LÉONOR , DIDIER
léonor. — Il peut garder ses cadeaux.
Ce sont de belles choses, je crois, qu'il nous apporte.
didier. — Que dis-tu, Léonor? Tout ce que tu as dans ton appartement et sur ta personne, ne te vient-il pas de notre cher bienfaiteur? Ah 1 quand il ne me donnerait qu'une bagatelle , je serais toujours sensible à sa bonté.
léonor. — Non, je suis si dépitée contre lui, contre moi, contre ma tante ! . . je crois que je battrais tout l'univers.
didier. — Comment 1 et moi aussi ?
Qu'as-tu donc, ma pauvre sœur? ( 11 lui prend la main. )
léonor. — Si tu avais été aussi maltraité !
didier. — Toi, maltraitée? Et par qui?
Ma tante ne te laisse pas prendre l'air de peur de t'enrhumer ; et je crois qu'elle mettrait volontiers la main sous tes pieds, pour t'empêcher de toucher la terre.
léonor. — Oui , mais M. Verteuil !
C'est un homme si grossier 1
didier. — Comme tu parles, ma sœur ?
Il est, au contraire, si indulgent, si bon !
léonor. — Je n'ai rien fait à sa fantaisie : mon chant, mon dessin, ma danse, tout cela n'est rien pour lui ; il méprise ce que je sais , et me parle de choses essentielles que j'aurais dû apprendre.
l'ami des enfans.
diuier. — Ecoute , je crois qu'il a raison.
léonor. — Il a raison? Et ma taute , elle a tort , n'est-ce pas? Qu'est-ce qu'il entend par ses choses essentielles?
diuier.— Je peux te le dire sans être l)ien savant.
léoxor. — Oh oui ! toi , qu'est-ce doue?
didier. — Dis-moi, Léonor, lis-tu quelquefois?
léoxor. — Sans doute, quand j'ai le temps.
didier. — Et que lis-tu alors ?
léoxor. — Des comédies pour aller au spectacle, ou un gros recueil de chansons pour les apprendre par cœur.
didier. — Vraiment, voila de bonnes lectures pour ton âge ! Crois-tu qu'il n'y ait pas de livres plus instructifs?
léoxor. — Quand il y en aurait, où trouver un moment pour les lire? ma toilette du matin et mon déjeuner m'occupent jusqu'à dix heures. Ensuite, vient le maître de danse jusqu'à onze; après lui le maître de dessin. Nous dînons. A quatre heures ma leçon de musique ; puis je m'habille pour le soir; puis nous allons faire des visites , ou nous en recevons ; et puis nous voilà au bout de la journée.
didier. — Est-ce tous les jours la môme chose?
léonoh. — Sans contredit.
didier. — Oh bien ! mon maître a des filles , grandes a peu près comme toi ; mais leur temps est tout autrement partagé «pie le tien.
léonor. — Comment donc, mon frère?
didier. — D'abord a six heures, l'été.
h sept heures l'hiver, elles sont habillées pour tout le jour.
LÉOXOR. — Elles ne dorment donc point , ou elles sont assoupies dans la journée'.''
didier. — Elles sont plus «peillées que
toi. C'est quelles se couchent a dix heures.
léoxor. — A dix heures au lit?
didier. — Sûrement, pour se lever de bonne heure le lendemain. Tandis que tu dors encore, elles ont déjà reçu des leçons de géographie, d'histoire et de calcul. A dix heures elles prennent l'aiguille ou la navette ; et vers midi elles s'occupent avec leur mère de tous les détails de la maison.
léoxor , d'un car de mépris. — Estce qu'on en veut faire des femmes de charge?
didier. — J'espère qu'une si bonne éducation leur procurera un sort plus heureux. Mais ne doivent-elles pas savoir commander aux domestiques, ordonner un repas , conduire un ménage?
léonor. — Et l'après-midi s'occupent-elles encore?
didier. — Pourquoi non ? Elles ont leur écriture et leur clavecin. Le soir on se rassemble autour d'une table, et l'une d'elles lit à haute voix les Conversations d'Emilie, ou le Théâtre tf Education, tandis que les autres travaillent au liuje 1 du ménage , ou a leurs ajuslemens.
LÉoNon. — Elles ne prennent donc jamais de récréation ?
didier. —Que dis-tu? Elles s'amusent I mieux que des reines. Tous ces travaux < sont entremêlés de petits jeux, d'entre- ; tiens agréables. Elles rendent aussi et reçoivent quelquefois des visites ; mais toujours leur sac a ouvrage a la main. Je ne les ai jamais vu oisives un moment.
léonor. — Ah ! c'est apparemment ce qu'entendait M. Verteuil. Ma tante dit cependant que c'est une éducation commune , qui ne convient qu'a des enfans de bourgeois.
didier. — Oui, comme nous le som- ; mes. Mais quand elles seraient de condition . ces iiislruclions-la ne leur seraient pas inutiles. Il faut bien qu'elles *»-
l'ami des enfaxs.
naissent le travail d'une maison , pour le faire exécuter par leurs domestiques. Si elles n'y entendent rien, tout le monde s'accordera pour les tromper ; et plus elles seront riches, plutôt elles seront ruinées.
léonor. — Tu m'épouvantes, mon frère. J'ignore absolument toot cela. A peine sais-je manier une aiguille. Cependant, je viens d'apprendre que nous n'avons rien que ce que nous tenons de M. Verteuil.
didier. — Tant pis , ma chère Léonor, car s'il venait à nous abandonner , ou si nous avions le malheur de le perdre.... Mais peut-être que ma tante est riche?
léonor. — Oh ! non , elle ne l'est pas, elle me l'a dit tout à l'heure. A peine aurait-elle de quoi vivre elle-même. Que deviendrons-nous tous les deux ?
Didier. — Je serais un peu embarrassé d'abord. Mais je mettrais ma confiance en Dieu , et j'espère qu'il ne m'abandonnerait pas. Use trouve toujours des personnes généreuses dont nous gagnons l'amitié par nos talens , et qui se font un plaisir de nous employer. Par exemple , dans quelques années, lorsque je serai un peu plus avancé dans ce que j'apprends, je pourrais montrer à des eufans moins instruits que moi, ce que je saurais. Je m'instruirais tous les jours davantage ; et avec du courage et de la conduite, l'habitude du travail et de l'application , on s'ouvre tôt ou tard un chemin pour arriver à la fortune.
léonor. — Et moi, que me serviraient mon chant et mon clavecin , mon dessin et ma danse? Je mourrais de misère avec ces vaines perfections.
didier. — Voila pourquoi notre tuteur demandait si l'on ne t'avait pas fait apprendre des choses plus utiles que celles qui ne servent qu'au plaisir et a l'agrément.
léonor. — Oui, et quelquefois au
chagrin ; car lorsque je danse, ou que je fais de la musique dans la société , si l'on ne me donne pas autant de louanges que je m'en crois digne, je suis d'une humeur.... Je t'avouerai que je m'y ennuie aussi fort souvent.
didier. — Et de quoi vous entretenezvous donc?
léonor. — De modes , de parure , de comédies , de promenade , d'histoires de la ville. Nous répétons dans une maison ce que nous avons appris dans l'autre ; mais tout cela est bientôt épuisé.
didier. — Je le crois. Ce sont des sujets bien pauvres, quand on pense à tout ce que la nature offre d'admirable à nos yeux , et à tout ce qui se passe autour de nous dans la grande société de l'univers. Voilà les objets dignes de nous occuper , et qui peuvent nous apprendre à réfléchir sur nous-mêmes.
léonor. — Tu viens de m'en convaincre. Quoique plus jeune de deux ans, tu es déjà bien plus formé que moi. Oh ! combien ma tante a négligé de choses utiles dans mon éducation !