EDOUARD , VICTORINE
victorine, regardant avec avidité tout ce qui est étalé sur la table. — Que fais-tu donc là , mon frère? Que signifie ce partage? Est-ce qu'il y aurait une moitié pour moi ? Sais-tu bien que ce serait une fort aimable galanterie?
Edouard. — Ab ! ma sœur , je le voudrais , je t'assure. Mais je ne suis plus le maître d'eu disposer.
victorine. — Et pourquoi donc? Cela t'appartient. Ah ! j'entends : c'est quelque nouvelle escroquerie d'Alexis. Il est sans cesse à mendier auprès de toi pour les autres ; et ce qu'il obtient par ses imporlunités, il sait le mettre de côté pour lui.
Edouard. — Victorine , ne parlez pas ainsi de ce digue- garçon : je voudrais pour tout ce que je possède avoir sa noble manière de penser.
vicToni.NE. — Mais enDn , que veut dire ce déménagement?
Edouard. — Que je suis bien puni d'avoir été si avide. Il faut que je cède à Charles la moitié des préseus que j'ai reçus de ma tante.
victorine. — Au lieu de me les donner! Et à quel propos?
Edouard. — Parce que nous étions
convenus ensemble de partager nos étrennes. Par malheur, j'ai eu beaucoup, et lui rien.
victorine. — Il n'aurait donc rien de moi : c'est la justice.
Edouard. — Que veux-tu? nous nous sommes engagés par l'honneur. Il m'a tenu parole ; il faut bien lui tenir la mienne, ou je suis un coquin.
victorine. — Voilà de ces folies que ton Alexis te met dans la tête. Non , je suis dépitée de ce que tu te laisses gouverner par un enfant qui vit de nos secours !
Edouard. — Mais n'a-t-il pas raison ?
victorine. — Lui? jamais. Et je parierais même aujourd'hui qu'il s'entend avec Charles pour partager les dépouilles.
Edouard. — Sérieusement tu le croirais , ma sœur? Mais non, non, tu lui fais injure. Alexis est trop généreux.
victorine. — C'est toi qui es trop faible. 11 prendrait bien, je crois, ton parti plutôt que celui de Charles, s'il n'y était intéressé.
Edouard. — Je suis son ami : il est intéressé à ce que je ne sois pas un fripon.
victorine. — Ha , ha , ha ! fort bien ! Pour n'être pas un fripon , tu te laisses friponner.
Edouard. — Cela vaudrait toujours mieux.
victorine. — Et dune manière si ridicule ! Oh ! comme ils vont se moquer de toi! Ha, ha, bal
Edouard. — Alexis se moquerait de
moi?
victorine. — S'il aide à te tromper.
Edouard. — Mais j'ai donné parole.
Le partage est tout fait , et Charles va venir.
victorine. — Eh bien ! qu'il s'en retourne. Quelle sera ma joie de voir que
L AMI DES EXFANS.
lu les attrapes lorsqu'ils pensent l'attraper.
Edouard. — Oui , que je me déshonore pour sauver ces misères !
victorine. — Mais si je te les conserve avec ton honneur?
Edouard. — Et par quel moyen ?
victorine. — Le voici. C'est d'aller conter l'affaire à mon papa , ou plutôt à ma tante, qui serait plus facile à persuader, pour qu'ils te défendent de te défaire de leurs présens. Je me chaige de la mission.
Edouard. — Non , non , ma sœur , si tu as quelque amitié pour moi.
victorixe. — A la bonne heure. Tu veux te laisser plumer; je le veux aussi. Je ne perds rien à cela : tout au contraire, j'y gagne le plaisir de rire à tes dépens , et d'avoir maintenant d'aussi jolies étrennes que toi. Je vais toujours le dire à mon papa, quand ce ne serait que pour te faire gronder , puisque tu n'as pas voulu suivre mes idées.