SCÈNE IV
Madame BEAUMONT, M. VERTEUIL, LÉONOR , dans une parure au-dessus de son état el de son bien.
m. verteuil, étonné. — Comment!
c'est Léonor ?
Mmc beaumont. — Vous êtes surpris, je !c vois, de la trouver si charmante. Tu nous as fait un peu attendre , mon cœur.
léonor, faisant à M. Verncuil um révérence cérémonieuse. — C'est que Finette n'a jamais pu réussir à placer mes plumes. Je les ai bien ôtées dix fois. Enfin , je l'ai renvoyée de dépit , et je nie suis coiffée moi-même. Je suis enchantée, monsieur Verteuil, de vous voir en bonne sauté.
m. verteuil, allant vers elle, et lui tendant les bras. — Et moi , ma chère
Léonor {Elle se détourne avec un air
dédaigneux.) Eh bien ! est-ce que tu crains de me regarder comme ton père?
Mmc BEAUMONT. — Oui , LéoilOI' ,
comme ton père et notre bieufaiteur. (A M. Verteuil. ) Il faut lui pardonner , je vous prie. Elle est élevée dans la modestie cl dans !a réserve.
m. verteuil. — Elle ne les aurait point blessées en recevant les témoigna-
l'ami des e ne ans
ges de mon amitié. Je lui dois aussi de tendres reproches pour avoir tardé si long-temps à satisfaire mon impatience.
léonor. — Pardonnez-moi. monsieur, j'étais dans un état à ne pouvoir paraître devant vous avec bienséance.
M. vertedil. — Une jeune demoiselle doit être toujours en état de paraître avec bienséance devant un honnête homme. Un déshabillé modeste et décent, est toute la parure qui lui convient pour cela dans la maison.
Mme beaumont. — Oui ; mais pour recevoir un hôte comme vous, le respect demande....
m. vertedil. — Une plume de moins, et quelques empressemens de plus à venir au-devant d'un ami qui fait quinze lieues pour nous voir. Oui , je l'avoue , mon cœur aurait été mille fois plus flatté de voir mes enfans; car ils le sont par la tendresse qu'ils m'inspirent , et par mon amitié pour leur père, de les voir, dis-je, accourir à moi les bras ouverts, et m'accabler de leurs touchantes caresses.
Mme beaumont. — C'est la vénération dont vous l'avez d'abord saisie
m. verteuil. — N'en parlons plus.
Tu me recevras une autre fois avec plus d'amitié, n'est-ce pas, ma chère Léonor? Tu n'es pas au moins fâchée de ce que j'ose te tutoyer? Je ne t'ai pas appelée autrement dans ton enfance, les cinq années que j'ai passées sans te voir, n'ont produit aucun changement dans mon cœur. J'espère bien , après ton mariage, te traiter encore avec cette douce familiarité.
léo.nor. — Ce sera beaucoup d'honneur pour moi.
m. vbrtbuil. — Poiut de ces compliinciis de cérémonie, bis-moi que cela te fera plaisir. Mais comme tu t'es formée , depuis que je ne l'ai vue ! Une taille élégante, des manières aisées , un noble maintien
m"'c beaumonï. — Oh ! charmante !
adorable !
m. verteuil. — Tous ces avantages cependant ne sont rien sans les grâces de la pudeur et de la modestie, le charme de l'affabilité, l'expression ingénue des mouvemens de l'ame , et la culture des talens de l'esprit.
Mme beaumont. — Oui , oui , de ces talens qui donnent de la considération dans le grand monde.
m vertedil. — Dans le grand monde, madame? Est-ce que Léonor doit s'y produire? Je n'ai plus rien a désirer, si elle possède seulement les qualités qui peuvent l'honorer dans une société choisie et dans l'intérieur de sa maison, devant sa conscience et aux regards de Dieu.
Mme beaumont. — Oh! sûrement , cela s'entend de soi-même , M. Verteuil. Je veux dire qu'elle est en état de se présenter partout avec honneur. Viens, ma chère Léonor, fais-nous entendre quelque jolie pièce sur ton clavecin.
léonor. — Non, me. tante, cela pourrait déplaire à M. Verteuil.
m. vertedil. — Que dis-tu, ma chère enfant? Je suis très-sensible au charme de la musique; et je ne connais point d'amusement plus convenable à une jeune demoiselle.
Mme beadmont. — Eh ! quoi de plus digne de notre admiration que ces talens enchanteurs, le dessin , la danse, la musique ! Léonor, cette charmante ariette ! tu sais bien? {Léonor va d'un air boudeur au clavecin , prélude un moment, et commence une sonate. ) Non , non , il faut aussi chanter. Elle a une voix , M. Verteuil! Vous allez l'entendre. Si vous saviez combien d'applaudissemens elle a reçus dans le dernier concert!
Mais elle a uu peu d'amour-propre, et il faut se mettre à ses pieds.
m. verteuil. — J 'espère hien que
l'ami des enfans.
j'obtiendrai quelque chose saus cette cérémonie. N'est il pas vrai, Léonor ?
léonor. — Vous n'avez qu'à ordonner, monsieur.
m. verteuil.— Non, cela n'est pas dans mon caractère , je t'en prie seulement.
léonor , bas à sa tante, en ouvrant son cahier avec dépit. — Je vous ai là une grande obligation.
Mmc beaumont, bas à Léonor. — Au nom du Ciel , mon cœur , obéis ; ta fortune en dépend.
m. verteuil. — Si elle n'est pas en voix aujourd'hui , je peux attendre.
léonor chante en s' accompagnant sur
le clavecin :
Vermeille rose , Que le zéphyr, etc.
( El à peine a-t-elle fini , que madame Beaumont s'écrie, en battant des mains) :
Bravo 1 bravo ! bravissimo !
m. verteuil. — En effet, ce n'est pas mal pour un enfant de son âge. J'aurais pourtant désiré une chanson plus rapprochée des principes que vous lui inspirez sans doute.
nme beaumont. — Eh bien I monsieur , n'en sentez-vous pas la morale ? {Elle chante) :
Mais sur ta tige Tu vas languir Et te flétrir, elc.
C'est-à-dire qu'une jeune personne doU se produire dans le monde, si elle veut tirer quelque avantage de ses talens , et ne pas mourir ignorée au fond de sa retraite.
^ m. verteuil.— Croyez-moi, madame, c'est là de préférence qu'un époux digne d'elle viendra la chercher. ( // aperçoit tin^ dessin suspendu à la tapisserie , représentant une jeune bergère surprise
dans son sommeil par un faune. Il le considère avec étonnement. )
Mmc beaumont. —Ha, ha! comment le trouvez- vous ?
> m. verteuil. — Fort bien , si Léonor l'a fait sans le secours de son maître.
Mme beaumont. — Véritablement, il l'a un peu retouché.
M. verteuil.— Je crois qu'il aurait pu mieux faire encore , en lui choisissant un sujet plus heureux , quelque trait de bienfaisance , une action vertueuse , qui aurait élevé son ame en perfectionnant son talent.