‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 14 sur 264 · L .UH DES ENFA.NS · texte numérisé non relu

L .UH DES ENFA.NS

et il le piaula dans le jardin de Joséphine, à la place que venait de quitter son rosier. Ceux qui ont un mauvais cœur n'ont pas ordinairement un esprit bien soigneux. Lorsque le mois de niai arriva, les rosiers d'Auguste et de Julien , négligés dans leur culture, poussèrent à peine quelques fleurs , dont la plupart moururent dans le bouton. Celui de Frédéric au contraire, cultivé par ses mains et par celles de Joséphine , porta les plus belles roses a cent feuilles de tout le pays. Aussi long-temps qu'il fleurit, Frédéric eut chaque jour une rose à donner à sa sœur pour

mettre dans son sein , et une autre pour placer dans ses cheveux.

Le genêt d'Espagne fleurit aussi trèsheureusement. On en respirait l'agréable parlum des deux extrémités du jardin. Il devint cette même année assez haut et assez épais pour que Joséphine y trouvât de l'ombrage dans la grande chaleur du jour. Son papa venait quelquefois l'y trouver, et lui racontait des histoires, qui tantôt la faisaient rire aux éclats, et tantôt faisaient couler de ses yeux des larmes si douces, qu'elle se souriait à elle-même un moment après.

LES PETITES COUTURIERES.

LOUISE et LÉONOR travaillent dans leur chambre, assises auprès d'une table couverte d'étoffes taillées pour des liabits d'enfans. SOPHIE est debout auprès de Louise, et lui présente une aiguillée de fil. La chambre est échauffée par un bon feu.

charlotte , en entrant. — Eh bien !

vous voilà tristement assises , et occupées a coudre ! moi , qui croyais vous trouver jouant sur la neige dans le jardin I Venez, venez voir. Tous les arbres ont l'air de petits-maîtres à tête bien poudrée. Il n'y a rien de si joli.

louise. — Nous ne quitterions pas notre ouvrage pour tous les plaisirs du monde.

charlotte. — Moi , je le quitte souvent à propos de rien. Et en avez-vous encore pour long-temps ?

léon'or. — Nous y avons travaillé tout hier , et nous y sommes aujourd'hui depuis sept heures. Le voilà bientôt achevé.

charlotte. — Depuis sept heures?

J'étais encore à neuf heures et demie au lit. D'où vous vient donc cette fureur de besogne ?

louise. — Si tu savais pour qui nous travaillons , je suis sûre que tu voudrais être de la partie.

charlotte. — Non , certes, quand ce serait pour moi.

louise. — Oh ! nous n'irions pas de si bon cœur pour nous-mêmes.

sophie. — Devine pour qui c'est.

charlotte. — Quand ce n'est pas pour soi , c'est pour sa poupée. C'est tout naturel. N'ai-je pas deviné ?

léonor. — Oui , regarde si ce sont là des ajustemens de poupée. (Elle soulève sur la table des jaquettes, des camisoles et des tabliers. )

charlotte. — Comment donc? voilà un trousseau complet. Laquelle de vous est-ce qu'on marie?

léonor j d'un air piqué. — Une ja-

l/AMl ULS EXFANS.

quelte pour habit de noces? Il n'y a que (les folies dans sa tête. Je vois qu elle ne devinerait jamais.

sophie. — Eh bien ! je vais lui dire , moi , ce que c'est. Tu connais ces petites lilles qui nont que des habits tout percés , et qui meurent de froid ?

Charlotte. — Quoi ! les enfans de cette pauvre femme, dont le mari vient de mourir, et qui ne sait comment gagner m vie?

louise. — C'est pour cette misérable famille.

charlotte. — Mais ta maman et la mienne lui ont envoyé de l'argent.

loi'ise. — 11 est vrai ; mais il y avait des dettes à payer, et des provisions à faire. Quant aux habits

léonor. — Oui, c'est nous qui nous en sommes chargées.

charlotte. — Pourquoi lie pas leur envoyer des vôtres ? vous vous seriez épargné la façon.

louise. — Nos habits pourraient-ils aller bien juste a ces petits enfans?

charlotte. — J'en conviens. Ils auraient traîné d'un quart d'aune devant et derrière eux; mais leur mère aurait pu les mettre à leur taille.

louise. — Elle n'est pas eu état de le faire.

CHARLOTTE. — Pourquoi dollC ?

léonor , regardant fixement Charlotte. — C'est que . dans son enfance , elle n'a fias été accoutumée a travailler.

louise. — Comme nous sommes un peu exercées à la couture , nous avons prié maman dé nous faire donner du eouiil el de la fulaine, et de nous tailler, à vue d'œil , des patrons. C'est nous qui avons entrepris le reste.

léoxor. — Et quand tout cela sera achevé, nous irons le porter nous-rm'nir» à la pauvre femme, pour que Ml CBÉf soientun peu chaudement vêtus cet hiver.

sophie. — Tu vois a présent pourquoi nous n'allons pas jouer sur la neige.

CHARLOTTE . ME Utl SOlipir ClOllffé.

— Ah ! je veux travailler aussi avec vous.

louise. — Je te le disais bien.

léoxor. — Non, non, cela n'est pas nécessaire ; nous allons achever.

louise. — Pourquoi veux-tu la priver de ce plaisir? Tiens, ma bonne amie, voici un reste d'ourlet à faire ; mais il faut que cela soit cousu proprement.

sophie. — Si cela n'est pas propre , on ne s'en servira pas , d'abord.

charlotte. — Tu parles aussi, loi, petite morveuse, comme si tu y étais pour quelque chose?

louise. — Comment donc ! Sophie nous a merveilleusement secondées. C'est elle qui tenait l'étoffe, quand il y avait quelque bout a rogner ; c'est elle qui nous présentait le peloton ; c'est elle qui ramassait nos dés. Tiens , mon cœur, porte les grands ciseaux à Léonor.

charlotte. — Regarde un peu, m;i chère amie , si c'est bien comme cela.

léonor , saisissant l'ouvrage. — Fi donc! ces points sont trop allongés; el puis c'est tout de travers.

louise. — Il est vrai que cela ne tiendrait guère. Attends , je vais le donner quelque autre chose. Attache les cordons au ciillct de la jaquette.

charlotte. — Bon , je m'en tirerai un peu mieux.

léonor .jetant un coup d'œil en-dessous sur l'ouvrage de Charlotte. — Eh bien! ne voilà-l-il pas qu'elle ajuste le l.niit en dehors, au lieu de le mettre à l'envers? L'ouvrage nous ferait honneur assurément.

louise. — C'est ma faute de ne l'en avoir pas avertie. Bien comme cela , Charlotte.

charlotte. — C'est que l'on ne m'a pas appris comme a vous.

l'ami des enfans.

léonor. — Tant pis pour toi, je te plains.

louise. — Ne va pas la fâcher, ma sœur; elle fait de son mieux. Donne un peu , mon enfant. Comment donc ! voilà un cordon de cousu. Vois-tu , Léonor ?

léonor , tirant d'une main la jaquette de l'autre le cordon. — C'est dommage qu'il ne tienne pas. {Le cordon et la jaquette se séparent, et l'on voit le fil qui va en zig-zag de l'un à l'autre, comme le lacet d'un corset qu'on délace. ) Une bonne ouvrière que nous avons là ! Elle ne fait rien , et nous détourne.

charlotte , tristement. — Hélas ! c'est que je n'en sais pas davantage.

louise. — Ne te chagrine pas , ma bonne amie , tu y as mis de la bonne volonté , c'est autant que nous. Je me

charge de ta besogne Allons, voilà

qui est fait. As-tu fini, Léonor?

léonor. — J'en suis à mon dernier point. Il n'y a plus que le fil à couper. Bon ; je vais maintenant faire un paquet de tout cela. (Elle arrange les habits, les met l'un sur l'autre, et se dispose à nouer les bouts de la serviette qui les mveloppe. Madame de Valcourt entre.)

sophie. — Ahl voici maman.

Mme de valcourt. — Eh bien ! mes enfans , où en sommes-nous? Avez-vous besoin d'un peu de secours ?

louise. — Non , maman ; Dieu merci , nous venons d'achever.

Mmc de valcourt. — Déjà? Voyons un peu. Mais c'est fort propre. Pour toi, ma chère Sophie , le temps a dû te paraître bien long.

sophie. — : Non , maman ; j'ai toujours eu quelque chose à faire. Demandez à mes sœurs.

louise. — Nous ne serions pas sitôt venues à bout de notre entreprise , sans ses petits secours. Elle ne nous a pas quittées d'un instant.

Mmt de valcourt. — Je suis ravie de

ce que tu me dis : Ah ! voilà aussi notre voisine Charlotte. Elle vous a aidées , sans doute ?

léonor, d'un ton ironique. — Elle a voulu essayer; mais

louise. — Nous allions finir , lorsqu'elle est arrivée.

sophie. — Elle a fait deux ou trois points. Ahl elle n'en sait guère plus que moi. Si vous aviez vu , maman , comme c'était torché 1

louise. — Paix donc, Sophie.

Mme UE valcourt. — Allons , puisque vous avez été si diligentes, j'ai un grand plaisir à vous annoncer pour récompense de votre zèle....

sophie. — Et quoi donc , maman ?

Mmc de valcourt. — La pauvre femme et ses filles sont en bas dans le salon. Je vais vous envoyer les enfans; vous les habillerez vous-mêmes , pour jouir de la surprise de leur mère.

louise. — Ahl maman, comme vous savez assaisonner nos plaisirs !

sophie. — Voulez-vous que je les aille chercher?

Mme de valcourt. — Oui , suis-moi , tu remonteras avec elles. Dans cet intervalle, je vais avoir un mot d'entretien avec la mère , et je saurai à quoi on peut l'employer pour lui faire gagner sa vie. (Elle sort, tenant Sophie par la main).

louise. — Reste avec nous , Charlotte ; nous aurons besoin de toi. 11 faut que tu donnes un coup de main à la toilette.

charlotte. — Ma chère amie , que je sens tout ton bon cœur ! (Elle l'embrasse) .

léonor. — J'ai eu un petit brin de malice , ma sœur m'en fait rougir. Veux-tu bien me pardonner?

charlotte , l'embrassant aussi. ) — Ahl de toute mon ame!

louise. — J'entends les petites filles qui montent. Les voici. (Sophie entre, précédant, d'un air de triomphe, les deux petites paysannes.)

L AMI DES EN FANS

sopiiic , bas à Louise. — Elles vont être bien surprises. Je ne leur ai pas dit ce qui les attend.

lolise. 7- Tu as bien fait. Elles n'en seront que plus aises , et nous aussi.

LÉoson. — Moi , je m'empare de Jacqueline

Louise. — Moi , je me charge de Mar-, jjotton.

charlotte. — Sophie et moi , nous vous présenterons les épingles. (Elles se mettent en devoir de déshabiller les enfans.

Jacqueline, d'un ton pleureur. — Nous avons bien déjà assez de froid. Estce que vous voulez encore nous ôter nos pauvres habits?

Louise. — Ne crains rien , ma petite.

Tu vas voir. Viens ; approchons-nous un peu plus du feu. Tu es toute transie.

margotton — Nous ne nous sommes pas chauffées d'aujourd'hui.

Jacqueline. — Quoi ! c'est pour nous ces beaux habits neufs?

maiigotton. — Ah ! mon Dieu , que va dire ma mère? Elle nous prendra pour vos sœurs , de nous voir si braves.

louise. — Et vous le serez aussi. Vous ne nous donnerez plus que ce n^m.

Jacqueline. — 0 ma belle demoiselle, nous ne sommes que vos servantes.

louise. — Tais-toi , tais -loi. Passe ton

bras seulement. L'autre Mais comme

c'est court! il ne lui va qu'aux genoux. (à Léonor.) Eh bien! étourdie, voilà de tes œuvres ! Tu m'as donné l'habit de la plus petite pour la plus grande.

léonor. — Mon Dieu ! je ne savais aussi ce que c'était. Jacqueline en avait sous les pieds, et je voyais que je ne lui voyais pas encore la tête. Il n'y a qu'à changer. Voilà le tien.

louise. — Dépêchons-nous. Toi, Sophie, cours faire signe à maman de venir.

sophie. — J'y vole. {Elle sort.)

« ouise. — Ah ! je m'y reconnais à pré-

sent. Tourne un peu. Encore. Fort bien.

Prenez-vous par la main , et marchez devant nous. Les deux petites filles vont côte-à-côte, et se regardant l'une l'autre tout ébahies.)

charlotte. — Comme elles sont bien ajustées! Les voilà jolies à croquer ! Il ne faut plus qu'une chose, (à Jacqueline.) Tiens , voici un mouchoir blauc ; crache , que je te débarbouille, (à Margotton.) A toi. Qu' -îsl-ce qui leur manque?ià, voyons. Si on bichonnait pourtant leurs cheveux?

Louise. — Va , Charlotte , ils leur vont mieux tout pendans. N'est-ce pas , Léonor?

léon'or. — Un petit coup de peigne pour les démêler. Laissez, laissez, je m'en charge.

sophie entre en sautant de joie. — Vo'.ci maman ! voici maman ! ( Madame de Valcourt la suit de pris, tenant la. pauvre femme par la main. Toutes les petites filles courent au-devant d'elle.)

la. pauvre FtMME. — 0 Dieu ! que vois-je? sont-ce là mes enfaus? Ma noble et généreuse dame ! (Elle veut se jeter à ses genoux.

Mme de valcourt, la relevant. — Non, ma bonue amie , vous ne me devez aucune reconneissance. Mes enfans ont voulu essayer leur adresse à la coulure, et je leur en ai laissé le phiisir. (Elle examine l'habillement des petites paijsannes.) Mais cela n'est point si mal pour un premier ouvrage! Louise, tu aurais là uu bon métier.

lapauvre femme, couranlvers Louise, Léonor et Sophie. - Ah I mes bonnes demoiselles, que je vous remercie! Je prie Dieu de vous en récompenser. {Elle leur baise la main , malgré leur résistance.

Elle aperçoit Charlotte, qui s'est retirée seule dans un coin.) Ah ! pardon . ma petite demoiselle , je ne vous avais pas vue. Que je vous fasse aussi mes remcrcîmensl (Elle veut lui baiser la main.).

L'AMI DES EXFANS.

Charlotte, la retirant avec un grand soupir. — A moi ? à moi? Non , non , je n'ai rien fait à l'ouvrage.

Mme DE vAtCouRT. — Ne t'afflige pas , mon enfant. On ne fait rien avec des soupirs, mais avec une ferme résolution.

Dis-moi , crois-tu qu'il soit utile et agréable à uue jeune demoiselle de s'accoutumer de bonne heure au travail ?

charlotte. — Oh ! si je le crois !

Mme de valcourt. — De quel plaisir touchant tu te vois aujourd'hui privée , pour avoir négligé de te former aux occupations de ton âge I

la pauvre femme. — Ah! ma chère petite demoiselle , apprenez , apprenez à travailler, tandis qu'il en est temps. Plût a Dieu que j'eusse reçu , dans mon enfance , la même leçon. Je pourrais aujourd'hui m'être utile à moi-même , au lieu de me voir à la charge des honnêtes gens.

Mme de valcocrt. — Franchement , ma bonne amie , cela aurait été beaucoup plus heureux pour vous, quoique j'eusse perdu le plaisir de vous obliger. Mais vous êtes encore assez jeune pour réparer le temps que vous avez perdu. Vous saurez , mes --nfans , que je lui ai trouvé de l'emploi chez le tisserand du voisinage; et

lorsqu'elle n'aura rien à faire chez lui , elle viendra travailler ici au jardin.

sophie. — Ah ! bon ! bon ! j'irai lui aider tant que je pourrai.

Mme de valcourt. — A l'égard de ses filles , je veux que ma maison soit leur école. Louise, et toi, Léonor, vous avez mérité que je vous confie leur instruction. J'en fais vos élèves pour la lecture et pour le travail.

charlotte. — Me permettez - vous aussi d'être de l'apprentissage ?

Mme DE valcourt. — Très-volontiers, Charlotte , si ta mère le trouve bon. Tu seras rémule de Sophie, (à la pauvre femme ) Ma bonne amie , êtes-vous contente de cet arrangement?

la pauvre femme. — Dieu ! si je le suis ! Ah ! ma noble et généreuse dame , je vous devrai tout.mon bonheur, et celui de ma pauvre petite famille. Mes chères et jolies demoiselles , rendez grâces à Dieu, tous les jours de votre vie, de vous avoir donné une si bonne maman , qui vous accoutume de bonne heure à la diligence et au travail. Vous le voyez , c'est la source de toutes les joies pour nous, et pour nos semblables.

CAROLINE

Madame P..., jeune femme aussi distinguée par les grâces et la tournure piquante de son esprit , que par la délicatesse de ses sentimens et la force de son caractère, reprenait un jour Pauline, sa fille aînée, d'une légèreté bien pardonnable à son âge. Pauline, touchée de la douceur que sa mère mettait dans ses reproches, versait des larmes de repentir

et d'attendrissement. Caroline, âgée alors de trois ans , voyant pleurer sa sœur, grimpe sur les barreaux d'une chaise pour atteindre jusqu'à elle; d'une main prend son mouchoir dont elle lui essuie les yeux , et de l'autre lui glisse dans la bouche un bonbon qu'elle roulait dans la sienne. Il me semble que M. Greuze pourrait faire un tableau charmant de ce sujet.

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