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L AMI DLS EMPANS*.
poRPHiitE. — Je ue croyais pas être si savant ; mais c'est toujours comme cela quand vous m'instruisez. Vous me faites trouver des choses que je n'aurais jamais cru savoir. Me voilà maintenant en état de faire des complimens à tout le monde. Je n'aurai qu'à leur adresser celui que je viens de vous faire.
m. de vermont. — Il peut en effet convenir à beaucoup de gens. Il y a cependant des différences à y mettre, suivant les personnes à qui tu parleras.
porpihre. — Je sens bien à peu près ce que vous voulez me dire; mais je ne saurais le débrouiller tout seul. Expliquons cela à nous deux.
m. de vermont. — Très-volontiers , mon ami. 11 est des biens en général qu'on peut souhaiter à tout le monde , comme ceux que tu me souhaitais lout-àl'heure. Il en est d'autres qui ont rapport à la condition, à l'âge, et aux devoirs de chacun. Par exemple , on peut souhaiter à une personne heureuse, la durée de son bonheur, à un malheureux, la fin de ses peines ; à un homme en place, que Dieu veuille bénir ses projets pour le bien public ; qu'il lui donne la force d'esprit et le courage nécessaire pour les exécuter; qu'il lui en fasse recueillir la récompense dans la félicité de ses concitoyens. A un vieillard, on peut souhaiter une longue vie, exempte d'incommodités ; à des enfans , la conservation de leurs parens. des progrès rapides et soutenus dans leurs études, l'amour de la science et de la sagesse , aux pères et aux mères, le succès de leurs espérances et de leurs soins pour l'éducation de leur enfans; toutes sortes de prospérités à nos bienfaiteurs, avec la continuation de leur bienveillance. On doit même ne pas oublier ses ennemis , et adresser-dés vosûj au Ciel, pour qu'il les fasse revenu de leur injustice, et. qu'il
leur inspire le désir de se réconcilier avec nous.
porphire. — 0 mon papa! que je vous remercie ! me voilà en fonds de complimens pour tous ceux que je vais voir aujourd'hui. Soyez tranquille. Je saurai donner à chacun ce qui lui revient, saus avoir besoin des périodes de mou frère. Mais dites-moi , je vous prie , on a ces vœux dans le cœur toute l'année, pourquoi la bouche les dit-elle de préférence le premier jour de l'an?
m. de VERMONT. — C'est que notre vie est comme une échelle, dont chaque nouvelle année forme un échelon. Il est tout naturel que nos amis viennent se réjouir avec nous de ce que nous sommes parvenus à celui-ci , et nous marquent leur vif désir de nous voir monter les autres aussi heureusement. Comprendstu?
porphire. — Fort bien, mon papa.
m. de vEiiMONT. — Je puis encore t'expliquer ceci par une autre comparaison.
porphire. — Ah ! voyons , je vous prie.
m. de vermont. — Te souviens-tu du jour où nous allâmes visiter Notre- Dame?
porphire. — 0 mon papa ! quelle belle perspective on a du haut des tours! On découvre toute la campagne des environs.
m. de VERMONT — Saiiil-Cloud s'offrit a notre vue ; et comme tes yeux ne sont pas encore fort exercés à mesurer les distances, tu me proposas d'y aller dîner à pied.
porphire. — VA\ bien ! mon papa .
est-ce que je ne fis pas gaillardement le chemin ?
M. DE VERMONT. — Tas mal. Je fus assez content de tes jambes ; mais c'est que j'eus la précaution de te faire asseoir à tous les milles.
porphire. — H est \rai. Ce n'est pas
LAMI DES EN FANS
mal imaginé au moins, d'avoir mis de ces pierres chiffrées sur la roule. On voit toul de suite combien on a marché, combien il faut marcher encore , et l'on s'arrange en conséquence.
m. de vermont. — Tu viens d'expliquer de toi-même les avantages de la division du temps en portions égales , qu'on appelle années. Chaque année est comme un mille dans la carrière de la vie.
porphire. — Ah! j'entends. Et les saisons sont peut-être les quarts de mille et les demi-milles, qui nous annoncent qu'un nouveau mille va bientôt venir.
m. de vermont. — Fort bien, mon fils ; ton observation est très-juste. Je suis charmé que ce petit voyage soit encore présent à ta mémoire ; il peut t'offrir, si tu sais le considérer, le tableau parfait de la vie humaine. Cherche à t'en rappeler toutes les circonstances, et j'en ferai l'application.
porphire. — Je ne m'en souviendrais pas mieux si c'était d'hier. D'abord , comme je me sentais ingambe , et que j'étais glorieux de vous le montrer , je voulus aller très-vite , et je faisais je ne sais combien de faux pas. Vous me conseillâtes d'aller plus doucement, parce que la route était tongue. Je suivis votre conseil : je n'eus pas a m'en repentir. Chemin faisant , je vous questionnai sur tout ce que je voyais , et vous aviez la bonté de m'instruire. Quand il se présentait un banc de pierre ou une pièce de gazon , nous allions nous y asseoir , pour lire dans un livre que vous aviez porté. Puis nous reprenions notre marche, et vous m'appreniez encore beaucoup d'autres choses utiles et agréables. Je me souviens aussi que je fis , tout en marchant, les quatre vers latins que mon précepteur m'avait donnés pour devoir.
De cette manière, quoique le temps ne
fût pas toujours beau ce jour-là, quoique nous eussions quelquefois de la pluie et même de l'orage à essuyer, nous arrivâmes frais et gaillards, saus avoir ressenti de fatigue , ni d'ennui : et le bon repas que nous fîmes en arrivant acheva de remplir heureusement cette journée.
m. de vermont. — Voilà un récit trèsfidèle de notre expédition , excepté dans quelques circonstances , que je te sais pourtant gré d'avoir omises , telles que cette attention si touchante d'aller prendre un pauvre aveugle par la main, pour l'empêcher de se casser les jambes contre un monceau de pierres, sur lequel il allait tomber , les secours que tu prêlas au petit blanchisseur pour ramasser un paquet de linge qui était tombé de sa charrette ; les aumônes que tu fis aux pauvres que tu rencontrais.
porphire. — Eh ! mon papa , croyez* vous que je l'eusse oublié ? Mais je sais qu'il ne faut pas se vanter des bonnes œuvres qu'on peut avoir faites.
m. de vermont. — Aussi je me plais à te les rappeler , pour te récompenser de ta modestie. Il est juste que je te rende une partie du plaisir que tu me fis goûter.
porphire. — Oh ! je vis bien deux ou trois fois des larmes rouler dans vos yeux. J'étais si content ! Si vous saviez combien cela me délassait! j'en marchais bien plus lestement ensuite. Mais venons à l'application que vous m'avez promise.
m. de vermont. — La voici , mon ami. Prête-moi toute l'attention dont tu es capable.
porphire. —Je n'en perdrai rien , je vous assure.
m. de vermont. —Le coup-d'œil que tu jetas du haut des tours sur tout le paysage qui t'environnait, c'est la première réflexion d'un enfant sur la société qui l'entoure. La promenade que tu
choisis, c'est la carrière que l'on se propose de suivre. L'ardeur avec laquelle tu voulais courir sans consulter tes forces, et qui le lit faire tant de faux pas , c'est l'impétuosité naturelle à la jeunesse , qui l'emporterait à des excès dangereux , si un ami sage et expérimenté ne savait la modérer. Les connaissances agréables que tu recueillis le loug du chemin dans nos entretiens et dans nos lectures, ton devoir que tu eus encore le temps de remplir ; les actes de bienfaisance et de charité que lu exerças, t'adoucireutla fatigue de la roule, t'en abrégèrent la longueur, et te la firent parcourir gaiement, malgré la pluie et l'orage. 11 n'est pas d'autres moyens dans la vie, pour en bannir l'ennui, pour y conserver la paix du cœur , avec la satisfaction desoi-même, pour se distraire des chagrins et des revers qui pourraient nous accabler. Enfin , le bon repas que je te fis faire au bout de ta course , n'est qu'une faible image de la récompense que Dieu nous réserve à la fin de nos jours pour les bonnes actions dont nous les aurons remplis.
porphire. — Oui, mon papa, cela cadre tout juste. Oh ! quel bonheur je vois pour moi dans l'année que nous commençons aujourd'hui !
M. DE VERMONT. — C'est de tOÎ SCIll
qu'il dépend de la rendre heureuse. Mais revenons à notre voyage. Te souviens-tu, lorsque nous arrivâmes à cet endroit que l'on nomme le Point-du-Jour , le ciel élait serein dans ce moment; et nous pouvions voir derrière nous tout l'espace que nous avions parcouru ?
porphire. — Oh! oui. J'étais fier d'avoir si bien fait tout ce chemin.
M. de \ermont. — Le serais- lude
même aujourd'hui que la raison commence à t'éclairer, en portant un regard sur le chemin que tu as fait jusqu'ici dans la vie? Tu y es entré faible et nu, sans aucuu moyen de pourvoir à tes besoins et à ta subsistance. C'est ta mère qui t'a donné les premiers alimens. C'est moi qui ai soutenu tes premiers pas. Que t'avons-nous demandé pour prix de nos soins? Rien que de travailler toi-même à ton propre bonheor, en devenant juste et honnête, en t'instruisant de tes devoirs , et eu prenant du goût à t'en acquitter. Ces conditions, toutes avantageuses pour toi, les as-tu remplies? As-tu été reconnaissant envers Dieu , pour t'avoir fait naître dans le sein de l'aisance et de l'honneur? As-tu montré à tes pareus toute la tendresse, toute la soumission que tu leur dois? As-tu bien profilé des instructions de tes maîtres? Ton frère et tes sœurs n'ont-ils jamais eu à se plaindre de quelque mouvement d'envie ou d'injustice de ta part? As-tu traité les domestiques avec douceur ? N'as-tu rien exigé de trop de leur complaisance ? L'esprit d'ordre et de justice , l'égalité de caractère, la franchise, la patience et la modération que nous cherchons à l'inspirer par nos leçons et par nos exemples, les as-tu ?
porphire. — Ah! mon papa, ne regardons pas tant dans le passé. J'aime mieux porter ma vue sur l'avenir. Tout ce que j'aurais dû faire , oui, je vous le promets , je le ferai.
m. de vERMO.vr. — Erabrasse-nioi , mon fils; j'accepte ta promesse , et j'y renferme tous les vœux que je forme , à mon tour , pour toi , dans ce renouvellement de l'année.