voyant que ie n’auois peu rien faire dans mes fourneaux ny a ceux des potiers susdits , ie rompi enuiron trois douzaines de pots de terre tous neufs , et ayant broyé grande quantité de diuerses matières, ie couuray tous les lopins desdits pots desdites drogues couchées auec le pinceau : mais il te faut entendre que de deux ou trois cents pièces, il n’y en auoit que trois de chascune composition : ayant ce fait, ie prins toutes ces pièces et les portay à vne verrerie , afin de voir si mes matières et compositions se pourroyent trouuer bonnes aux fours desdites verreries. Or d’autant que leurs fourneaux sont plus chauds que ceux des potiers, ayant mis toutes mes espreuues dans lesdits fourneaux, le lendemain que ie les fis tirer, i’apperceus partie de mes compositions qui auoyent commencé à fondre , qui fut cause que ie fus encores d’auantage encouragé de chercher l’esmail blanc, pour lequel i’auois tant trauaillé.
(1) C’est-à-dire, de peinture sur verre.
J)K L^AUT DE TEKKK.
3li
Touchant des autres couleurs ie ne m’en mettois aucunement en peine; ce peu d'apparence que ie trouuay lors, me lit trauailler pour chercher ledit blanc deux ans outre te temps susdit, durant lesquels deux ans ie ne faisois qu’aller et venir aux verreries prochaines, tendant aux fins de paruenirà mon intention. Dieu voulut qu’ainsi que ie commençois à perdre \ courage, et que pour le dernier coup ie m’estois transporté \ à vne verrerie, ayant auec moy vn homme chargé de plus de trois cents sortes d’espreuues, il se trouiia vne desdites espreuues qui fut fondue dedans quatre heures apres auoir esté mise au fourneau, laquelle espreuue se trouua blanche et polie de sorte qu’elle me causa vne ioye telle que ie pensois estre [ deuenu nouuelle créature : Et pensois deslors auoir vne perfection entière de l’esmail blanc ; Mais ie fus fort esloingné de ma pensée ; ceste espreuue estoit fort heureuse d’vne part, mais bien mal-heureuse de l’autre , heureuse en ce qu’elle j me donna entrée à ce que ie suis paruenu, et mal-heureuse | en ce qu’elle n’estoit mise en doze ou mesure requise ; ie fus | si grand beste en ces iours là, que soudain que i’eus fait ledit \ blanc qui estoit singulièrement beau, ie me mis à faire des | vaisseaux de terre, combien que iamais ie n’eusse conneu j terre, et ayant employé l’espace de sept ou huit mois à faire lesdits vaisseaux, ie me prins à eriger vn fourneau semblable à ceux des verriers, lequel ie bastis auec vn labeur indicible: 1 car il falloit que ie maçonnasse tout seul , que ie destrempasse mon mortier, que ie tirasse l’eau pour la destrempe d’iceluy, aussi me failloit moy mesme aller quérir la brique sur mon dos, à cause que ie n’auois nul moyen d’entretenir vn seul homme pour m’ayder en cest affaire. le fis cuire mes vaisseaux en première cuisson : mais quand ce fut à la seconde cuisson, ie receus des tristesses et labeurs tels que nul homme ne voudroit croire. Car en lieu de me reposer de mes labeurs passez, il me fallut trauailler l’espace de plus d’vn mois, nuit et iour, pour broyer les matières desquelles i’auois fait ce beau blanc au fourneau des verriers; et quand i’eus broyé lesdites matières i’en couuray les vaisseaux que i'auois faits : ce fait, ie ■ mis le feu dans mon fourneau par deux gueules, ainsique i i’auois veu faire ausdits verriers, ie mis aussi mes vaisseaux > dans ledit fourneau pour cuider faire fondre les esmaux que i i’auois n'iis dessus ; mais c’estoit vne chose mal-heureuse [lour !
DE L’ART DE TERRE
moy : car combien que ie fusse six iours et six nuits douant ledit fourneau sans cesser de briisler bois par les deux gueules, il ne fut possible de pouuoir faire fondre ledit esmail, etestois comme vn homme desesperé ; et combien que ie fusse tout estourdi du trauail, ie me vay aduiser que dans mon esmail il y auoit trop peu de la matière qui deuoit faire fondre les autres, ce que voyant, ie me prias a piler et broyer ladite matière, sans toutesfois laisser refroidir mon fourneau . par ainsi i’auois double peine , piler, broyer et chaufer ledit fourneau. Quand i’eus ainsi composé mon esmail, ie fus contraint d’aller encores acheter des pots, afin desprouuer ledit esmail: d’autant que i’auois perdu tous les vaisseaux que i’auois faits: et ayant couuert lesdites pièces dudit esmail, ie les mis dans le fourneau, continuant tousiours le feu en sa grandeur : mais sur cela il me suruint vn autre malheur, lequel me donna grande fascherie, qui est que le bois m’ayant failli, ie fus contraint brusler les estapes (étaies) qui soustenoyent les tailles de mon iardin, lesquelles estant bruslées, ie fus contraint brusler les tables et plancher de la maison, afin de faire fondre la seconde composition. Testois en vne telle angoisse que ie ne sçaurois dire : car i’estois tout tari et deseché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau; il y auoit plus d’vn mois que ma chemise n’auoit seiché sur moy, encores pour me consoler on se moquoit de moy, et mesme ceux qui me deuoient secourir alloient crier par la ville que ie faisois brusler le plancher : et par tel moyen l’on me faisoit perdre mon crédit, et m'estimoit-on estre fol.
Les autres disoient que ie cherchois à faire la fausse monnaye, qui estait vn mal qui me faisoit seicher sur les pieds; et m’en allois par les rues tout baissé , comme vn homme honteux : i’estois endetté en plusieurs lieux, et auois ordinairement deux enfans aux nourrices, ne pouuant payer leurs salaires; personne ne me secouroit : Mais au contraire ils se mocquoyent de moy, en disant : il luy appartient bien de mourir de faim, par ce qu’il délaissé son mestier. Toutes ces nou- Lielles venoyent à mes aureilles quand ie passais par la rue; toutesfois il me resta encores quelque esperance , qui m’accourageoit et soustenoit, d’autant que les dernieres espreuues s’estoyent assez bien portées, et deslors en pensais sçauoir assez pour pouuoir gaigner ma vie, combien que i’en fusse
DE L’ART DE TERRE
fort esloigné (comme tu entendras ci apres), et ne dois trouuer mauuais si i’en fais vn peu long discours, afin de te rendre plus attentif à ce qui te pourra seruir. |
Quand ie me fus reposé vn peu de temps auec regrets de ce que nul n’auoit pitié de moy, ie dis à mon ame, qu’est-ce qui le triste, puis que tu as trouué ce que lu cherchois? traiiaille à présent et tu rendras honteux tes détracteurs ; mais * mon esprit disoit d’autre part, tu n’as rien de quoy poursuyure ton affaire; comment pourras-tu nourrir ta famille et ,
acheter les choses requises pour passer le temps de quatre [
ou cinq mois qu’il faut auparauant que tu puisses iouir de ! ton labeur ? Or ainsi que i’estois en telle tristesse et débat d’esprit, l’esperance me donna vn peu de courage, et ayant considéré que ie serois beaucoup long pour faire une fournée toute de ma main , pour abroger et gagner le temps et pour ‘ plus soudain faire apparoir le secret que i’auois trouué dudit esmail blanc , ie prins vn potier commun et luy donnay certains pourtraits, afin qu’il me fist des vaisseaux selon mon ordonnance, et tandis qu’il faisoit ces choses ie m’occupois à quelques médaillés : mais c’estoit vne chose pitoyable: car i i’estois contraint nourrir ledit potier en vne tauerne à crédit : parce que ie n’auois nul moyen en ma maison. Quand nous , eusmes trauaillé l’espace de six mois, et qu’il falloit cuire la besogne faite , il fallut faire un fourneau et donner congé au potier, auquel par faute d’argent ie fus contraint donner de mes vestemens pour son salaire. Or par ce que ie n’auois point | d’estoffes (matériaux) pour eriger mon fourneau, ie me prins à l deffaire celuy que i’auois fait à la mode des verriers , afin de | me seruir des estoffes de la despoUille d’iceluy. Or par ce que |
ledit four auoit si fort chaule l’espace de six iours et nuits, le i
mortier et la brique dudit four s’estoient liquifiés et vitrifiés de telle sorte, qu’en desmaçonnant i’eus les doigts coupez et incisez en tant d’endroits que ie fus contraint manger mon potage ayant les doigts enuelopez de drapeau. Quand i’eus deffait | ledit fourneau, il fallut eriger l’autre qui ne fut pas sans grand peine ; d’autant qu’il me falloit aller quérir l’eau , le mortier | et la pierre, sans aucun ayde et sans aucun repos. Ce fait, j ie fis cuire l’œuure susdite en première cuisson, et puis par emprunt ou autrement ie trouuay moyen d’auoir des estoffes pour faire des esmaux, pour couurir ladite besogne , s’estant