‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 18 sur 264 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

M. DE VAJLCOTJRT, DOROTHÉE.

Dorothée. — Vous m'avez fait appeler, mon cher oncle? me voici pour recevoir vos ordres.

il de valcoirt. — J'ai de jolies nouvedes à le donner de ton coquin de frère.

dorotiiée, en pâlissant. — De Frédéric?

m. de YAi.coTTRT. — Tiens , lis celle lellre de Rodolphe, ou plutôt , je vais le la lire moi-même. (Il Ut.)

« Mon cher papa ,

» J'ai bien du chagrin de n'avoir que

• des choses si désagréables à vous an- » noncer; mais il vaul encore mieux que » vous les appreniez de moi que d'un aue tre. .\olre cher Frédéric... i

Oh ! oui , il mérite bien à présent ce nom d'amitié.

» ."Votre cher Frédéric mène une mau- » vaise conduite. Il y a quelques jours » qu'il a vendu sa montre, et, ce qui est » encore pis , la plupart de ses livres de u classe et de prières. Je vais vous dire

• comment je l'ai su. On vieux bouqui- » niste qui nous apporte au collège des » livres de rencontre, vint l'autre jour » m'offrir un Exercice du Chrétien.

» Comme j'ai usé le mien à force de le » lire, je ne demandais pas mieux une » d'en acheter un autre. Il me le préV » sente. Je le reconnais aussitôt p

» celui de Frédéric: el d'autant mieux,

» que son nom était griffonné sur le h-

• Ire. Je l'achetai six sous; mais je n'en » dis rien . pour que cela ne lui fit pas » de tort parmi nos camarades. Je me » contentai de le porterai! préfet . qui lit » venir le bouquiniste, et lui demanda

» de qui il tenait ce livre. Le bouquiuis'o » avoua qu'il l'avait acheté de mon cnu- » sin. Frédéric ne put le nier, et il dit • qu'il lavait vendu , parce qu'il avait » besoin d'argent; et qu'en attendant » qu'il pût en acheter un autre, il avait » emprunté celui d'un de ses amis qui » eu avait deux. Le préfet voulut savoir » ce qu'il avait fait de cet argent. Frér déric le lui déclara ; mais je le soup- » çoune de n'avoir fait qu'un mens >nge. » Ah ! ah ! dis-je en moi-même , il faut m savoir s'il ne s'est pas aussi défait de » quelques-unes de ses nippes. Je pensai » d'abord à la montre que vous lui avez » donnée pour ses étrennes, afin qu'il » sût un peu le compte de son temps , » dont il ne s'occupait guère , comme » vous devez vous en souveni,\ Je le » priai de me dire l'heure qu'il était. H » fut embarrassé, et il me répondit que » sa montre était chez l'horloger. J'y allai » sur-le-champ pour m'en éclaircir. Il » n'y avait pas un mot de vrai. Je lui fis d des représentations en bon cousin. Il » me répliqua que cela uc me regardait o point, et que sa montre était beaucoup » mieux l'a où il l'avait mise que dans son » gousset; qu'il n'avait plus besoin de » savoir l'heure pour ce qu'il avait à » faire. Qui sait encore ce qu'il aura fait » de pis? car on ne peut pas tout deo viner. »

Eh bien ! que dis-tu de cela . Dorothée?

Dorothée. — Mon cher oncle, je vous avoue que je sirs aussi mécontente que vous d< mon frère. Cependant....

M. DE VALCOURT. — Un peu de patience. Ce n'est pas tout. Voici le plus beau «le I histoire. '// Ut. )

« Écoutez un peu ce qu'il a fait d- » puis. Avant-hier après-midi . il sortit i -ans permission . el le soir il n'était pas i encore de retour. On sonne le souper. » il ne se trouve point au réfectoiie » Enfin , il passe toute la nuit debors . et

L AMI DES F.NFAAS.

» ne rentre que le lendemain au malin. » Vous pouvez imaginer comment il fut o reçu. Ou lui demanda où il était allé. » Il avait forgé d'avance toutes ses ruen- » leries. Mais quand même tout ce qu il <> a dit, serait vrai.... Au reste, il doit » paraître ce soir a l'assemblée générale " des maîtres du collège; et si on lui fait » justice, il sera chassé honteusement, » ou t. ut au moins renvoyé. Ce qui b m'afflige le plus, c'est son ingratitude » pour vos bontés, la honie dont il nous » couvre, et le train de vie libertine qu'il « prend. Je ne puis me persuader qu;il » irait pas menti en disant l'endroit où » il a pas é la nuit. »

Et pourquoi ne l'ajoutes-tu pas?

» Mais je veux bien quïl ait dit la vc- » rilé. Ce serait peut-être pis, et il n'en » serait que plus digne de votre colère. » 11 menac-j maintenant de s'échapper » pour se rendre chez vous.... »

Oui, oui, qu'il y vienne! qu'il meite seulement le pied sur le seuil de ma porte, il verra ce qui lui en arrivera. Qu'il retourne la où il passe les nuits. Dorothée, c'est à toi que je parle, ne t'avise pas de me dire un mot en sa faveur. On peu! le mettre en prison , !e renvoyer, le chasser ignominieusement, tout cela m'est égal; je ne m'informe plus de lui. 11 n'a qu'à se rendre dans un port de mer, se faire mousse, et s'embarquer pour lesGraudesludes. Je l'ai regardé trop long- temps ccniïue mou fi!s.

dorothée. — Oui, mon cher oncle, vous nous avez tenu lieu de père; et nos païens môme n'auraient pas eu plus de soins et de bontés pour nous.

m. de valcourt. — Je l'ai fait avec plaisir, et je n'en ai aucun mérite; feu votre mère , pendant mes voyagts, ea a fait autant pour mes eufans. Ainsi, c'était pour moi un devoir sacré. Je ne m'en é ais jamais repenti jusqu'à ce jour ; mais...

dorothék. — Ah 1 si mon frère a pu s'oublier un moment , ce n'est que par la fougue de sou caractère. Vous l'ave? eu long-temps sous vos yeux. Lorsqu'il avait commis une faute, son repentir, et le regret de vous avoir fâché, étaient plus grands que son offense.

m. de valcourt. — Et aussi combien lui ai-je pardonné d'étourderies ! Lorsqu'il s'est brûlé les sourcils et les cheveux avec ses pétards; lorsqu'il a cassé, par la fenêtre , un grand miroir chez notre voisin; lorsqu'il s'est laissé tomber dans un bourbier avec un habit tout neuf, lorsqu'il a conduit ma plus belle voiture dans les fossés du château , ne lui ai-je pas fait grâce de tout cela? J'attribuais ces belles équipées à une pétulance qui n'annonçait pas encore de mauvais naturel ; mais vendre sa montre et ses livres , passer la nuit hors de sa pension , se révolter contre ses maîtres, avoir encore le front de penser à rentrer chez moi!

Dorothée. — Mon cher oncle, aye* d'abord la bonté d'entendre ce qu'il peut dire pour sa justification.

m. de valcourt. — L'entendre! Dieu me préserve seulement de Je voir ! Je vais donner des ordres dans le village pour qu'on le reçoive à grands coups do fourche , s'il ose s'y présenter.

Dorothée. — Non , vous ne pourrez jamais prendre cette dureté sur votre cœur ; vous ne rejetterez point les prières d'uue nièce qui vous chérit et vous honore comme son père.

m. de valcourt. — Tu vas voir si cela me sera difficile.

Dorothée. — Vous voudrez donc me laisser croire que vous n'aimez plus la mémoire de votre sœur , que vous ne m'aimez plus moi-même?

m. de valcourt. — Toi , je n'ai rien à te reprocher.- Aussi les fautes de ton frère ne changeront rien de mes senti

L AMI DES ENFANS

mens à ton égard. Mais si tu m'aimes , ne me tourmente plus de tes supplications. Ne songe qu'à vivre heureuse de mon amitié.

Dorothée. — Comment pourrais -je vivre heureuse , en voyant mon frère dans votre disgrâce ?

m. de valcourt. — Il l'a trop bien méritée! Pourquoi ne pas dire ce qu'il a fait de l'argent , et où il est allé courir ?

dorothée. — Il parait , par la lettre même, qu'il en a fait l'aveu. C'est Rodolphe qui ne veut pas y croire, f Elle baise, en pleurant, la main de M. de Valcourt. ) Ah ! mon cher oncle !...

m. de valcourt , un peu attendri. — Fh bien ! je veux encore faire un effort pour toi. J'attendrai la lettre du préfet.

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