LE COMPLIMENT DE NOUVELLE ANNÉE
Le premier jour de Tau , le petit Porphire entra de bouiie heure dans l'appartement de son papa, qui n'était pas encore levé. Il s'avança , en le saluant gravement, jusqu'à trois pas de son lit; et lui ayant fait encore une inclination respectueuse , il commença ainsi , eu enflant sa voix :
Ainsi que les Romains s'adressaient autrefois des vœux le premier jour de l'année, ainsi, mon très-honoré père je viens... Ah!... je viens
Ici, le petit orateur demeura court. Il eut beau frapper du pied , se gratter le front, fouiller dans toutes ses" poches , le reste de la harangue ne se trouvait point. Le pauvre malheureux se tourmentait et suait à grosses gouttes. M. de \ermont eut pitié de son embarras. 11 lui fit signe d'approcher ; et l'ayant embrassé tendrement, il lui dit : Voilà un fort beau discours, mon fils; est-ce toi qui l'as composé?
porphire. — Non, mon papa, vous avez bien de la bonté. Je n'en sais pas encore assez pour cela. C'est mou frère qui est en rhétorique. Oh ! vous y auriez vu du ronflant. C'est tout en périodes, à ce qu'il m'a dit. Tenez, je vais le repasser , rien qu'une fois , et vous verrez. Voulez-vous toujours que je vous dise celui qui est pour maman ? Il est tiré de l'histoire grecque.
m. de vermont. — Non , mon ami , cela n'est pas nécessaire ; ta mère et moi, nous vous en savons le même gré , à toi et à ton frère.
porphire. —Oh ! il a bien été quinze jours à le composer, et moi, aussi longtemps à l'apprendre. C'est triste qu'il
m'échappe précisément lorsqu'il fallait m'en souvenir. Hier encore, je le déclamais si bien à votre tête à perruque. Je le lui récitai d'un bout à l'autre sans manquer une fois. Si elle pouvait vous le dire f
m. de vermont. — J'étais alors dans mon cabinet. Va, je t'ai bien entendu.
porphire. — Vous m'avez entendu? Ah! mon papa, que je vous embrasse!
Je le disais bien , n'est-ce pas?
m. de vermont. — A merveille.
porphire. — Oh ! c'est qu'il était beau !
m. de vermont. — Ton frère y a mis toute son éloquence ; mais je te l'avoue , j'aurais mieux aimé deux mots seulement' pourvu qu'ils fussent partis de ton cœur!
porphire. — Mais, mon papa, souhaiter tout uniment la bonne année, c'est bien sec.
m. de vermont. — Oui , si tu te bor nais a me dire : Mon papa , je vous souhaite une bonne année, accompagnée de plusieurs autres. Mais au lieu de ce compliment trivial, ne pouvais-tu chercher en toi-même ce que je dois désirer le plus vivement dans cette année nouvelle?
porphire. — Ce n'est pas difficile.
mon papa. C'est d'avoir une bonne santé, de conserver votre famille, vos amis, votre fortune , d'avoir beaucoup de plai sir et point de chagrin.
m. de vermont. — Et ne me souhaitestu pas tout cela?
PORPHiitE. — 0 mon papa ! de tout mon cœur.
m. de vermont. — Eh bien ! voilà ton compliment tout fait. Tu vois que lu n'avais besoin de recourir à personne.