‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 10 sur 264 · LE CONTRETEMPS UTILE · texte numérisé non relu

LE CONTRETEMPS UTILE

Dans une belle matinée du mois de j uin , Alexis se disposait a partir avec son père pour une partie de plaisir , qui , depuis quinze jours , était l'objet de toutes ses pensées. 11 s'était levé de très-bonne heure , contre son ordinaire , pour bâter les préparatifs de l'expédition. Enfin au moment où il croyait avoir atteint le terme de ses espérances , le ciel s'obscurcit tout à coup; les nuages s'entassèrent; un veut orageux courbait les arbres , et soulevait la poussière en tourbillons.

Alexis descendait à chaque instant dans le jardin , pour observer l'état du ciel , puis il remontait les degrés trois à trois pour îonsulter le baromètre. Le ciel et le baromètre s'accordaient à parler contre lui. Cependant il ne craignit point de rassurer son père , et de lui protester que toutes ces apparences fâcheuses allaient se dissi per en un clin-d'œil , qu'il ferait même bientôt le plus beau temps du monde; et il conclut qu'il fallait partir tout de suite pour en profiter.

M. de Ponval, qui n'avait pas une confiance aveugle dans les pronostics de son fils , crut qu'il était plus sage d'attendre encore. Au môme instant les nues crevèrent , et une pluie impétueuse fondit sur la terre. Alexis , doublement confondu, se mit h pleurer, et refusa obstinément toute consolation.

La pluie continua jusqu'à trois heures de l'après-midi. Enfin les nuages se dispersèrent , le soleil reprit son éclat , le ciel sa sérénité , et toute la nature respirait la fraîcheur du printemps. L'humeur d'Alexis s'était par degrés éclaircie comme l'horizon. Son père le mena dans les champs; et le calme des airs , le ramage des oiseaux , la verdure des prairies, les doux parfums qui s'exhalaient autour de lui , achevèrent de ramener la paix et la joie dans son cœur.

Ne remarques-tu pas, lui dit son père, la révolution délicieuse qui vient de s'opérer dans toute la création? Rappelle-toi les tristes images qui affligeaient hier nos regards : la terre crevassée par une longue sécheresse , les fleurs décolorées et penchant leurs tètes languissantes , toute la végétation qui semblait décroître. A quoi devons-nous attribuer le rajeunissement soudain de la nature?

A la pluie qui vient de tomber aujourd'hui , répondit Alexis. L'injustice de ses plaintes et la folie de sa conduite le frappèrent vivement en prononçant ces mois.

Il rougit; et son père jugea qu'il suffisait de ses propres réflexions, pour lui apprendre une autre fois h sacrifier, sans regret, un plaisir personnel au bien général de l'humanité.

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