‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 11 sur 264 · LE SOLEIL ET LA LUNE · texte numérisé non relu

LE SOLEIL ET LA LUNE

La charmante soirée ! Viens, Antonin.

disait M. de Verteuil à son fils. Regarde.

Le soleil est prêt à se coucher. Gomme il est beau. Nous pouvons l'envisager maiu-

L'AMI DES EMFAHfl,

tenant. 11 n'est pas si éblouissant qu'à l'heure du dîner , lorsqu'il était au plus baut de sa course. Comme les nuages sont beaux aussi autour de lui ! ils sont de couleur de soufre, de couleur d'écarlate et de couleur d'or I Mais vois-tu avec quelle vitesse il descend ! Déjà nous ne pouvons plus en voir que la moitié. Nous ne le voyons plus du tout. Adieu , soleil, jusqu'à demain au matin.

A présent, Antonin, tourne les yeux de l'autre côté. Qu'est-ce qui brille ainsi derrière les arbres ? Est-ce un feu? Non, c'est la lune. Elle est bien grande; et comme elle est rouge 1 On dirait qu'elle est pleine de sang. Elle est toute ronde aujourd'hui , parce que c'est pleine lune. Elle ne sera pas si ronde demain au soir. Elle perdra encore un morceau après-demain, un autre morceau le jour suivant, et toujours de plus en plus , jusqu'à ce qu'elle devienne comme ton arc; alors on ne la verra plus qu'à l'heure où tu seras au lit. Et de jour en jour, elle deviendra encore plus petite , jusqu'à ce qu'on ne la voie plus du tout au bout de quinze jours.

Ce sera ensuite nouvelle lune , et tu la verras dans l'après-midi. Elle sera d'abord bien petite; mais elle deviendra chaque jour plus grande et plus ronde , jusqu'à ce qu'au bout de quinze autres jours , elle soit tout-à-fait pleine comme aujourd'hui , et tu la verras encore se lever derrière les arbres.

antonix. — Mais , mon papa , comment le soleil et la lune se tiennent-ils tout seuls eu l'air? je crains toujours qu'ils ne me tombent sur la tête.

m. de verteuil. — Tranquillise-toi , mon fils , il n'y a pas de danger. Je t'expliquerai un jour ce qui t'embarrasse , lorsque tu seras en état de m' entendre. Ecoute, en attendant, ce que l'un et l'autre t'adressent par ma bouche.

Le soleil ditd'une voix éclatante: Jesuis

le roi du jour ; je me lève dans Portent, et l'aurore me précède pour annoncer à la terre mon arrivée. Je frappe à ta fenêtre avec un rayon d'or, pour t'averlir de ma présence, et je te dis : Paresseux, lève-toi: je ne brille pas pour que tu restes enseveli dans le sommeil : je brille pour que tu te lèves et que tu travailles. Je suis le grand voyageur. Je marche , comme un géant , à travers toute l'étendue des cieux. Jamais je ne m'arrête , et je ne suis jamais fatigué.

J'ai sur ma tête une couronne de rayons étincelans que je disperse sur tout l'univers, et tout ce qu'ils frappent, brille d'éclat et de beauté. Je donne la chaleur aussi bien que la lumière. C'est moi qui mûris les fruits et les moissons. Si je cessais de régner sur la nature , rien ne croîtrait dans son sein, et les pauvres humains mourraient de faim et de désespoir dans l'horreur des ténèbres.

Je suis très haut dans les cieux , plus haut que les montagnes et les nuages. Je n'aurais qu'à m'abaisser un peu plus vers la terre, mes feux la dévoreraient dans un instant , comme la flamme dévore la paille légère que l'on jette sur un brasier.

Depuis combien de siècles je fais la joie de l'univers. Il y a six ans qu'Antonin ne vivait pas encore. Antonin n'était pas au monde ; mais le soleil y était. J'y étais , lorsque ton papa et ta maman ont reçu la vie, et bien des milliers d'années encore auparavant : cependant je n'ai pas vieilli.

Quelquefois je dépose ma couronne éclatante , et j'enveloppe ma tête de nuages argentés; alors tu peux soutenir mes regards ; mais lorsque je dissipe les nuages pour briller dans toute ma splendeur du midi , tu n'oserais porter sur moi la vue , j'éblouirais tes yeux , je t'aveuglerais. Je n'ai permis qu'au seul roi des oiseaux de contempler, d'un air iinmo bile, tout l'éclat de ma gloire.

L AMI DES E.NPA.NS

L'aigle s'élauçant de la cime des plus hautes montagnes, vole vers moi d'une aile vigoureuse, et se perd dans mes rayons en m'apportant son hommage. L'alouette suspendue au milieu des airs, chante, à ma rencontre , ses plus douces chansons , et réveille les oiseaux endormis sous la feuillée. Le coq , resté sur la terre , y proclame mon retour d'une voix perçante; mais la chouette et le hibou fuient à mon aspect , en poussant des cris plaintifs, et vont se réfugier sous les ruines de ces tours orgueilleuses que j'ai vues s'élever fièrement, dominer pendant des siècles sur les campagnes , et s'écrouler ensuite sous le poids d'une longue vieillesse.

Mon empire n'est pas borné, comme celui des rois de la terre , à quelques parties du monde. Le monde entier est mon empire. Je suis la plus belle et la plus glorieuse créature qu'on puisse voir dans l'univers.

La lune dit d'une voix tendre : Je suis la reine de la nuit. J'envoie mes doux

rayons pour te donner de la lumière, lorsque le soleil n'éclaire plus la terre.

Tu peux toujours me regarder sans péril ; car je ne suis jamais assez resplendissante pour t'éblouir, et je ne te brûle jamais. Je laisse même briller dans l'herbe les petits vers luisans a qui le soleil dérobe impitoyablement leur éclat. Les étoiles brillent autour de moi , mais je suis plus lumineuse que les étoiles, et je parais dans leur foule comme une grosse perle entourée de plusieurs petits diamans étin celans.

Lorsque tu es endormi , je me glisse sur un rayon d'argent à travers tes rideaux, et je te dis : Dors, mon petit ami . tu es fatigué. Je ne troublerai point ton sommeil.

Le rossignol chante pour moi, c'est lui qui chante le mieux de tous les oiseaux. Perché sur un buisson , il remplit la forêt de ses accens aussi doux que ma lumière . tandis que la rosée descend légèrement, sur les fleurs , et que tout est calme et silencieux dans mon empire.

CLÉMENTINE ET MABELON.

Avant que le soleil s'élevât sur l'horizon pour éclairer la plus belle matinée du printemps, la jeune Clémentine était descendue dans le jardin de son père, afin de mieux goûter le plaisir de déjeuner , en parcourant ses longues allées. Tout ce qui peut ajouter au charme qu'on éprouve dans ces premières heures du jour, se réunissait pour elle en ce moment. Le souffle pur du zéphyr portait dans tous ses sens la fraîcheur et le calme. Son goût était flatté de la douceur des friandises qu'elle savourait ; son œil , du tendre éclat de la verdure renaissante ; son odorat, du parfum balsamique de mille fleurs; et pour que son oreille ne fût pas

seule sans plaisirs , deux rossignols allèrent se percher près de là sur le somme! d'un berceau de verdure , pour la réjouir de leurs chansons de l'aurore. Clémenlinétait si transportée de toutes ces sensations délicieuses, que des larmes baie gnaient ses beaux yeux , sans s'échapper cependant de sa paupière. Son cœur, agité d'une douce émotion , était pénétré de sentimens de tendresse et de bienfaisance. Tout à coup elle fut interrompue dans son agréable rêverie par le bruit des pas d'uue petite fille qui s'avançait vers la même allée , en mordant , de grand appétit . dans un morceau d .• paie bis.

L AMI DES BKFANS.

Comme elle venait aussi dans le jardin pour se récréer . ses regards erraient sans objet autour d'elle; en sorte qu'elle arriva près de Clémentine sans l'avoir aperçue. Dès qu'elle la reconnut, elle s'arrêta tout court un moment , baissa les yeux vers la terre , puis , comme une jeune bicbe effarouchée, et non moins légère , elle retourna précipitamment sur ses pas. Arrête, arrête , lui cria Clémentine; attends-moi donc, attends -moi:

pourquoi te sauver ? Ces paroles faisaient fuir encore plus vite la petite sauvage.

Clémentine se mit a la poursuivre; mais comme elle était moins exercée à la course , il ne lui fut pas possible de l'atteindre. Heureusement la petite fille avait pris un détour , et l'allée où se trouvait Clémentine, allait directement aboutir à la porte du jardin. Clémentine , aussi avisée que jolie . se glisse tout doucement le long de la charmille épaisse qui formait la bordure de l'allée , et elle arrive au dernier buisson a l'instant même où la petite fille était prête a le dépasser. Elle la saisit à ('improviste , en lui criant : Te voila ma prisonnière ! Oh ! je te tiens ! il n'y a plus moyen de te sauver.

La petite fille se débattait pour se débarrasser de ses mains. Ne fais donc pas la méchante, lui dit Clémentine; si tu savais le bien que je te veux , tu ne serais pas si farouche. Viens, ma chère enfant, viens un moment avec moi. Ces paroles d'amitié , et plus encore le son flatteur de la voix qui les prononçait , rassurèrent la petite fille , et elle suivit Clémentine dans un cabinet de verdure voisin.

As-tu encore ton père? lui dit Clémentine , en l'obligeant de s'asseoir auprès d'elle.

HADBLOir. — Oui, mamsrllf.

CLÉMENTINE. — Et que fait-il?

M\i)i:i.()N. — Tonte sorte de métiers pour gagner sa vie. Il vient aujourd'hui

travailler à votre jardin , et il m'a menée avec lui.

clémentine. — Ah! je le vois là-bas, dans le carré de laitues. C'est le gros Thomas. Mais que manges-tu à ton déjeuner? Voyons, que je goûte ton pain.

Ah ! mon Dieu , il me déchire le gosier. Pourquoi ton père ne t'en donne-t-il pas de meilleur?

mauelon. — C'est qu'il n'a pas autant d'argent que votre papa.

Clémentine. Mais il en gagne par son travail ; et il pourrait bien te donner du pain blanc, ou quelque chose pour faire passer celui-ci.

mauelon. — Oui , si j'étais sa seule enfant : mais nous sommes cinq qui mangeons de bon appétit. Et puis l'un a besoin d'une camisole , l'autre d'une jaquette. Ça fait tourner la tête à mon père, qui dit quelquefois : J'aurai beau travailler , jamais je ne gagnerai assez pour nourrir et vêtir toute cette marmaille.

clémentine. — Tu n'as donc jamais mangé de confitures?

mauelon. — Des confitures? Qu'estce que c'est que ça?

clémentine. — Tiens, en voici sur mon pain.

HADBLOir. — Je n'en avais jamais vu de ma vie.

clémentine. — Goùle-s-v.n un peu.

Ne crains rien; tu vois bien que j'en mange.

m uU'.i.on . avec transport. — Ah I mainsolk' , que c'est bon !

clémentine. — Je le crois ! Ma chère enfant . comment t'appelles-tu?

mauelon. se levant et lui faisant raie révérence.— - Madelon . pour vous servii .

clémentine. — Et bien , ma chère Madelon . attends-moi ici un moment. Je vais demander quelque chose pour toi h nu bonne . et je reviens aussitôt. Ne t'en va pas au moins

l'ami des enfans.

madelon. — Oh I je u'ai plus peur do vous !

Clémentine courut chez sa bonne, et la pria de lui donner des confitures pour en faire goûter à une petite fille qui n'avait que du pain sec pour déjeuner. La bonne se réjouit de la bienfaisance de son aimable élève. Elle lui en donna dans une tasse, avec un petit pain mollet; et Clémentine se mit à courir de toutes ses jambes avec le déjeuner de Madelon.

Eh bien! lui dit-elle en arrivant, t'aije fait long-temps attendre? Tiens, ma chère enfant , prends donc. Laisse-là tou pain noir , tu en mangeras assez une autre fois.

madelon, goûtant la confiture, et passant sa langue sur ses lèvres. — C'est comme du sucre. Je n'avais jamais rien mangé de si doux.

clémentine. — Je suis charmée que tu le trouves bon. J'étais bien sûre que cela te ferait plaisir.

madelon. — Comment, vous en mangez tous les jours? Nous ne connaissons pas ça , nous pauvres gens.

clémentine. — J'en suis assez fâchée.

Ecoute, viens me voir de temps en temps, je t'en donnerai. Mais comme tu as l'air de te bien porter ! N'es-tu jamais malade?

madelon. — Malade? moi? jamais.

clémentine. — N'as- tu jamais de rhume? N'es-tu jamais enchifrenée?

madelon. — Qu'est-ce que c'est que ce mal ?

clémentine. — C'est lorsqu'il faut tousser et se moucher sans cesse.

madelon. — Ohl ça m'arrive quelquefois, mais ce ne sont pas des maladies.

clémentine. — Et alors te fait-on rester au lit?

madelon. — Ha! ha! ma mère ferait, je crois, un beau train , si je m'avisais Je faire la paresseuse.

clémentine. — Mais qu'as-tu à faire?

Tu es si petite !

madelon. — Ne faut-il pas aller, dans l'hiver, ramasser du chardon pour notre âne , et du bois mort pour la marmite ? Ne faut-il pas, dans l'été, sarcler les blés, ou glaner? cueillir les pommes et les raisins dans l'automne? Ah ! mamselle, ce n'est pas l'ouvrage qui nous manque.

clémentine. — Et tes soeurs , se portent-elles aussi bien que toi ?

madelon. — Nous sommes toutes éveillées comme des souris.

clémentine. — Ah ! j'en suis bien aise! J'étais d'abord fâchée que Dieu semblât ne s'être pas embarrassé de tant de pauvres enfans; mais puisque vous avez la santé , je vois bien qu'il ne vous a pas oubliés. Je me porte bien aussi , quoique je ne sois pas sûrement aussi robuste que toi. Mais, ma chère enfant, tu vas nu-pieds; pourquoi ne mets-tu pas de chaussure ?

madelon. — C'est qu'il en coûterait trop d'argent à mon père, s'il fallait qu'il nous en donnât à tous ; et il n'en donne à aucun.

clémentine. — Et ne crains-tu pas de te blesser?

madelon. — Je n'y fais seulement pas attention. Le bon Dieu m'a cousu des semelles sous la plante des pieds.

clémentine. — Je ne voudrais pas te prêter les miens. Mais d'où vient que tu ne manges plus?

madelon. — Nous nous sommes amusées à babiller, et il faut que j'aille ramasser de l'herbe. Il est bientôt huit heures. Notre bourrique attend son déjeuner.

clémentine. — Eh bien, emporte le reste de ton pain. Attends un peu. Je vais en ôter la mie , tu mettras la confiture dans le creux.

madelon . — Je vais le porter à ma plus jeune sœur. Oh ! elle ne fera pas la petite

L AMI DES ENFANS

bouche, celle-là! Elle n'en laissera pas une miette , quand elle aura commencé à le lécher.

Clémentine. — Je t'en aime davantage, d'avoir pensé a la petite sœur.

madelon. — Je n'ai rien de bon sans lui en donner. Adieu , raamselle.

clémemine. — Adieu, Madelon. Mais souviens-toi de revenir ici demain à la même heure.

madelon. — Pourvu que ma mère ne m'envoie pas ailleurs, je me garderai bien d'y manquer.

Clémentine avait goûté la douceur qu'on sent à faire le bien. Elle se promena quelque temps encore dans le jardin en pensant au plaisir qu'elle avait donné h Madelon , à la reconnaissance que Madelon lui en avait témoignée, et à la joie qu'aurait sa petite sœur démanger des confitures.

Que sera-ce donc, se disait-elle, quand je lui donnerai des rubans et un collier ! Maman m'en a donné l'autre jour d'assez jolis, mais la fantaisie m'en est déjà passée. Je chercherai dans mon armoire quelques chiffons pour la parer. Nous sommes de même taille; mes robes lui iront à ravir. Oh ! qu'il me tarde de la voir bien ajustée!

Le lendemain , Madelon se glissa encore dans le jardin. Clémentine lui donna des gâteaux qu'elle avait achetés pour elle.

Madelon ne manqua pas d'y revenir tous les jours. Clémentine ne songeait qu'à lui donner de nouvelles friandises. Lorsque ses épargnes n'y suffisaient pas, elle priait si mère de lui donner quelque chose de l'office , et sa merc y consentait avec plaisir.

Il arriva cependant un jour que Clémentine reçut une réponse affligeante.

Elle priait sa mère de lui faire une petite avance sur ses pensions de la semaine . pour acheter des bas et de* souliers ;i Ma-

delon , afin qu'elle n'allât plus nu-pieds. Non , ma chère Clémentine, lui répondit sa mère.

Et pourquoi donc , maman?

Je te dirai à table ce qui me fait désirer que tu sois un peu moins prodigue envers ta favorite.

Clémentine fut surprise de ce refus.

Elle n'avait jamais tant soupiré que ce jour-là après l'heure du dîner. Enfin on se mit à table.

Le repas était déjà fort avancé, sans que sa mère lui eût dit la moindre chose qui eût trait à Madelon. Enfin un plaide chevrettes qu'on servit , fournit à madame d'Àlençay l'occasion d'entamer ainsi l'entretien.

Mrae d'alençat. — Ah ! voilà le mets favori de ma Clémentine , n'est-il pas vrai ? Je suis bien aise qu'on nous en ait servi aujourd'hui.

clémentine. — Oui , maman , j'aime beaucoup les chevrettes ; et voici la saison où elles sont excellentes.

Mme d'alençat. — Je suis sûre que Madelon les trouverait encore meilleures que toi.

clémentine. — Ah! ma chère Madelon ! Je crois qu'elle n'en a jamais vu. Si elle apercevait seulement ces longues moustaches, elle en aurait une peur, une peur ! Je la vois d'ici s'enfuir à toutes jambes. Maman , si vous vouliez me le permettre, je serais bien curieuse de voir la mine qu'elle ferait. Tenez, rien que deux pour elle, quand ce seraient les plus petites.

Mme d'alençat. — J'ai de la peine à t'accorder ce que tu me demandes.

CLÉMENTINE. — Et pourquoi donc, maman . vous qui faites du bien à tant de monde? Je vous ai aussi demandé ce ma tin un peu d'argent pour acheter des bas et des souliers à Madelon . et vous m'avez refusée. 11 faut que Madelon vous ail fâchée. Est-ce qu'elle aurait fait quelque

L'AMI DES EXFANS.

dégât dans le jardin ? Oh ! je me charge de la gronder.

Mme d'alexçay. — Non , ma chère Clémentine, Madelon ne m'a point fâchée. Mais veux-tu , par ta bienfaisance envers elle , faire son bonheur ou son malheur ?

Clémentine. — Son bonheur, maman.

Dieu me garde de vouloir la rendre malheureuse.

Mme d'alexçay. — Je voudrais aussi de tout mon cœur la voir plus fortunée , puisqu'elle a su mériter ton attachement. Mais est-il bien vrai , Clémentine, qu'elle mange son pain tout sec a déjeuner ?

Clémentine. — C'est bien vrai , maman. Je ne voudrais pas vous tromper.

Mme d'alexçay. — Comment? elle s'en est contentée jusqu'à présent?

clémextixe. — Mon Dieu oui ! Et quand ce serait de la frangipane , je ne la mangerais pas avec plus de plaisir qu'elle ne mange son pain bis.

Mrae d'alexçay. — Il me paraît qu'elle a bon appétit. Mais je ne puis me persuader qu'elle aille nu-pieds.

clémextixe. — C'est toujours nupieds que je l'ai vue. Demandez au jardinier.

Mme d'alexçay. — Elle se les met donc tout en sang, lorsqu'elle marche sur le sable et sur les cailloux?

clémextixe. — Point du tout. Elle court dans le jardin comme une biche ; et elle dit en riant , que le bon Dieu lui a cousu une paire de semelles sous la plante des pieds.

Mme d'alexçay. — Je sais que tu n'es pas menteuse ; mais je t'avoue que j'ai bien de la peine à croire ce que tu me dis. Je voudrais bien voir les grimaces que forait ma Clémentine en mangeant du pain bis tout sec , sans beurre ni confitures.

clémextixe. — Oh ! je sens qu'il me resterait au gosier.

Mm* d'alexçay. — Je ne serais pas

moins curieuse de voir comment elle s'y prendrait pour aller nu-pieds.

clémextixe. — Tenez, maman , ne vous fâchez pas ; mais hier je voulus l'essayer. Étant seule dans le jardin , je tirai mes souliers et mes bas pour marcher pieds-nus. Je les sentais tout meurtris , et cependant je continuai d'aller. Je rencontrai un tesson. Aye ! cela me fit tant de mal , que je retournai tout doucement reprendre ma chaussure, et je me promis bien de ne plus marcher les pieds nus. Ma pauvre Madelon ! elle est cependant ainsi tout l'été.

Mme d'alexçay. — Mais d'où vient donc que tu ne peux manger de pain sec ni aller nu-pieds comme elle?

clémextixe. — C'est peut-être que je n'y suis pas accoutumée.

Mme d'alexçay. — Mais si elle s'accoutume, comme toi, à manger des friandises , et a être bien chaussée , et qu'ensuite le pain sec lui répugne, et qu'elle ne puisse plus aller nu-pieds sans se blesser, croirais-tu lui avoir rendu un grand service ?

clémextixe. — Non , maman ; mais je veux faire en sorte que , de toute sa vie , elle ne soit plus réduite à cet état.

Mme d'alexçay. — Voilà un sentiment très-généreux : et tes épargnes te suffiront-elles pour cela ?

clémextixe. — Oui bien . maman , si vous voulez y ajouter tant soit peu.

Mmc d'alexçay. — Tu sais que mon cœur ne se refuse jamais à secourir un malheureux , lorsque l'occasion s'en présente. Mais Madelon est-elle la seule enfant que tu connaisses dans le besoin ?

clémextixe. — J'en connais bien d'autres encore. Il y en a deux surtout , ici près dans le village , qui n'ont ni père ni

mère.

3ime d'alexçay. — Et qui, sans doute,

auraient besoin de secours?

Clémentine. — Oh ! oui , maman.

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